Placide Deseille commence par rappeler que la doctrine eucharistique des premiers siècles n’est jamais séparée de la doctrine de la déification. Chez les Pères grecs, le salut ne consiste pas en une simple justification juridique ou en un pardon extérieur accordé par Dieu ; il désigne une transformation réelle de l’homme par participation à la vie divine. L’Eucharistie occupe dans cette perspective une place centrale parce qu’elle unit physiquement et spirituellement le fidèle au corps glorifié du Christ. Deseille cite longuement saint Cyrille d’Alexandrie, figure majeure du Ve siècle, qui affirme que le Verbe de Dieu a assumé une chair mortelle afin de communiquer à l’humanité son immortalité. Le Christ prend une chair soumise à la corruption et à la mort afin de vaincre la mort de l’intérieur. La chair humaine du Christ devient source de vie parce qu’elle est unie hypostatiquement au Verbe divin. Deseille reproduit cette formule de Cyrille : « Il fallait que la chair condamnée à mort fût rendue participante de la puissance vivifiante qui est Dieu. »
L’Incarnation et l’Eucharistie forment un seul mystère. Le Christ ne sauve pas l’homme par un décret extérieur mais en introduisant la vie divine dans la nature humaine elle-même. Deseille cite encore saint Cyrille : « Le Verbe vivifiant de Dieu, en s’unissant à la chair qu’il s’est appropriée, l’a rendue vivifiante. » Cette transformation de la chair du Christ explique pourquoi l’Eucharistie possède un rôle central dans la théologie orthodoxe. Le pain et le vin consacrés deviennent réellement le corps et le sang du Christ glorifié. En les recevant, le fidèle reçoit en lui la puissance de résurrection contenue dans la chair du Christ. Deseille cite saint Cyrille : « Comme un peu de levain se répand dans toute la pâte, ainsi le corps élevé par Dieu à l’immortalité, une fois introduit dans le nôtre, le transforme tout entier en sa propre substance. »
Saint Cyrille compare l’Eucharistie au feu pénétrant un morceau de fer. Le fer demeure fer mais participe aux propriétés du feu : chaleur et lumière. Deseille reproduit ce passage célèbre : « Si tu jettes un petit morceau de pain dans du vin ou un autre liquide, tu le trouveras imprégné de leurs qualités ; si tu mets du fer en contact avec le feu, il devient rempli de son énergie. » Analogie fondamentale dans la théologie orthodoxe de la déification. L’homme ne devient pas Dieu par nature mais participe aux énergies divines comme le fer participe au feu.
Cette doctrine ne concerne pas seulement l’individu isolé mais l’Église entière. L’Eucharistie forme un seul corps spirituel. Saint Cyrille explique que tous les fidèles deviennent « concorporels » au Christ parce qu’ils communient au même pain eucharistique. Deseille cite ce texte : « Nous formons un corps unique. Le Christ ne peut pas être divisé. » Cette conception possède des conséquences ecclésiologiques immenses. L’unité de l’Église ne repose pas sur une administration centralisée ou sur une juridiction universelle mais sur la communion au même corps du Christ dans chaque Église locale.
Le livre insiste sur ce point afin de montrer l’opposition entre la conception orthodoxe et certaines évolutions occidentales. Deseille rappelle qu’aux premiers siècles, chaque Église locale réunie autour de son évêque possède la plénitude de l’Église universelle parce qu’elle célèbre l’unique Eucharistie du Christ. Saint Ignace d’Antioche : « Là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique. » L’unité ecclésiale découle de l’unité eucharistique et non d’un appareil juridique supérieur.
Deseille développe les textes de saint Jean Chrysostome, qui décrit l’Eucharistie comme une fusion réelle entre le Christ et le fidèle. Pour Chrysostome le Christ « se mêle » aux croyants et « se confond » avec eux afin qu’ils deviennent un seul corps. Deseille cite ce passage : « Il veut que nous devenions son corps non seulement par l’amour, mais en réalité nous nous mêlons à cette chair. » La communion devient ainsi une véritable transformation ontologique.
Le livre accorde une place importante à Théodore de Mopsueste. Malgré les controverses postérieures autour de son nom, ses textes eucharistiques expriment la même vision sacramentelle. Théodore explique que le pain consacré devient principe d’immortalité parce qu’il contient le corps glorifié du Christ. Deseille cite un passage saisissant : « Le charbon était d’abord noir et froid ; dans le feu, il devient incandescent. » L’image du charbon traversé par le feu revient constamment chez les Pères orientaux pour décrire la divinisation de l’homme.
Une grande partie du livre est consacrée à la relation entre Eucharistie et Esprit Saint. Deseille insiste sur le fait que dans la tradition orthodoxe, la transformation eucharistique ne dépend pas d’une formule juridique mais de l’action de l’Esprit. Le pain et le vin deviennent corps et sang du Christ par l’épiclèse, invocation de l’Esprit Saint sur les dons. Cette transformation conduit à la sanctification des fidèles eux-mêmes. Théodore de Mopsueste : « En les mangeant, nous recevons la grâce de l’Esprit-Saint qui demeure en nous. »
Deseille aborde la spiritualité hésychaste à travers Syméon le Nouveau Théologien et Grégoire Palamas. Chez ces auteurs, l’Eucharistie devient le centre d’une expérience mystique concrète. Syméon décrit la communion comme une illumination intérieure par la lumière divine. Deseille reproduit sa prière avant la communion : « Celui qui participe à ces dons divins et déifiants devient lumineux et resplendissant. » Le fidèle purifié reçoit en lui la lumière incréée du Christ.
Grégoire Palamas développe cette intuition en expliquant que la chair du Christ communique aux croyants les énergies divines incréées. C'est une notion essentielle de la théologie orthodoxe : l’homme participe réellement à Dieu sans devenir identique à l’essence divine. Cette distinction entre essence inaccessible et énergies communicables protège la transcendance divine tout en permettant la déification réelle de l’homme.
Le livre contient une critique implicite des dérives occidentales. Deseille rappelle que pour les Pères, l’Eucharistie ne peut jamais être séparée de la foi orthodoxe. La communion n’est pas un simple geste d’hospitalité religieuse : elle exprime l’unité complète dans la foi. Deseille cite saint Irénée et saint Cyprien pour montrer que les premiers chrétiens refusaient toute communion avec les hérétiques. Cette position explique le refus orthodoxe de l’intercommunion moderne. Si l’Eucharistie constitue réellement le corps du Christ et l’unité visible de l’Église, une divergence doctrinale fondamentale rend impossible la communion sacramentelle.
Placide Deseille souligne que les Pères accordaient une importance immense à la pureté doctrinale concernant l’Eucharistie. Des débats portant sur un seul mot ou une seule formule pouvaient provoquer des ruptures ecclésiales parce qu’ils engageaient la vérité du salut. Les Pères considéraient la moindre altération doctrinale touchant au Christ ou aux sacrements comme une atteinte directe à la vérité révélée.
Le livre s’achève sur saint Ignace d’Antioche. Deseille cite son avertissement contre les hérétiques refusant la réalité eucharistique : « Ils s’abstiennent de l’Eucharistie parce qu’ils ne confessent pas que l’Eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ. » Cette phrase résume toute la perspective du livre. L’Eucharistie n’est pas une image pieuse, une cérémonie symbolique ou une pratique morale : elle constitue la chair glorifiée du Christ donnée aux hommes afin qu’ils deviennent participants de la vie divine.