Le concile de Florence (1438 - 1439) demeure l’un des épisodes les plus révélateurs de l’histoire des rapports entre Rome et l’Orient chrétien. Présenté pendant des siècles comme une grande tentative de réconciliation entre les Églises, il apparaît, à la lecture des sources contemporaines, bien davantage comme une vaste entreprise de pression politique, de manipulation diplomatique et de soumission doctrinale. Le livre de l’historien russe Ivan Ostroumoff montre avec précision que l’« union » proclamée à Florence ne fut jamais une véritable réconciliation spirituelle, mais un compromis forcé, rejeté presque immédiatement par la conscience orthodoxe elle-même.
Lorsque s’ouvrent les négociations entre Constantinople et Rome au XVe siècle, l’Empire byzantin est déjà au bord de l’effondrement. Les Turcs encerclent progressivement les derniers territoires grecs, l’économie impériale est ruinée, les armées sont incapables de défendre les provinces restantes et Constantinople survit dans une dépendance humiliante vis-à-vis du sultan. Face à cette catastrophe imminente, l’empereur byzantin espère obtenir une aide militaire occidentale. Rome comprend immédiatement la situation et voit dans la faiblesse byzantine une occasion historique d’étendre définitivement son autorité sur l’Orient chrétien.
Au même moment la papauté traverse une crise profonde. Le Grand Schisme d’Occident a ruiné le prestige pontifical. Plusieurs papes et antipapes se sont mutuellement excommuniés, les conciles occidentaux contestent désormais l’autorité absolue de Rome et dénoncent ouvertement « l’avarice et l’ambition papales ». Le concile de Constance affirme même qu’un concile œcuménique possède une autorité supérieure à celle du pape. Dans ce contexte, l’union avec l’Orient devient pour Rome un instrument de restauration politique autant qu’un projet religieux. Le pape Eugène IV comprend qu’en absorbant l’Église orthodoxe il pourrait redonner un prestige universel à une papauté fragilisée et neutraliser les mouvements réformateurs occidentaux.
Dès les premières négociations, l’attitude romaine révèle cette logique de domination. Les cardinaux affirment aux Grecs que « l’Église de Rome est la mère et l’Église d’Orient la fille ». Les Byzantins réclament un concile libre à Constantinople ; Rome exige l’Italie, le contrôle des débats et la dépendance financière des délégations orientales. Les promesses d’aide militaire et d’argent deviennent des leviers de pression permanents.
La composition même de la délégation grecque fut largement manipulée. L’empereur choisit soigneusement des hommes favorables au compromis, modifie certains mandats patriarcaux et cherche à neutraliser les figures les plus fermement orthodoxes. Plusieurs évêques orientaux refusent pourtant toute concession doctrinale et rappellent que seule la fidélité aux Pères et aux conciles œcuméniques peut servir de base à une véritable unité.
Au centre de cette résistance se dresse une figure devenue emblématique de l’orthodoxie : saint Marc d’Éphèse. Dans l’ouvrage, il apparaît comme l’homme qui, presque seul, ose tenir tête à la machine politique et théologique romaine. Alors que beaucoup cèdent à la fatigue, à la peur ou aux promesses, Marc défend inlassablement la doctrine traditionnelle contre les innovations latines, notamment le Filioque et la prétention papale à modifier le Credo.
L’un des points centraux du conflit concerne précisément cette addition du Filioque au Credo de Nicée-Constantinople. Les orthodoxes rappellent que les conciles œcuméniques ont interdit toute modification du symbole de foi. Les théologiens latins tentent de justifier l’ajout comme une simple « explication », mais Marc d’Éphèse démontre que l’Église n’a jamais autorisé qu’on transforme le Credo universel au nom d’interprétations locales. Les Grecs accusent également les Latins d’utiliser des citations tronquées, des traductions falsifiées et des interprétations scolastiques étrangères à l’esprit des Pères.
Le récit d’Ostroumoff insiste sur les méthodes employées pour obtenir la signature de l’union. Les discussions publiques échouent car les arguments orthodoxes dominent largement les débats. Rome change alors de stratégie. Les pressions économiques augmentent, les séances privées se multiplient, certains évêques sont isolés, d’autres achetés ou intimidés. Des métropolites « gagnés » à la cause unioniste par Isidore ou par les faveurs impériales. L’empereur lui-même oscille entre sa conscience orthodoxe et sa volonté désespérée d’obtenir une aide militaire occidentale.
Le concile finit par produire un décret d’union largement imposé. Pourtant, un fait symbolique détruit immédiatement sa crédibilité : Marc d’Éphèse refuse de signer. Ce refus suffit à faire comprendre à une immense partie du monde orthodoxe que l’accord ne représente pas l’Église orientale mais seulement une élite politique et ecclésiastique sous contrainte. Après le retour à Constantinople, l’union est massivement rejetée. Des évêques se rétractent publiquement, des fidèles refusent les liturgies unionistes et les patriarches orientaux condamnent finalement Florence.
Point essentiel : le concile de Florence ne fut jamais reçu par l’Église orthodoxe universelle. Or dans la tradition orthodoxe, un concile n’est véritablement œcuménique que s’il est accepté par l’ensemble du corps ecclésial. Florence échoue précisément sur ce point. Derrière les cérémonies, les signatures et les proclamations triomphales, l’union meurt presque immédiatement dans la conscience populaire orthodoxe.
Florence n'est pas une victoire spirituelle de Rome, mais comme l’exemple même d’une tentative d’absorption politique et théologique fondée sur la faiblesse d’un empire agonisant. Les orthodoxes y apparaissent non comme des schismatiques obstinés, mais comme les défenseurs d’une fidélité doctrinale ancienne face à une papauté engagée dans une logique croissante de centralisation et d’innovation dogmatique. Même lorsque certains évêques cèdent, la résistance de figures comme Marc d’Éphèse permet à l’orthodoxie de conserver sa continuité spirituelle et doctrinale.
L’histoire du concile de Florence révèle moins une « réunion des Églises » qu’un affrontement entre deux visions du christianisme : d’un côté une conception impériale et centralisée de l’autorité religieuse, de l’autre une fidélité conciliaire enracinée dans la tradition des Pères et des premiers conciles. C’est pourquoi, malgré les efforts diplomatiques, les promesses militaires et les signatures officielles, Florence demeure dans la mémoire orthodoxe non comme une union sacrée, mais comme une union injuste imposée sous pression politique.