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jeudi 7 mai 2026

Les Ovnis : la religion ridicule d'une civilisation qui a perdu le Ciel.



Lorsqu’on ouvre The UFO Deception: An Orthodox Christian Perspective, on s’attend à tomber sur un énième livre consacré aux extraterrestres, aux conspirations militaires et aux témoignages de pilotes traumatisés regardant des lumières zigzaguer dans le ciel. Le lecteur moderne adore ce folklore. Il veut des bases secrètes sous les montagnes, des reptiliens, des petits hommes gris disséquant des fermiers du Nevada et des officiers du Pentagone parlant mystérieusement devant des caméras mal éclairées. Le père Spyridon Bailey prend ce gigantesque carnaval ufologique et le retourne contre son propre public. Son livre est avant tout une autopsie spirituelle du monde moderne.  

Le point de départ du livre paraît banal. Bailey raconte le témoignage de sa propre femme, qui affirme avoir vu dans les années 1970 un immense objet lumineux en forme de cigare au-dessus d’une route anglaise. Elle décrit un objet silencieux, doré, sans fenêtres, glissant au-dessus d’un champ avant de disparaître à une vitesse impossible. Toute la famille le voit. Des automobilistes s’arrêtent. Puis tout le monde retourne à sa vie ordinaire et l’histoire devient pendant quarante ans un sujet de moqueries familiales.  

Ce détail vécu intéresse Bailey. Les phénomènes existent sans doute réellement. Quelque chose est vu, quelque chose apparaît. Pourtant l’explication extraterrestre lui paraît absurde. Là où un homme médiéval aurait parlé de démons, d’apparitions trompeuses ou de puissances de l’air, l’homme moderne parle de civilisations interstellaires voyageant des milliards de kilomètres pour venir faire des acrobaties au-dessus de parkings américains... C'est une des thèses de son livre.

Bailey se moque de la naïveté scientiste de notre temps. Les ufologues modernes passent leur vie à expliquer qu’ils sont rationnels, qu’ils suivent les preuves, qu’ils croient à la science, et puis ils avalent tout à coup avec une crédulité enfantine des récits dans lesquels des aliens traverseraient des galaxies entières pour enlever des rednecks du Texas dans des caravanes rouillées afin de leur examiner les intestins sous une lumière violette. Le monde moderne se prétend débarrassé de la superstition alors qu’il fabrique les mythologies les plus grotesques de toute son histoire !  

Le livre accumule les exemples. Bailey narre les fameuses vagues d’observations des années 1930 en Scandinavie, lorsque des journaux parlaient de « navires fantômes » traversant le ciel. Puis ce fut au tour des Foo Fighters de la Seconde Guerre mondiale, ces sphères lumineuses observées par des pilotes alliés et allemands qui les voyaient voler autour des bombardiers comme des insectes lumineux. Nul tir ne les atteignait. Nul radar ne les comprenait. Les militaires enquêtent pendant des années sans résultat clair.  

Le problème surgit lorsque le monde moderne, tout fier de ses connaissances rationnelles, tente d’expliquer ces phénomènes uniquement par la technologie (et la technologie de science-fiction). Bailey souligne avec pertinence que chaque époque imagine les OVNIS avec le vocabulaire de son propre imaginaire technique. Au Moyen Âge, les gens voyaient des chars célestes ou des apparitions démoniaques. Au XIXe siècle, on parle de dirigeables mystérieux. Après 1945, soudainement les extraterrestres utilisent des soucoupes métalliques semblant sorties des magazines de science-fiction américains. Le phénomène épouse l’imagination collective comme un caméléon.

Les prétendus extraterrestres ressemblent ainsi étrangement aux fantasmes culturels du moment. Dans les années 1950, ils parlent comme des gourous pacifistes New Age. Dans les années 1970, ils avertissent l’humanité contre les armes nucléaires. Aujourd’hui, ils sont des intelligences multidimensionnelles floues dignes d’une série Netflix produite pour des gens faisant du yoga sous kétamine.

Le cas Roswell devient sous sa plume presque une comédie cosmique. Un ballon météo devient un mythe religieux mondial. Des milliers de livres sont écrits. Des documentaires apparaissent. Des conférences remplissent des hôtels entiers. Des hommes en costumes discutent sérieusement de corps extraterrestres récupérés dans le désert pendant que des vendeurs distribuent des mugs avec des petits aliens souriants. La capacité du monde moderne à transformer chaque rumeur bureaucratique en nouvelle théologie populaire est proprement fantastique.  

L’auteur s’attarde sur le fameux incident « Tic Tac » raconté par le commandant David Fravor. Un pilote d’élite américain décrit un objet blanc effectuant des manœuvres impossibles au-dessus du Pacifique. Le témoignage paraît sérieux. Les radars détectent quelque chose. Les pilotes voient quelque chose. Mais quoi ? Des extraterrestres ? Mais pourquoi donc ? Selon Bailey, l’erreur moderne consiste à croire que tout phénomène physique étrange doit forcément être matériel au sens classique du terme.  

Il reprend largement les intuitions de Seraphim Rose et des auteurs patristiques : le phénomène OVNI serait essentiellement préternaturel. Les apparitions changent de forme, manipulent la perception humaine, jouent avec les attentes culturelles et produisent souvent des effets psychologiques ou spirituels troublants. Des récits d’enlèvements extraterrestres ressemblent d’ailleurs aux anciennes histoires d’incubes, de fées trompeuses ou d’attaques démoniaques décrites dans les vies des saints.

Bailey cite avec gourmandise les absurdités du milieu ufologique. Certains contactés prétendent recevoir des messages cosmiques d’êtres vivant sur Vénus alors que la planète est un enfer atmosphérique capable de faire fondre du plomb. D’autres assurent que les extraterrestres enseignent une religion universelle basée sur l’amour cosmique, la méditation énergétique et le rejet du christianisme traditionnel. L’auteur regarde tout cela avec un mélange de sarcasme et d’inquiétude.  

Il remarque surtout que les aliens détestent presque toujours le christianisme classique : la Croix, la repentance, l’ascèse, la divinité du Christ, le Jugement dernier, tout cela n'est pour eux d'aucune importance. En revanche, ils adorent la spiritualité vague, la conscience cosmique, la fusion des religions, la paix mondiale, la soi-disant évolution spirituelle de l’humanité !

Les extraterrestres ressemblent moins à des scientifiques galactiques qu’à des gourous de Californie recyclant les vieilles hérésies sous un emballage spatial.

Le chapitre consacré à Carl Jung est passionnant. Jung interprète les OVNIS comme des projections psychiques collectives révélant l’état spirituel du monde moderne. Bailey semble apprécier cette lecture davantage que celle des ufologues matérialistes. Au moins, Jung, lui, comprend que le phénomène parle surtout de l’homme moderne lui-même et de ses propres mythes.  

Bailey attaque aussi le culte contemporain de la divulgation imminente. Depuis des décennies, des experts annoncent que « la vérité va sortir ». Chaque année promet des documents secrets, des révélations militaires, des preuves définitives, des contacts imminents. Et puis il ne se passe jamais rien ! Bailey traite cela comme une mécanique psychologique proche des sectes apocalyptiques annonçant perpétuellement la fin du monde sans jamais la voir arriver.

La science-fiction devient liturgie d'un monde en compote. Le phénomène OVNI révèle l’effondrement spirituel du monde occidental. Une civilisation ayant perdu toute conscience des anges et des démons continue malgré tout à rencontrer des phénomènes spirituels. Incapable de les interpréter religieusement, elle les traduit en langage technologique. Le démon médiéval devient extraterrestre, l’apparition devient phénomène interdimensionnel, la possession devient expérience de contact, etc.

Le grand spécialiste de l'ufologie Jacques Vallée lui-même finit par reconnaître que le phénomène ressemble davantage au folklore démonologique ancien qu’à une invasion extraterrestre classique. Même certains grands ufologues finissent par découvrir involontairement ce que les moines du désert savaient déjà il y a quinze siècles... 

Le livre se termine sur une idée profondément orthodoxe. Le danger principal des OVNIS ne réside point dans une invasion physique : le vrai danger est spirituel. Après avoir rejeté les anges, les démons, les saints et les miracles comme des superstitions primitives, l’Occident moderne a fini par croire à des aliens télépathes apparaissant dans des champs de maïs pour transmettre des messages de paix intergalactique.

Le rationalisme moderne a abouti finalement à une religion encore plus étrange que celles qu’il prétendait avoir détruites.