Jacques Vauthier n’est ni un polémiste improvisé ni un prédicateur hostile à la science moderne. Ancien directeur de l’unité de formation et de recherche de mathématiques pures de l’université Paris 6, l’université Pierre-et-Marie-Curie, entre 1972 et 1983, il a également enseigné pendant de nombreuses années la philosophie des sciences dans cette même université. Son livre Créationnisme, dessein intelligent, darwinisme… Et la science dans tout ça ? ne cherche pas à défendre un fondamentalisme religieux mais à examiner les limites épistémologiques du darwinisme moderne et la manière dont une théorie biologique a été transformée en vision totale du réel.
Dès le début de son ouvrage, Vauthier prend ses distances avec le créationnisme littéral américain. Il rappelle les tentatives menées dans plusieurs États américains pour imposer une lecture biblique stricte de l’origine du monde et pour limiter l’enseignement de Darwin dans les écoles. Pour lui, ces positions sont intenables face aux découvertes modernes de la géologie, de la cosmologie et de la paléontologie. Il utilise un exemple volontairement simple : comment imaginer, dans une lecture littérale de la Genèse, que les végétaux aient pu exister avant le soleil ?
Mais le cœur du livre n’est pas là. La véritable cible de Vauthier est le passage du darwinisme scientifique au darwinisme idéologique. La théorie de l’évolution a depuis longtemps quitté le terrain de la biologie expérimentale pour devenir une philosophie matérialiste globale prétendant expliquer non seulement le vivant mais aussi l’homme, la conscience, la morale et la civilisation.
Pour comprendre cette dérive, l’auteur revient sur l’histoire des sciences naturelles. Il commence avec Buffon, qui au XVIIIe siècle comprend déjà que la Terre doit être immensément plus ancienne que les six mille ans calculés à partir des chronologies bibliques traditionnelles. Buffon étudie les couches géologiques, les fossiles marins et les falaises calcaires. Il conclut que notre planète a traversé des périodes extrêmement longues avant l’apparition de la vie humaine.
Vauthier rapporte un épisode amusant concernant Voltaire. Celui-ci affirmait que les coquillages fossiles retrouvés loin des mers avaient été transportés par des pèlerins revenus des croisades ! Buffon ridiculisa cette hypothèse en rappelant l’immensité des dépôts géologiques concernés.
Vauthier montre ensuite comment Lamarck tenta d’expliquer l’évolution du vivant par l’hérédité des caractères acquis. L’exemple classique est celui de la girafe : en cherchant les feuilles les plus hautes, elle aurait peu à peu allongé son cou, puis transmis cette modification à sa descendance. Vauthier souligne les difficultés de cette théorie. Comment un effort musculaire individuel pourrait-il modifier les cellules reproductrices ? Pourquoi le processus s’arrêterait-il à une longueur précise ? Comment expliquer l’apparition coordonnée des vertèbres, des vaisseaux sanguins et du système nerveux ?
Le livre étudie alors dans le darwinisme proprement dit. Vauthier rappelle que Darwin s’appuie sur deux idées principales : les variations aléatoires et la sélection naturelle inspirée de Malthus. Il insiste sur le contexte historique. L’Angleterre victorienne est dominée par une compétition économique féroce et les théories de Malthus affirment que les populations pauvres se reproduisent trop vite et qu’une forme de sélection naturelle sociale est inévitable. Certaines structures paroissiales anglaises accueillaient des enfants abandonnés dont presque tous mouraient avant l’âge adulte. Pour Malthus, ces mortalités massives étaient presque normales dans un monde où les ressources ne pouvaient satisfaire tout le monde.
Selon Vauthier, Darwin transpose directement cette logique sociale au monde biologique. La nature devient un immense champ de bataille où seuls les plus adaptés survivent.
C’est une idée que l’auteur attaque, reprenant la critique célèbre de Karl Popper : dire que « survivent les plus aptes » devient tautologique si l’on définit les plus aptes comme ceux qui... survivent effectivement.
Vauthier s'étend ensuite sur les expériences génétiques modernes. Il prend l’exemple des drosophiles, ces petites mouches utilisées dans les laboratoires de génétique depuis plus d’un siècle. Des milliers de mutations ont été provoquées artificiellement : ailes atrophiées, yeux modifiés, couleurs différentes... Malgré toutes ces manipulations, jamais une drosophile ne devient autre chose qu’une drosophile ! Ces expériences montrent l’existence de variations limitées mais pas de transformation fondamentale entre espèces.
Le problème des fossiles occupe une grande place immense dans le livre. Vauthier rappelle que Darwin lui-même reconnaissait les difficultés posées par l’absence de nombreux chaînons intermédiaires. L’explosion cambrienne devient alors un exemple central. Selon les archives fossiles, presque tous les grands plans d’organisation animale apparaissent brutalement il y a environ six cents millions d’années. Arthropodes, mollusques, échinodermes ou chordés surgissent dans les couches géologiques sans ancêtres clairement identifiables. Vauthier cite l'athée matérialiste Richard Dawkins reconnaissant lui-même que ces formes apparaissent « comme si elles avaient été plantées là sans histoire évolutive ».
Les fossiles du schiste de Burgess sont longuement décrits. Découverts au Canada, ils présentent des créatures biologiquement étranges et parfois totalement différentes des animaux modernes. Certaines ressemblent à des aiguilles munies de pattes latérales, d’autres à des organismes composites impossibles à classer clairement. Ces fossiles donnent l’image d’une explosion de formes biologiques extrêmement complexes plutôt que celle d’une progression graduelle lente et continue.
Le cas de l’archéoptéryx est analysé en détail. Cet animal est souvent présenté comme intermédiaire entre reptiles et oiseaux. Vauthier insiste sur la complexité des plumes véritables. Une plume n’est pas une simple écaille allongée ; c’est une structure extraordinairement sophistiquée avec barbules, crochets et système d’emboîtement comparable à une fermeture éclair biologique.
Le livre développe le problème du poumon aviaire étudié par Michael Denton. Chez les oiseaux, la respiration dépend d’un ensemble très complexe de sacs aériens et de parabronches fonctionnant simultanément. Selon cette critique, un système respiratoire partiellement développé serait inutile voire fatal.
Le cas du phalène du bouleau apparaît aussi comme exemple de sélection naturelle contestée. Ce papillon britannique est devenu plus sombre dans les régions industrielles couvertes de suie. Les manuels scolaires le présentent souvent comme une preuve parfaite de l’évolution. Vauthier répond que les deux variantes existaient déjà auparavant ; l’industrialisation n’a fait que modifier leur fréquence relative.
Le livre consacre plusieurs chapitres à Gregor Mendel. Vauthier présente ce moine augustinien comme le véritable fondateur scientifique de la génétique moderne. Mendel choisit les petits pois parce qu’ils s’autofécondent facilement et permettent des expériences statistiques précises. En croisant fleurs rouges et fleurs blanches, Mendel observe que toute la première génération devient rouge puis que le blanc réapparaît à la génération suivante selon des proportions mathématiques stables. Ces expériences montrent que l’hérédité fonctionne selon des unités discrètes et ordonnées, non selon des transformations fluides indéfinies.
Le destin de Mendel devient presque tragique dans le récit. Ses travaux furent ignorés pendant des décennies. Il envoya ses recherches à plusieurs académies scientifiques sans recevoir de réponses sérieuses.
Vauthier cite plusieurs exemples biologiques destinés à montrer la difficulté d’expliquer certains systèmes complexes par le hasard pur. Il décrit notamment la fleur de sauge dont les étamines fonctionnent comme un mécanisme articulé. Lorsqu’un insecte pénètre dans la fleur, un système de levier dépose automatiquement du pollen sur son dos.
L’exemple du papillon Pronuba Yucca Stella est encore plus frappant. Ce petit insecte collecte volontairement le pollen du yucca, le transporte jusqu’au stigmate puis pond ses œufs seulement après avoir assuré la fécondation de la plante. Sans ce comportement extrêmement précis, ni la plante ni les larves ne survivraient.
Il est ensuite question des grandes extinctions. Huit vagues majeures auraient détruit jusqu’à 99 % des espèces terrestres à certaines périodes géologiques. Le cas des dinosaures devient problématique pour la logique du « plus apte ». Ces animaux dominaient totalement leur environnement avant d’être anéantis par un événement cosmique indépendant de leur adaptation biologique.
Le célèbre Stephen Jay Gould est cité pour défendre l’idée d’évolutions rapides séparées par de longues périodes de stabilité. Cette théorie apparaît pour une bonne raison : parce que les fossiles montrent souvent des espèces inchangées pendant des millions d’années.
Enfin, Vauthier considère enfin que le matérialisme darwinien échoue totalement à expliquer la conscience humaine. Il cite Pascal : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée je le comprends. »
Le problème central n’est pas l’évolution biologique mais la prétention du darwinisme matérialiste à expliquer intégralement l’homme, la pensée, la morale et le sens de l’existence. Une théorie scientifique, certes légitime, a progressivement été transformée en métaphysique matérialiste globale. C’est cette confusion entre science expérimentale et philosophie du monde que l'auteur met en relief et dénonce tout au long de son ouvrage.