Il existe un document particulièrement intéressant, et pourtant rarement cité dans les débats sur les origines de la papauté : Differing Attitudes Toward Papal Primacy, publié en 1973 dans le cadre du dialogue officiel entre théologiens catholiques romains et luthériens aux États-Unis.
Le document est aujourd’hui disponible sur le site officiel de l’United States Conference of Catholic Bishops, l’USCCB.
Et ce texte est intéressant parce qu’il ne nie absolument pas l’importance exceptionnelle de Pierre.
Au contraire, il reconnaît que le Nouveau Testament lui donne une place éminente parmi les Apôtres : Pierre est le premier des Douze, leur porte-parole, celui qui confesse le Christ, celui qui reçoit les clés, celui qui doit affermir ses frères et celui auquel le Christ confie ses brebis.
Mais ensuite vient une distinction fondamentale.
Au paragraphe 9, le document affirme que demander si Jésus a fait de Pierre « le premier pape » constitue une question anachronique, parce qu’elle projette dans le Nouveau Testament un modèle ultérieur de la papauté.
Le texte estime même qu’il vaut mieux éviter, lorsqu’on décrit le rôle de Pierre dans le Nouveau Testament, de lui appliquer directement les termes techniques de « primauté » et de « juridiction ».
Et surtout, au paragraphe 11, le document aborde directement la question historique de Pierre à Rome.
Il reconnaît qu’il existe un accord croissant pour considérer que Pierre est allé à Rome et y a subi le martyre. Mais il ajoute ceci :
« we have no trustworthy evidence that Peter ever served as the supervisor or bishop of the local church in Rome. From the New Testament, we know nothing of a succession to Peter in Rome. »
Autrement dit : selon ce document, nous ne disposons pas de preuve fiable permettant d’affirmer que Pierre ait été le responsable ou l’évêque de l’Église locale de Rome. Et le Nouveau Testament ne nous dit rien d’une succession de Pierre à Rome.
C’est évidemment une distinction capitale.
Dire que Pierre possède une place exceptionnelle parmi les Apôtres est une chose. Dire que Pierre a été évêque de Rome en est une autre. Dire ensuite que l’évêque de Rome est juridiquement le successeur de Pierre et reçoit de ce fait une juridiction universelle sur toute l’Église en est encore une autre.
Il faut donc démontrer historiquement le passage de l’une à l’autre.
Et le document va encore plus loin.
Au paragraphe 13, il explique que les différentes images de Pierre présentes dans le Nouveau Testament peuvent être considérées comme constituant une sorte de « trajectoire » historique. Mais il précise immédiatement que cette évolution « does not constitute papacy in its later technical sense » : elle ne constitue pas la papauté dans son sens technique ultérieur.
Voilà le point essentiel.
Le texte ne dit pas : Pierre n'avait aucune importance. Il dit le contraire. Mais il distingue l'importance apostolique de Pierre de la papauté dans son sens institutionnel et technique ultérieur.
Et au paragraphe 14, le document explique que la question de la primauté papale ne peut pas être traitée simplement à partir de quelques « proof passages » bibliques ou comme une simple question de droit ecclésiastique. Il faut prendre en considération les facteurs bibliques, sociaux, politiques et théologiques qui ont contribué au développement de la théologie, de la structure et de la fonction de la papauté moderne.
C'est donc bien une question d'histoire.
Et c'est là que le débat devient intéressant.
On peut parfaitement reconnaître la primauté de Pierre parmi les Apôtres tout en posant une question historique parfaitement légitime : comment passe-t-on de Pierre l'Apôtre à l'évêque de Rome, puis de l'évêque de Rome au pape détenteur d'une juridiction universelle ?
Le document lui-même rappelle d'ailleurs que la théologie catholique romaine a traditionnellement établi ce lien : selon la doctrine catholique, le Christ aurait constitué Pierre chef des Apôtres et tête visible de l'Église, puis aurait voulu que des successeurs exercent cette fonction, ces successeurs étant les évêques de Rome.
Mais précisément : c'est ce lien historique qu'il faut démontrer ! Et qui ne l'est pas !
C'est pourquoi ce document de 1973 est si intéressant.
Il ne fournit pas une réfutation orthodoxe de la papauté. Ce n'est pas son rôle. C'est un document de dialogue catholique-luthérien.
Mais il montre que, même dans un cadre théologique où l'on prend très au sérieux la question de la primauté de Pierre, il est parfaitement possible de distinguer :
Pierre dans le Nouveau Testament
de
la papauté dans son sens technique ultérieur.
Et surtout :
la présence de Pierre à Rome
de
la preuve qu'il y fut évêque de Rome et qu'une succession juridique universelle lui fut immédiatement attachée.
Voilà pourquoi ce texte mérite d'être connu.
La question n'est donc pas : « Pierre était-il important ? » Bien sûr qu'il l'était.
La vraie question historique est : quand, comment et sur quelles bases l'autorité apostolique attribuée à Pierre devient-elle l'autorité universelle de l'évêque de Rome ?