Dans The CIA’s Black Ops: Covert Action, Foreign Policy, and Democracy, John Jacob Nutter décrit une réalité brutale absente des récits officiels américains : depuis la Guerre froide, la politique étrangère des États-Unis s’est largement construite à travers des opérations clandestines menées par la CIA, mêlant sabotages, assassinats, propagande, guerres secrètes et renversements de gouvernements. Ces opérations ne furent pas des accidents isolés mais un véritable système parallèle de pouvoir.
Dès les premières pages, l’auteur explique que les opérations secrètes sont devenues après 1945 une alternative discrète à la guerre ouverte. Les États-Unis pouvaient ainsi intervenir partout dans le monde sans déclaration officielle, sans contrôle démocratique réel et souvent sans que le public américain ne sache ce qui était fait en son nom. La CIA ne se contentait plus de recueillir des renseignements ; elle organisait des révolutions, armait des guérillas, finançait des coups d’État et manipulait des gouvernements entiers.
L’un des exemples les plus détaillés du livre concerne le Guatemala en 1954 avec l’opération PB/SUCCESS. Le président Jacobo Árbenz avait lancé une réforme agraire visant à redistribuer des terres inutilisées détenues notamment par la United Fruit Company, géant américain de la banane. La CIA présenta immédiatement Árbenz comme une menace communiste alors qu’il s’agissait avant tout d’un nationaliste réformateur. Les dirigeants américains craignaient moins Moscou que le précédent politique qu’un gouvernement indépendant pouvait représenter en Amérique latine. La CIA lança alors une immense campagne psychologique : émissions de radio truquées, faux rapports militaires, rumeurs de massacres imminents, bombardements limités destinés surtout à provoquer la panique.
Le livre donne des détails très précis sur cette opération. Des avions pilotés par des mercenaires larguaient des tracts de propagande sur les villes guatémaltèques. Une radio clandestine appelée « Voice of Liberation » prétendait représenter une vaste rébellion populaire alors qu’elle était entièrement contrôlée par la CIA. Les bombardements eux-mêmes avaient davantage une fonction psychologique que militaire. Les pilotes faisaient hurler leurs moteurs à basse altitude afin de semer la terreur dans la population. La CIA fit croire qu’une armée rebelle gigantesque avançait sur la capitale alors qu’il ne s’agissait que d’une petite force irrégulière dirigée par Carlos Castillo Armas. Finalement, Árbenz démissionna parce qu’il comprit qu’il avait perdu la guerre psychologique bien avant la guerre militaire.
Ce succès encouragea Washington à multiplier les opérations clandestines. L’Iran de Mohammad Mossadegh avait déjà servi de laboratoire en 1953 avec l’opération AJAX. Mossadegh voulait nationaliser le pétrole iranien jusque-là dominé par les intérêts britanniques. La CIA orchestra alors manifestations truquées, corruption de responsables politiques, manipulation médiatique et agitation de rue afin de provoquer son renversement. Le Shah fut réinstallé avec le soutien américain et gouverna ensuite par une répression brutale appuyée par la police politique SAVAK.
Le livre s’attarde longuement sur l’échec de la Baie des Cochons à Cuba. Après la révolution de Fidel Castro, les États-Unis décidèrent de renverser le nouveau régime. La CIA entraîna une brigade d’exilés cubains, prépara des frappes aériennes et imagina qu’une fois le débarquement lancé, la population cubaine se soulèverait spontanément contre Castro. L’opération reposait cependant sur des illusions complètes. Les analystes de la CIA surestimaient l’opposition intérieure à Castro et sous-estimaient totalement le soutien populaire dont il bénéficiait encore.
Les détails donnés par Nutter sont révélateurs. Les bombardiers B-26 utilisés pour l’attaque furent maquillés pour faire croire à une rébellion interne cubaine. Les pilotes reçurent de faux récits à diffuser aux journalistes afin de nier l’implication américaine. Pourtant, les forces cubaines détectèrent rapidement le débarquement. Les navires d’approvisionnement furent détruits, les communications de la brigade tombèrent en panne et les exilés se retrouvèrent piégés sur les plages sans soutien aérien suffisant. Le livre insiste sur le chaos opérationnel de l’opération : erreurs logistiques, informations contradictoires, absence de plan de secours et rivalités internes entre la CIA et l’administration Kennedy.
Nutter explique que malgré cet échec humiliant, les opérations clandestines continuèrent de se développer. La CIA mena des actions secrètes dans des dizaines de pays : Albanie, Grèce, Libye, Congo, Laos, Vietnam, Nicaragua, Chili, Indonésie, Afghanistan ou encore Angola. Dans certains cas, les opérations visaient à soutenir des gouvernements alliés ; dans d’autres, elles cherchaient à provoquer leur chute.
Le Congo constitue l’un des exemples les plus tragiques évoqués dans le livre. Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, fut considéré par Washington comme un danger potentiel parce qu’il refusait l’alignement complet sur les intérêts occidentaux. La CIA participa à des opérations destinées à le neutraliser politiquement. Lumumba fut finalement arrêté puis assassiné dans un contexte où plusieurs services étrangers jouèrent un rôle trouble.
L’auteur revient également sur le Chili de Salvador Allende. Après l’élection démocratique d’Allende en 1970, les États-Unis craignirent qu’un socialisme élu par les urnes ne devienne un modèle pour toute l’Amérique latine. La CIA finança des partis d’opposition, soutint des campagnes de déstabilisation économique et encouragea les secteurs militaires hostiles au gouvernement. Le coup d’État du général Pinochet en 1973 déboucha sur des milliers d’arrestations, de tortures et d’exécutions politiques.
Le livre montre aussi les liens entre la CIA et certaines organisations criminelles. Dans plusieurs opérations, des mafias locales ou internationales furent utilisées comme partenaires informels. À Cuba, la CIA collabora avec des figures de la mafia américaine hostiles à Castro. Dans certaines régions d’Asie et d’Amérique latine, des groupes impliqués dans le trafic de drogue furent tolérés ou soutenus parce qu’ils servaient les intérêts stratégiques américains.
Autre thème central du livre : l’usage massif de la propagande et de la guerre psychologique. Les opérations clandestines ne reposaient pas seulement sur les armes mais aussi sur le contrôle de l’information. Faux journaux, radios secrètes, campagnes de désinformation, manipulation des médias étrangers et diffusion de rumeurs faisaient partie intégrante des stratégies de la CIA. L’objectif était de modeler la perception de la réalité elle-même.
Nutter insiste sur les conséquences démocratiques de ces opérations. Une grande partie des interventions clandestines échappait au contrôle du Congrès américain et du public. Des décisions majeures concernant des guerres, des assassinats ou des changements de régime étaient prises dans le secret par de petits groupes d’officiels. Le livre pose une question fondamentale : une démocratie peut-elle réellement rester démocratique lorsqu’elle maintient un appareil clandestin capable d’agir sans transparence à travers le monde entier ?
L’auteur montre enfin que ces méthodes n’ont pas disparu avec la fin de la Guerre froide. Au contraire, les structures créées pendant cette période ont continué d’exister sous d’autres formes. Les armées privées, les opérations « off-the-books », les interventions indirectes et les réseaux clandestins sont devenus des outils permanents de la puissance américaine.