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jeudi 7 mai 2026

Comment le monde moderne a préparé l'Antéchrist, selon Mgr Averky et le Père Séraphim Rose.


Lorsqu’en 1985 le père Seraphim Rose publie en anglais le commentaire de l’Apocalypse rédigé par l’archevêque Averky Taushev, il introduit dans l’Amérique moderne une vision du monde disparue : celle d’une orthodoxie russe persuadée que la civilisation contemporaine avance vers l’apostasie générale avec le sourire satisfait du progrès. Ce livre apparaît comme un texte incandescent venu d’un autre âge, écrit par des hommes convaincus que l’Occident moderne prépare le terrain spirituel de l’Antéchrist.  

Averky rédige le commentaire lui-même, développe l’interprétation spirituelle des visions de saint Jean et relie l’Apocalypse à l’histoire moderne. Quant à lui, Rose traduit, annote, structure et introduit le texte pour le monde anglophone. Très vite, leurs voix vont fusionner. Le vieil évêque russe exilé et le moine californien regardent la modernité avec les mêmes yeux sombres, nourris par les Pères de l’Église et l’expérience du désastre spirituel du XXe siècle.

Dès les premières pages, Averky annonce la couleur : « Nous vivons dans l’âge de l’Apostasie. » L’auteur ne voit pas le monde moderne comme une civilisation imparfaite ayant simplement perdu un peu de ferveur religieuse mais il décrit une humanité entière s’habituant à vivre sans Dieu.

Pour lui, l'Occident chrétien commence, lentement, à déplacer le centre de gravité de la vie spirituelle. La contemplation cède devant l’activisme ; l’intelligence humaine réclame une autonomie totale ; la Renaissance célèbre l’homme ; les Lumières exaltent la raison indépendante. Puis viennent les révolutions politiques, l’athéisme militant, le matérialisme scientifique et enfin les totalitarismes modernes. Tous ces phénomènes appartiennent à une même histoire : l’homme moderne tente de remplacer Dieu par lui-même.  

Le communisme soviétique représente dans le livre un exemple particulièrement important. Averky, qui a vu l’effondrement de la Russie impériale, considère le bolchévisme comme une gigantesque imitation démoniaque du Royaume de Dieu. Le régime promet : un paradis terrestre, une fraternité universelle, la fin des injustices, la disparition des classes, une humanité réconciliée... Son vocabulaire lui-même ressemble à une caricature des promesses chrétiennes. Voilà ce qui effraie Averky. Le mal ne détruit pas toujours le christianisme frontalement ; il le copie grotesquement.  

Rose reprend cette idée. Dans ses propres écrits, il compare les idéologies modernes à des hérésies religieuses déguisées en systèmes politiques. Le marxisme devient alors une théologie sans Dieu. L’État remplace le Royaume céleste. Le parti remplace l’Église. Les révolutionnaires remplacent les saints.

Le livre contient des pages étonnamment prophétiques sur la société de consommation moderne. Averky explique que la persécution spirituelle contemporaine agit moins par la violence visible que par l’occupation permanente de l’âme humaine : « Toute la culture contemporaine maintient l’homme dans un état constant de distraction », écrit-il.  

Rose le comprend parce qu’il vit déjà dans l’Amérique des années 1970 saturée de télévision, de publicité et de divertissement de masse. L’homme moderne devient incapable de silence intérieur, il passe d’un bruit à un autre, d’une distraction à une autre, d’une image à une autre. Même ses loisirs l’empêchent de penser à la mort, à l’éternité, au jugement dernier.

Averky y voit un phénomène apocalyptique. L’Antéchrist n’aura plus besoin d’interdire Dieu si l’humanité oublie spontanément la prière. Une civilisation absorbée par le confort matériel finit naturellement par perdre le sens du ciel.

Rose parle de la télévision comme d’une liturgie inversée occupant les soirées entières des familles occidentales : là où les anciens chrétiens remplissaient leurs maisons de prières, de psaumes et d’icônes, le monde moderne place un écran lumineux au centre du foyer. La famille contemple désormais des images mouvantes produites par la culture de masse.

Le commentaire de l’Apocalypse attaque la fascination moderne pour le progrès technique. Averky ne condamne pas les inventions elles-mêmes mais l’illusion spirituelle qu’elles produisent. L’homme contemporain croit pouvoir résoudre tous les problèmes humains grâce à la science, la médecine, la technologie, l’organisation politique, l’économie, la psychologie.

Cette confiance quasi religieuse dans le progrès finit par remplacer l’espérance chrétienne. Le paradis devient terrestre.

L’un des passages les plus frappants concerne l’œcuménisme moderne. Averky y voit l’annonce d’une future religion mondiale où toutes les croyances seront réunies autour d’un minimum moral commun. Cette religion parlera beaucoup : de paix, de fraternité, d’amour universel, de dignité humaine, de solidarité... Mais elle évitera soigneusement toute affirmation absolue sur la vérité du Christ !  

Pour Rose, le monde moderne accepte toutes les religions... à condition qu’elles renoncent à prétendre posséder la vérité. Le christianisme peut survivre culturellement, artistiquement ou moralement ; il devient insupportable dès qu’il affirme être l’unique chemin du salut.

Le livre rapproche cette future religion mondiale de « la Grande Babylone » décrite dans l’Apocalypse. La prostituée biblique est devenue une civilisation brillante, riche, séduisante, universelle, capable de parler au nom de l’humanité entière tout en rejetant intérieurement Dieu.

Averky développe une critique extrêmement dure du christianisme moderne lui-même. Il accuse beaucoup de croyants d’avoir transformé la foi en simple morale sociale. Les prêtres deviennent des gestionnaires psychologiques. Les sermons parlent de paix sociale, de justice, de coexistence, d’épanouissement personnel, etc. Le péché, l’enfer, l’ascèse, la lutte spirituelle et le Jugement dernier disparaissent du langage chrétien contemporain.

Rose dénonce le christianisme occidental moderne comme une religion devenue incapable de parler de sacrifice, et accuse les chrétiens contemporains de chercher avant tout une religion confortable et compatible avec la société moderne.

Le livre contient des pages fascinantes sur la psychologie de l’Antéchrist. Averky explique qu’il ne se présentera pas tel un monstre hideux immédiatement identifiable. Il apparaîtra comme un grand humaniste capable d’unir le monde, d’apporter la paix et de résoudre les crises internationales. De nombreux chrétiens l’accepteront parce qu’ils auront perdu le discernement spirituel.  

Cette idée obsède Rose. Toute sa vie monastique ressemble à une tentative de préserver le discernement ancien des Pères. Silence, prière, jeûne, liturgie, lecture des ascètes : il cherche à créer un îlot spirituel capable de survivre au monde moderne.

Lorsque l’Apocalypse décrit la femme poursuivie dans le désert, Averky et Rose y voient le destin de la véritable Église des derniers temps. Pas une institution triomphante applaudie par les médias et les gouvernements, non : une Église réduite, moquée, marginalisée, composée de petites communautés fidèles vivant en exil intérieur.

Le plus glaçant demeure une citation de saint Théophane le Reclus reprise par Averky : « Le nom de chrétien sera entendu partout, les églises seront ouvertes, et pourtant ce sera l’apostasie. »  

Toute la force du livre réside dans cette idée. L’Antéchrist ne détruira pas toutes les églises : il préférera vider le christianisme de son contenu surnaturel. Une religion humanitaire mondiale continuera à parler de Jésus tout en oubliant la Croix, le repentir, la Résurrection, la sainteté, le Royaume des Cieux.

Rose voit cette évolution autour de lui dans l’Amérique contemporaine. Il observe un christianisme de plus en plus psychologique, patriotique ou social, mais de moins en moins ascétique et mystique.

Voilà pourquoi le livre conserve aujourd’hui une telle puissance : il décrit les habitudes spirituelles du monde moderne. Averky et Rose regardent notre époque comme saint Jean regardait Rome : une civilisation immense, brillante, sûre de son progrès, avançant pourtant vers une catastrophe spirituelle qu’elle ne voit même plus.