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mercredi 27 avril 2022

Conspiracy Splash.

 

NIETZSCHE À VENISE : TROISIÈME (10 AVRIL - 6 JUIN 1885), QUATRIÈME (30 AVRIL – 10 MAI 1886) ET CINQUIÈME SÉJOUR (21 SEPTEMBRE - 22 OCTOBRE 1887). Par Paul-Éric Blanrue.




Comme toujours lorsqu’il se tient éloigné de Venise, Nietzsche se montre splénétique et affamé, dit-il, de la musique de Peter Gast : « Votre Venise constitue pour moi la plus aimable des séductions, et d’ici peu, j’y succomberai. » (Nice, 21 mars 1885) ; « Mon cher ami et maestro, vous faites en ce moment pour moi partie de Venise, et, au fond, je suis charmé à la pensée que vous n’êtes pas encore fatigué de cette ville » (Nice, 30 mars 1885).

C’est reparti ! Il se rend dans la Cité des Doges, partant de Nice en train, le 9 avril, faisant étape une journée à Gênes. Il réoccupe une chambre donnant sur le Grand Canal, face à l’église de la Salute et à la Douane de mer, dans la Casa Fumagalli, au bout de la longue Calle del Ridotto, où l’on trouve aujourd’hui, au n°1343, la Fon- dation Louis Vuitton, qu’il n’est pas nécessaire de visiter.

Non loin de là, le père de Zarathoustra retrouve sa place Saint-Marc, dont il compare les galeries aux portiques d’Éphèse où le philosophe présocratique Héraclite (VIsiècle av. notre ère) conversait avec ses élèves : « Ne diffamons pas notre Europe ; elle offre encore de beaux refuges ! Mon plus beau cabinet de travail, c’est ici, piazza San Marco... »

La place est large, ensoleillée, s’asseoir aux cafés est doux et reposant, même si déjà, au XIXsiècle, les orchestres jouent de la soupe en guise de distraction à des touristes peu exigeants. À notre époque, l’exercice est conseillé aux premières heures de la journée, ou, pour les vrais amateurs de San Marco, une fois la nuit venue.

Nietzsche, marcheur de profession, ne peut rester prisonnier des Procuraties, du café Florian et de la colonnade du Palais des Doges. Tout Venise est son terrain de sport. Il se transporte au cœur de la cité, vers le sestiere San Polo. C’est inspiré par le fameux pont du Rialto, le plus ancien de Venise, dont il était jadis le poumon d’une Bourse de plein air, qu’il compose son « chant du pont de Venise » : « La dernière nuit m’apporta encore, tandis que j’étais arrêté sur le pont du Rialto, une musique qui me toucha aux larmes, un vieil adagio si incroyablement ancien, qu’il semblait n’y avoir jamais eu d’adagio avant celui-là », écrit-il le 2 juillet suivant.

Difficile aujourd’hui d’avoir l’âme aussi romantique une fois qu’on est monté sur ce pont de cinquante mètres, surchargé de commerces d’un goût douteux et d’une population interlope pressée de se marcher sur les pieds après avoir dévalisé la boutique d’un tire-sou de masques 100% vénitiens fabriqués à Taiwan. Mais à cœur vaillant rien d’impossible, et à la nuit tombée ou dès potron-jacquet, lorsque les restaurants et les magasins ont les stores baissés et que les tables des trattorias sont débarrassées, bref quand les bipèdes excités dorment du sommeil du consommateur rassasié, on peut parvenir, en se concentrant sur ce guide et en admirant la vue dégagée que nul accident de gondoles ne vient brouiller, à entendre encore planer dans les airs cet adagio séculaire !

Nietzsche, comme toujours, est un bourreau de travail. La Sérénissime lui offre le cadre idéal pour poursuivre son œuvre en pleine quiétude. Absorbé par son travail, il passe son temps à corriger les épreuves de la quatrième partie de son Zarathoustra, puis part pour Saint-Moritz et Sils-Maria le 6 juin.

À l’automne, Peter Gast, dans l’espoir de trouver un orchestre qui veuille exécuter son septuor, quitte Venise pour Vienne et Munich. Il ne réapparaîtra à Venise qu’en janvier 1887.

Quelque temps plus tard, Nietzsche lui demande si « la chambre du rez-de-chaussée sur le Canal Grande, en face de la fabrique de mosaïque » qu’il a occupée est encore libre. Il es- père visiter avec Gast de petits villages de Vénétie (Nice, 24 janvier 1886) : « Bassano ? Conegliano ? Ah mon ami, que ce serait beau de se retrouver dans ses parages ! Ou bien au lieu natal de Titien ? » (Pieve de Cadore, commune de la province de Belluno). Occasion manquée.

Une fois Par-delà le bien et le mal achevé, Nietzsche souhaite retourner à Venise. Malgré l’état sanitaire de la ville, qu’il déplore, il s’exclame : « Après tout, il n’y a pas tant de choses qu’on aime et parmi elles, du moins pour moi, il n’est qu’une seule ville » (Nice, 21 avril 1886).

*

Toujours en voyage pour proposer son œuvre aux théâtres européens, Peter Gast propose à Nietzsche de venir résider seul dans son logement vide de la Calle Nuova.

Nietzsche se retrouve cette fois dans la Dominante sans compagnie ni musique. Grande nouveauté pour lui ! A priori, l’idée est excellente. Il pourrait exulter, car il est avare de sa liberté de mouvement et de son indépendance, mais l’expérience fait long feu. Il s’y sent mal à l’aise, désaxé. Sa santé se dégrade à nouveau : « Je ne vais pas bien, mes yeux me torturent jour et nuit. Le temps est magnifiquement clair et frais – mais il ne m’est pas permis de rien voir, et tout me fait mal... Les gens ici sont parfaits ; il me semble qu’en hiver (où la lumière est moins intense) il ferait bon y vivre » (Venise, 7 mai 1886).

« Voici Nietzsche malheureux à Venise même », commente Daniel Halévy.

Pas question de rester dans ces conditions ! Venise doit être un tonique, pas une source d’ennuis. Au bout de dix jours, Nietzsche s’enfuit de la ville pour rejoindre Munich, Naumburg et Leipzig afin de s’occuper de la sortie de Par-delà le bien et le mal.

Toutefois, comme à son habitude, plus le temps passe et plus l’idée de revenir à Venise se fait obsédante : « La vieille Autrichienne sur le Canal Grande a-t-elle un locataire ? Il est hors de doute qu’à présent un délassement, une évasion hors de moi me sont nécessaires au plus haut degré » (Cannobio, 15 avril 1887) ; « Récemment encore j’écrivais à Overbeck que je n’aimais qu’un seul endroit sur terre – Venise » (Cannobio, 19 avril 1887).

Le voyage prévu tombe à l’eau : « Mélancolie et instabi- lité affreuse : je ne suis pas digne de voir (et d’entendre) d’aussi belles choses ! » (Cannobio, 26 avril 1887).

De Coire, le 20 mai 1887, il souligne combien le besoin de la Sérénissime se fait sentir et à quel point la cité des ensorcellements serait susceptible de lui redonner vigueur, optimisme, joie, tonus et santé morale : « Venise est de loin le séjour le plus indiqué pour moi. Pour m’aider à traverser de longues périodes mauvaises, il suffit de quelques mi- nutes de bonheur, même moins encore, un petit sursaut du cœur, en écoutant une musique que j’aime ; mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu de ces sursauts ! Pas de musique, pas de place St Marc, pas de gondoles – rien que la laideur des paysans de la montagne dont les gestes et les accents me blessent. »

Le 22 juin, après avoir lu un article dans le Bund, journal suisse de langue allemande, il se renseigne sur la qualité de la Casa Petrarca, la Maison Pétraque, sur la Riva degli Schiavoni, juste à côté de Saint-Marc, vantée comme résidence d’hiver à Venise. C’est un lieu connu et réputé, où l’écrivain français Paul Bourget (1852- 1935) séjourne parfois. Écrivant durant l’été La Généalogie de la morale, Nietzsche redemande à Gast de se renseigner sur le prix au mois de cette Casa, car la « femme du Canal Grande » ne lui plaît pas (8 septembre 1887). Il compte par exception « essayer Venise » à l’automne.

*

Le 15 septembre 1887, Nietzsche écrit à Gast : « La proximité de la place Saint-Marc m’est agréable. Je ferai valoir, en faveur de la Casa Fumagalli, qu’elle ne m’est pas étrangère, que les dames [NDA : qui tiennent la maison] ont des manières bonnes et décentes, que tout y est propre ; mais la lumière blessait mes yeux, et le plafond était trop bas. J’aurais besoin d’une chaise- longue (pour m’étendre)... Quant aux hôtels, je crois qu’on loue par ex. à l’hôtel de la Place St Marc (ne s’appelait-il pas l’Albergo San Marco ?) des chambres seules (avec vue sur la Place), sans assujettissement à la vie d’hôtel (table d’hôte, etc...) Car un régime complètement indépendant m’est essentiel (...) Pas de vin, pas de petits verres d’alcool (...) Il faut que le lit soit protégé par une zan- zariera » (moustiquaire).

De Sils-Maria, Nietzsche se dirige vers Colico, puis Menaggio et arrive, par le train « comme d’habitude », à Venise le 21 septembre, à 7 heures et demie du soir. Il loge finalement au n° 1263, Calle dei Preti. Il s’agit d’une ruelle sombre située dans un Sotoportego (passage traversant des bâtiments), près de l’aile ouest de la place Saint-Marc, construite en 1810 par ordre de Napoléon Ier (1769-1821) sur l’emplacement de la vieille église San Gemigniano.

Le temps lui convient à merveille : « clair, frais, pur, sans nuages, presque comme à Nice », écrit-il à sa mère le 3 octobre. Il se rend à la bibliothèque de Venise pour y lire les cri- tiques de Par-delà le bien et le mal : « Un effroyable méli-mélo de fiel et de confusion », note-t-il avec amertume le même jour.

Il y corrige avec Gast, de nouveau présent, les épreuves de la Généalogie de la morale, et ébauche des notes sur l’histoire de Thésée (représentation dans son esprit de Richard Wagner) et Ariane (qui n’est autre que Cosima, la femme du maître de Bayreuth), se distribuant lui-même dans le rôle de Dionysos, le dieu grec de la démesure, de la folie mais aussi de la liberté et de la vie aventureuse.

Halévy décrit sa vie sur place : « Venise, toujours secourable, lui ouvre le plus beau des refuges : la basilique de Saint-Marc, tabernacle assombri par les ans (...) C’est là qu’il attend patiemment et assis en silence les premiers déclins du jour. »

Nietzsche et la place Saint-Marc, une grande et belle love story !

Il demeure un mois dans la Sérénissime, jusqu’au 22 octobre, à la suite de quoi, rasséréné, retapé, il part pour Nice, où Gast lui envoie, en guise de souvenir, la robe de chambre remise à neuf qu’il portait à Venise. Il vient d’accomplir son ultime voyage sur les bords de la Lagune.

Paul-Éric Blanrue.

Le Suaire encore ? Une charlatanerie de plus. Où sont passés les néo-zététiciens ?



Si les néo-zététiciens de pacotille qui tirent en rafale sur le marché Youtube et Twitter pour récolter des gains, au lieu de s'occuper de vaccins qui ne vaccinent pas et de masques qui ne protègent pas, faisaient leur boulot correctement sur des sujets qu'ils peuvent dominer sans trop de mal, avec célérité et esprit critique, ils auraient, ayant lu comme moi le dernier article en date censé démontrer que le Suaire de Turin est âgé de 2000 ans (https://t.co/AFqBrtFzeL) que :

1° La méthode employée par l'auteur est une grossière farce. Toutes les données de l'étalonnage produits dans l'article officiel proviennent de communications... de l'auteur de l'article lui-même, Giulio Fanti ! En somme : "Croyez-moi sur parole, braves gens." Méthode de bonimenteur de foire et non de scientifique sérieux.

2° Le phénomène étudié est chimique, donc soumis aux attaques de l'environnement (température, ensoleillement, humidité, salinité,...), sans compter les microbes (bactéries et champignons) qui dégradent la cellulose. Or tous ces facteurs de confusion ne sont pas éliminés dans l'article ! Qui n'a par conséquent aucune espèce de crédibilité.

Fin de la farce. En attendant la prochaine tentative de prendre les chrétiens pour des gogos.

Paul-Éric Blanrue.





lundi 25 avril 2022

Fine analyse de Hans-Hermann Hoppe sur le conflit russo-ukrainien.

"Ce ne sont pas les Russes, les Ukrainiens, les Allemands ou les Américains qui provoquent les guerres, mais les gangs de bandits qui gouvernent la Russie, l'Ukraine, l'Allemagne ou l'Amérique et qui peuvent répercuter les coûts d'une guerre sur la population civile en question. [ ...]
Enfin, lorsqu'un petit État est confronté à la poussée expansionniste et à la menace d'un plus grand, il a essentiellement deux options : il peut se soumettre ou il peut essayer de maintenir son indépendance. Et pour atteindre cet objectif et ainsi éviter la guerre ou minimiser le risque de guerre, il n'y a qu'une seule recette prometteuse : la neutralité. [...]
Et cet impératif de neutralité s'applique d'autant plus lorsque, comme dans le cas de l'Ukraine, on est face à deux grandes puissances aux prétentions rivales en même temps et que prendre parti pour l'un signifie une menace supplémentaire pour l'autre. La guerre actuelle est le résultat de multiples violations de cette règle par le gouvernement ukrainien. Si le gouvernement qui est arrivé au pouvoir lors d'un coup d'État orchestré par les États-Unis en 2014 s'était expressément abstenu de rejoindre l'OTAN et l'UE, comme l'a fait la Suisse, et les deux provinces russophones alors séparatistes de l'est du pays auraient été abandonnées à la place d'eux intimidant et terrorisant, et aurait réduit la menace potentielle pour la Russie, la catastrophe actuelle ne se serait presque certainement pas produite. Sous la pression soutenue des États-Unis, combinée à leur propre audace, la clique dirigeante ukrainienne n'a rien fait de tel et a continué à exiger l'adhésion à l'OTAN. Cela aurait étendu la présence militaire américaine jusqu'aux frontières de la Grande Russie, qui avait été déclarée État ennemi. Par conséquent, personne ne pouvait douter que le comportement du gouvernement ukrainien serait perçu par la partie russe comme une énorme provocation et une menace sérieuse. Le résultat réel de cette provocation, qui est maintenant disponible, n'était pas prévisible, mais il était tout à fait prévisible que son propre comportement rendrait également plus probable une réaction russe comme celle qui a effectivement eu lieu. Dans la guerre d'Ukraine, comme souvent dans l'histoire, Poutine n'a pas un seul père, mais plusieurs. L'hystérie et l'agitation anti-russes complètement unilatérales qui sont actuellement répandues en Occident sont donc non seulement factuellement incorrectes, mais visent principalement à détourner l'attention du propre rôle de l'Occident dans le drame actuel. Et il est destiné à nous faire oublier que les États-Unis et leurs vassaux de l'OTAN ont été responsables de bien plus de victimes et de dommages de guerre au cours des 30 dernières années que la Russie depuis l'effondrement de l'Union soviétique et actuellement en Ukraine."

Hans-Hermann Hoppe.



dimanche 24 avril 2022

C'est reparti pour 5 ans ! Par Paul-Éric Blanrue.


Ici et ailleurs, ça fait un bout de temps que j'ai pris mes responsabilités et annoncé à l'envi qu'Éric Zemmour ne serait pas présent au second tour et que Marine Le Pen serait battue comme en 2017 - n'en déplaisent aux partisans de ces deux politiciens, partisans dont certains me sont proches et sympathiques même si j'estime qu'ils se trompent pathétiquement dans leur choix.
Mes raisons me permettant depuis des mois de tirer de telles conculsions étaient purement objectives, elles résultaient de l'analyse fine d'un état de fait qui prend en compte la psychologie des foules du XXIe siècle, de la perte de la substance du peuple français, de la faiblesse de mentalités nouvelles acquises à l'égalitarisme et à l'assistanat, de la culture du vol au nom du bien d'autrui qui est désormais un acquis, du métissage obligatoire, du syndrome de Stockholm, de l'effet collabo, du pavlovisme persistant, du wokisme triomphant, du mépris enraciné pour la liberté authentique et l'opposition enragée à la singularité de l'Unique, de la force inimaginable des relais d'État, syndicats pourris, journaux subventionnés, les membres de la sous-culture perfusée, les médias aux ordres, le club des adeptes de la bonne soupe, les grands patrons et les grands banquiers, tous ces brigands de la connivence organisée.
Écoutera-t-on UN JOUR la voix de la raison pour faire SÉCESSION - ou préfèrera-t-on, par trouille ou bêtise crasse, s'enduire le corps et l'âme à l'huile de la passion partisane, attendant béatement "la prochaine fois", l'élection de l'espoir, la future, la bonne, la terre promise, le jour du Jugement où l'on rasera gratis grâce à l'arrivée impromptue de l'homme providentiel brisant tous les tabous sur son passage et faisant, d'un coup de baguette magique à la Majax, de la France de 2022 un écho doré de celle de 1922 ?
Voici en substance ce que j'écrivais sur la démocratie dans Sécession, en 2018 :
"La démocratie, c’est le court terme (cinq ans quand tout va bien), la loi du saint Nombre, la préférence de la quantité sur la qualité, l’empire de la majorité, la domination de la lourde masse inerte à un instant T, autant dire le triomphe de l’audimat - or une seule personne, correctement informée, peut avoir raison contre soixante millions d’autres, victimes d’une intox.
Comme le souligne Pascal Salin, l’un de nos meilleurs économistes, « la règle majoritaire n’a aucun statut moral ou scientifique » (Libéralisme, Odile Jacob, 2000). Le prix Nobel d’économie 1974, Friedrich Hayek, dans La Constitution de la liberté (1960), l’explique en peu de mots : « Nous ne considérons incontestablement pas qu’il soit légitime que les citoyens d’un grand pays dominent ceux d’un petit pays voisin, sous prétexte qu’ils sont plus nombreux que ces derniers. Il n’y a pas davantage de raison pour que la majorité des gens qui se sont assemblés pour un certain objectif, que ce soit une nation ou quelque organisation supra-nationale, ait le droit d’étendre son autorité à sa guise. »
La démocratie c’est le plein pouvoir donné à la propagande pour laver le cerveau des électeurs par l’utilisation à grands jets de promesses illusoires mais chatoyantes, de mensonges à répétition qui plongent le peuple surexcité et déçu dans un état d’insatisfaction endémique. C’est le contrôle des cerveaux jusque dans l’éducation des tout-petits, puisqu’il faut faire entrer l’individu, dès son jeune âge, dans le moule de la citoyenneté. Ce sont les hautes places de responsabilité offertes aux énergumènes les plus vicelards, aux rastaquouères les plus cor- rompus et à leurs larbins. C’est l’instabilité chronique à cause de la sempiternelle course au pouvoir. C’est la liberté tenue en bride au nom de « grands principes », parce que la clientèle des élus fait pression sur ceux-ci pour obtenir des privilèges et couper la parole à ses adversaires. C’est le peuple-souverain - qui ne gouverne jamais que par délégation ! C’est l’hypocrisie totale sur tous les sujets précédents. C’est une administration aussi despotique que politiquement irresponsable."



samedi 23 avril 2022

Seule la Sécession sauve. Par Paul-Eric Blanrue.


"J’évoque un choc pour extraire de nos cerveaux décaféinés les pensées qui font prendre une fausse route aux derniers Français de qualité, ceux que nous aimons et qui le méritent. Ce traitement doit nous faire adopter l’idée de sécession (individuelle et collective), la seule sortie de crise qu’il soit possible d’envisager selon les forces en présence et la réalité du terrain. Pensons comme Carl von Clausewitz, soyons rusés et fins stratèges : « Quand la supériorité absolue n’est pas possible, vous devez rassembler vos ressources pour obtenir la supériorité relative sur un point décisif » !
Le « point décisif » c’est nous, c’est l’individu. Un être social, certes, cet individu, mais qui, pour partager son eau, doit déjà en avoir dans son verre. « Donnez-moi un point d’appui et un levier, et je soulèverai la Terre. », disait Archimède. Sécession individuelle ! C’est l’avenir, le seul envisageable si l’on veut redevenir des êtres libres, pouvant exercer librement la raison dont ils sont pourvus. Il s’agit de comprendre, comme Julius Evola, que « l’homme qui, dans une époque de dissolution, est laissé à lui-même doit faire la preuve de sa force. Il faut, en contrepartie, être à soi-même son centre ou faire en sorte de le devenir. »
Des esprits de bonne volonté voient une lueur d’espoir dans la famille en postulant qu’elle pourrait être une cellule propice au redressement de la civilisation du futur. Belle amorce. C’est par la constitution de familles solides que l’entreprise de rééducation peut commencer. Familles d’abord ! Charles Ingalls forever ! Le père de famille est l’aventurier des temps modernes, comme le disait Charles Péguy. Seulement, il importe que ces saintes familles s’isolent de la société sclérosée pour bâtir une contre-société absolue, qui reforme tout ce qui a été déformé. Ces familles doivent s’associer entre elles et se regrouper à l’écart des miasmes de la France présente, sinon le pari est perdu d’avance, aussi nombreuses et vertueuses soient-elles. Les familles doivent elles aussi faire sécession.
Si nous voulons conserver une occasion de nous échapper de ce monde devenu hystérique, de nous sauver de cet asile à ciel ouvert où nous pataugeons comme les internés que veut réveiller McMurphy dans le film Vol au-dessus d’un nid de coucous, la soucoupe volante de Bugarach, c’est nous qui allons devoir la fabriquer avec de la tôle de récupération et des boulons trouvés dans des déchetteries : par la sécession collective et, en premier lieu, par la sécession individuelle. C’est notre ultime atout pour persister et nous perpétuer.
S’escrimer à vouloir passer par en-haut, en tentant de nous emparer des rênes du pouvoir, en jouant la carte des élections, en fantasmant sur le résultat des urnes, en briguant le sommet de l’État comme Napoléon III ou François Mitterrand, ces ambitieux inutiles et fatals, pour le détourner comme on détourne un avion de ligne, c’est peine perdue, vu la déliquescence générale des esprits.
On connaît tous la plainte d’Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire (1576) : « Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? » Le phénomène n’a fait que s’accentuer au fur et à mesure que l’État s’est emparé des esprits et des corps.
Comme le remarquait Julius Evola en 1961, dans Chevaucher le tigre : « La situation générale est telle, désormais, qu’alors même qu’il existerait des partis ou des mouvements d’une autre sorte, ils n’auraient presque aucune audience dans les masses déracinées, ces masses ne réagissant positivement qu’en faveur de qui leur promet des avantages matériels et des quêtes sociales. Si ce ne sont pas là les seules cordes qui vibrent, l’unique prise que les masses offrent encore aujourd’hui - et même aujourd’hui plus que jamais - se situe sur le plan des forces passionnelles et sub-intellectuelles, forces qui, par leur nature même, sont dépourvues de toute stabilité. Ce sont sur ces forces que comptent les démagogues, les meneurs de peuple, les manipulateurs de mythes, les fabricants d’opinion publique. »
Quand bien même certains arriveraient au pouvoir, par miracle ou révolution soudaine, le peuple castré par ses maîtres, les privilégiés catégoriels, les bénéficiaires du capitalisme de connivence (le crony capitalism, les relations perverses entre l’État et les entreprises, une corruption que l’économiste Charles Gave nomme le « social-clientélisme »), les millions de fonctionnaires coalisés, les associations vivant à coups de subventions, la camarilla des médias jouissant de nos subsides, l’armée aux ordres de généraux incapables et de colonels ne pensant qu’à leur retraite (une tradition française depuis celle de Russie en 1812), les cartels bancaires - toute cette armée de collabos nous empêcherait de mener à bien n’importe quelle entreprise de sauvetage d’envergure en créant des situations de blocage rendant toute opération de nettoyage national impossible. Sans compter que la France serait aussitôt placée sous embargo par ses voisins - et puis l’Empire, et ses affidés !
Le triomphe actuel de divers partis conservateurs est réjouissant, mais qui peut croire avec sérieux que les États-Unis vont redevenir, grâce à Donald Trump, une puissance pacifique et se payer une bonne tranche d’économie saine, débarrassée de la FED que le titan de la poésie Ezra Pound a tant
démystifiée, ou que l’Italie de Matteo Salvini, vaillant ministre de l’Intérieur au demeurant, va faire remigrer tous les immigrés légaux et illégaux incrustés dans la Péninsule depuis des décennies et résoudre son irréductible problème de dette publique ? Des partis, des factions, peuvent provisoirement limiter la casse, ralentir la chute, cacher la misère et tapisser la débâcle, mais la démocratie reste fondée sur le principe du turn over. Ce qu’un bon parti de droite peut faire, s’il en a les épaules, s’il ose braver la rue, un mauvais parti de gauche le défera cinq ans plus tard. C’est un constat banal, mais nul ne pense jamais aux conséquences de cet infini backlash démocratique, ce balancier constant qui est celui de la corde du pendu. Et c’est ainsi que meurent les nations."

Paul-Eric Blanrue, Sécession (2018).



L'État, prédateur de la propriété privée. Par Murray Rothbard.

"L'État fournit un canal légal, ordonné et systématique pour la prédation de la propriété privée ; il rend certaine, sûre et relativement "pacifique" la bouée de sauvetage de la caste parasitaire dans la société. Étant donné que la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l'État. L'État n'a jamais été créé par un "contrat social" ; il est toujours né dans la conquête et l'exploitation."

Murray Rothbard.



"A moins que le droit d’ignorer l’État ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels." Herbert Spencer.

"Comme corollaire à la proposition que toutes les institutions doivent être subordonnées à la loi d’égale liberté, nous devons nécessairement admettre le droit du citoyen d’adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si tout homme a la liberté de faire tout ce qu’il veut, pourvu qu’il n’enfreigne pas la liberté égale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l’État, — de renoncer à sa protection et de refuser de payer pour son soutien. Il est évident qu’en agissant ainsi il n’empiète en aucune manière sur la liberté des autres, car son attitude est passive, et tant qu’elle reste telle il ne peut devenir un agresseur. Il est également évident qu’il ne peut être contraint de continuer à faire partie d’une communauté politique sans une violation de la loi morale, puisque la qualité de citoyen entraîne le paiement de taxes et que la saisie des biens d’un homme contre sa volonté est une infraction à ses droits. Le gouvernement étant simplement un agent employé en commun par un certain nombre d’individus pour leur assurer des avantages déterminés, la nature même du rapport implique qu’il appartient à chacun de dire s’il veut ou non employer un tel agent. Si l’un d’entre eux décide d’ignorer cette confédération de sûreté mutuelle, il n’y a rien à dire, excepté qu’il perd tout droit à ses bons offices et s’expose au danger de mauvais traitements, — une chose qui lui est tout à fait loisible de faire s’il s’en accommode. Il ne peut être maintenu de force dans une combinaison politique sans une violation de la loi d’égale liberté ; il peut s’en retirer sans commettre aucune violation de ce genre ; et il a, par conséquent, de droit de se retirer ainsi.

(...) Quand nous aurons rendu notre constitution purement démocratique, pense en lui-même l’ardent réformateur, nous aurons mis le gouvernement en harmonie avec la justice absolue. Une telle foi, quoique peut-être nécessaire pour l’époque, est très erronée. En aucune manière, la coercition ne peut être rendue équitable. La forme de gouvernement la plus libre n’est que celle qui soulève le moins d’objections. La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l’appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d’une nature moins intense. « Vous ferez comme nous voulons, et non comme vous voulez » est la déclaration faite dans l’un et l’autre cas ; et si cent individus la font à quatre-vingt-dix-neuf, au lieu de quatre-vingt-dix-neuf aux cent, c’est seulement d’une fraction moins immoral. De deux semblables partis, celui, quel qu’il soit, qui fait cette déclaration et en impose l’accomplissement, viole nécessairement la loi d’égale liberté, la seule différence étant que par l’un elle est violée dans la personne que quatre-vint-dix-neuf individus, tandis que par l’autre elle est violée dans la personne de cent. Et le mérite de la forme démocratique du gouvernement consiste uniquement en ceci, — qu’elle offense le plus petit nombre.
L’existence même de majorités et de minorités est l’indice d’un état immoral. Nous avons vu que l’homme dont le caractère s’harmonise avec la loi morale peut obtenir le bonheur complet sans amoindrir le bonheur de ses semblables. Mais l’établissement d’arrangements publics par le vote implique une société composée d’hommes autrement constitués, — implique que les désirs de certains ne peuvent être satisfaits sans sacrifier les désirs des autres, — implique que dans la poursuite de son bonheur la majorité inflige une certaine somme de malheur à la minorité, — implique, par conséquent, l’immoralité organique. Ainsi, à un autre point de vue, nous découvrons que nouveau que même dans sa formez la plus équitable il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, à moins que le droit d’ignorer l’État ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels."

Herbert Spencer.



vendredi 22 avril 2022

L'État provoque à la révolte. Par Bakounine.

"Il y a dans la nature même de l’État quelque chose qui provoque à la révolte. L’État c’est l’autorité, c’est la force, c’est l’ostentation et l’infatuation de la force. Il ne s’insinue pas, il ne cherche pas à convertir : et toutes les fois qu’il s’en mêle, il le fait de très mauvaise grâce ; car sa nature, ce n’est point de persuader, mais de s’imposer, de forcer. Quelque peine qu’il se donne pour masquer cette nature comme le violateur légal de la volonté des hommes, comme la négation permanente de leur liberté. Alors même qu’il commande le bien, il le dessert et le gâte, précisément parce qu’il le commande, et que tout commandement provoque et suscite les révoltes légitimes de la liberté ; et parce que le bien, du moment qu’il est commandé, au point de vue de la vraie morale, de la morale humaine, non divine sans doute, au point de vue du respect humain et de la liberté, devient le mal. La liberté, la moralité et la dignité humaine de l’homme consiste précisément en ceci, qu’il fait le bien, non parce qu’il lui est commandé, mais parce qu’il le conçoit, qu’il le veut et qu’il l’aime."

Bakounine



'Ironie, vraie liberté !'. Par Proudhon.


"Ce qui manque à notre génération, ce n’est ni un Mirabeau, ni un Robespierre, ni un Bonaparte : c’est un Voltaire. Nous ne savons rien apprécier avec le regard d’une raison indépendante et moqueuse. Esclaves de nos opinions comme de nos intérêts, à force de nous prendre au sérieux, nous devenons stupides. La science, dont le fruit le plus précieux est d’ajouter sans cesse à la liberté de la pensée, tourne chez nous au pédantisme ; au lieu d’émanciper l’intelligence, elle l’abêtit. Tout entiers à nos amours et à nos haines, nous ne rions des autres pas plus que de nous : en perdant notre esprit, nous avons perdu notre liberté.
La Liberté produit tout dans le monde, tout, dis-je, même ce qu’elle y vient détruire aujourd’hui, religions, gouvernements, noblesse, propriété.
De même que la Raison, sa sœur, n’a pas plus tôt construit un système, qu’elle travaille à l’étendre et à le refaire ; ainsi la Liberté tend continuellement à convertir ses créations antérieures, à s’affranchir des organes qu’elle s’est donnés et à s’en procurer de nouveaux, dont elle se détachera comme des premiers, et qu’elle prendra en pitié et en aversion, jusqu’à ce qu’elle les ait remplacés par d’autres.
La Liberté, comme la Raison, n’existe et ne se manifeste que par le dédain incessant de ses propres œuvres ; elle périt dès qu’elle s’adore. C’est pourquoi l’ironie fut de tout temps le caractère du génie philosophique et libéral, le sceau de l’esprit humain, l’instrument irrésistible du progrès. Les peuples stationnaires sont tous des peuples graves : l’homme du peuple qui rit est mille fois plus près de la raison et de la liberté, que l’anachorète qui prie ou le philosophe qui argumente.
Ironie, vraie liberté ! c’est toi qui me délivres de l’ambition du pouvoir, de la servitude des partis, du respect de la routine, du pédantisme de la science, de l’admiration des grands personnages, des mystifications de la politique, du fanatisme des réformateurs, de la superstition de ce grand univers et de l’adoration de moi-même."

Proudhon.

Présidentielle : course aux dépenses publiques de tous les partis en temps d'élection ?

Seulement voilà :
"L'Etat, c'est la grande fiction par laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde."
"Tout le monde veut vivre aux dépens de l’Etat, et on oublie que l’Etat vit aux dépens de tout le monde." 


Frédéric Bastiat.




jeudi 21 avril 2022

Intervention importante de Hans-Hermann Hoppe, le 4 avril dernier, sur SERVUS TV. Sur l'État, la guerre, l'Europe, le "défi climatique", la décentralisation et la neutralité.




Intervieweur : Je voudrais souhaiter la bienvenue à notre deuxième invité dans le studio. C'est le philosophe et l'économiste de niveau international Hans-Hermann Hoppe. Ravi de vous rencontrer, M. Hoppe. Le rêve d'une Europe unie, le désir éternel de l'empire... Rêvez-vous aussi de ce rêve ?
H: Non. Je ne rêve pas du tout de ce rêve. Mon rêve est le rêve d'une Europe, composée de 1000 Liechtenstein. Je vais aussi essayer d'expliquer cela. Tout d'abord, vous devez vous rendre compte qu'il y a une différence entre les États et les entreprises privées. Les États sont des organisations qui ne gagnent pas leur argent en produisant quelque chose que les gens veulent acheter volontairement ou en offrant des services que les gens veulent volontairement. Les États vivent des prélèvements obligatoires, des impôts et de l'impression de leur propre argent. Pour cette raison, les États sont des institutions d'exploitation. Les économistes les ont appelés bandits stationnaires pour cette raison.
I.: Bandits stationnaires?
H.: Bandits stationnaires. Ils restent au même endroit. Il y a aussi des bandits itinérants qui seraient...
I.: ...seraient des hommes de route. Les routiers institutionnalisés, pour ainsi dire, c'est l'État ?
H.: Oui. Ils sont institutionnalisés. Et, bien sûr, les États en tant qu'organisations de bandits ont intérêt à augmenter leur butin. Y compris l'ensemble de la fonction publique, ils vivent aux dépens des personnes productives. Mais lorsque cette exploitation devient trop sévère, les gens ont tendance à migrer vers d'autres régions.
Par conséquent, les États ont tendance à étendre leur territoire. Une façon dont ils vont essayer de se développer est de mener des guerres. Après tout, ils peuvent répercuter les coûts de la guerre sur la population, alors qu'une personne privée ou une organisation privée devrait supporter elle-même les coûts de l'agression. Les États sont donc par nature plus guerriers que les organisations de droit privé.
I.: Si vous me le permettez, M. Hoppe. Vous réclamez essentiellement une Europe aux mille Liechtensteins. La Suisse est probablement déjà trop grande pour vous.
H.: Trop grande.
I: Trop gros d'organisme. Nous sommes, pour ainsi dire, la superpuissance imaginaire maintenant dans ce paradigme. Mais cette atomisation de l'Europe n'est-elle pas juste une invitation pour les États prédateurs, qui ont aussi des prédateurs dans leurs armoiries ? Comme la Russie, par exemple, avec un aigle à double tête avec des griffes qui peuvent saisir du terrain de tous les côtés. Cette parcelle, cette fissuration de l'Europe à travers les mille Liechtenstein n'est-elle pas une invitation aux potentats qui, malheureusement, ont toujours existé dans l'histoire ?
H. : Alors la réponse serait que nous ne pouvons nous défendre contre ces grands États qu'en devenant nous-mêmes un grand État.
I.: Exactement.
H. : Mais alors les guerres deviendraient de très grandes guerres. Les petits États mènent tout au plus de petites guerres relativement inoffensives. Les grands États qui ont émergé des guerres font la guerre comme nous les voyons aujourd'hui.
I.: Vous avez vécu aux États-Unis. Vous vivez maintenant en Turquie. Vous connaissez les grands États, vous connaissez aussi la logique des grandes puissances. Soyez honnête maintenant : les grandes puissances ont toujours menti sur une raison de conquérir de petits pays. Ils ont fabriqué des systèmes métaphysiques ou idéologiques à partir d'un tissu entier. N'est-ce donc pas précisément cette désintégration, cette fragmentation de l'Europe, qui est la chose la plus dangereuse dans la situation actuelle ?
H. : Même les grands États doivent s'assurer qu'ils ont un soutien au sein de leur propre population pour les guerres qu'ils entreprennent. Vous devez être capable d'expliquer d'une manière ou d'une autre la cause de l'attaque à votre propre population. Il a été souligné non pas par hasard que le plus gros problème pour Poutine n'est probablement pas les événements militaires immédiats, mais le fait que la Russie est un pays où il y a peu d'enfants. Les mères qui perdent maintenant leurs enfants pendant la guerre veilleront à ce que le soutien dans leur propre pays continue de diminuer.
I. : Et votre point de vue soutient l'argument selon lequel Poutine ne peut rien dire ou même doit interdire d'appeler cette guerre une guerre, parce qu'il a peur de perdre son soutien chez lui.
H.: Par conséquent, il faut conseiller aux petits États de poursuivre une politique stricte de neutralité. Bien sûr, ils doivent s'armer. Il ne devrait pas être sans coût de les attaquer. Néanmoins, si vous savez qu'il n'y a aucune chance de gagner une guerre contre une puissance étrangère, vous devez envisager de vous rendre, parce que vous voyez qu'un seul gang corrompu est échangé contre un autre gang corrompu. Par exemple, la guerre en Ukraine : il n'est pas vrai que l'Ukraine ait été un État occidental démocratique exemplaire. En ce qui concerne les indices de corruption, ils étaient pires que ceux de la Russie. La productivité économique par personne en Ukraine est inférieure à la productivité économique par personne en Russie. Les dirigeants ukrainiens sont corrompus.
I.: Oui. Je peux vous suivre dans le principe : le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument. Et plus le pouvoir est grand, plus la corruption est grande. Il y a le principe de petit est beau, alors peut-être qu'un pays plus petit est plus facile à gouverner. Mais restons avec cette volonté de défendre en ce moment. Comment les petits sont-ils censés se défendre alors qu'un grand État ivre d'idéologie en électricité a soudainement le sentiment de pouvoir pouvoir se retourner sur certaines zones ? Comment se défendent-ils ?
H. : Une réponse serait que nous devons aussi former un grand État. Mais un grand État exploite particulièrement lourdement sa population domestique. Voulez-vous cela comme réponse à une éventuelle attaque d'un autre grand État ? L'autre variante est que les petits États concluent une série d'alliances avec la possibilité d'agir ensemble contre un ennemi. Un droit de veto serait nécessaire, car on voit le danger à l'OTAN que les petits États - disons les États baltes - parce qu'ils se sentent en sécurité...
I.: ...qu'ils sont devenus trop confiants.
H.: ...se comporter de manière particulièrement effrontée. Et en conséquence, ils pourraient entraîner tout l'Occident dans des guerres, pour ainsi dire.
I. : Maintenant, un défi complètement différent : il y a aussi la discussion sur le changement climatique et les réfugiés. Si je vous comprends bien, vous plaidez en fait pour un modèle intergouvernemental coopératif. Il faudrait alors essayer de lutter contre le changement climatique, peut-être par le biais d'une alliance de petits États. Comment voyez-vous le modèle des petits États à la lumière de ces autres soi-disant défis mondiaux ?
H. : Je ne suis pas du tout sûr qu'il s'agisse d'un défi mondial ou qu'il ne s'agisse pas d'un problème inventé. Personne n'a nié qu'il existe un changement climatique. La question est la suivante : quelle est la contribution humaine à ces problèmes ? Il n'y a en aucun cas une seule réponse. Nous sommes amenés à croire qu'il existe un consensus scientifique sur ce qui cause exactement cela. C'est faux. L'alternative est la suivante : s'il y a de tels défis que le temps devient plus chaud, différentes régions gouverneront naturellement différemment parce que la crise se présente différemment dans différentes régions. Le Groenland est affecté différemment par le réchauffement climatique que les Maldives. L'idée qu'il devrait y avoir une température mondiale correcte, pour ainsi dire, est complètement absurde.
I. : En principe, vous diriez que toute cette question climatique est presque une sorte de présomption idéologique de pouvoir.
H.: Ils veulent centraliser et ont choisi ce sujet. Chaque personne s'adapte individuellement à de telles situations. Soit on achète plus de réfrigérateurs, soit on achète plus de climatiseurs ou quelque chose comme ça. Mais je ne peux même pas être d'accord avec ma femme sur la température dans la chambre à coucher. J'aimerais qu'il fasse plus froid. Elle aimerait qu'il fasse plus chaud. À quel point devez-vous être mégalomane pour que les gens, qui sont un peu plus au niveau de la maternelle en termes d'éducation, croient qu'ils savent eux-mêmes quelle doit être la température mondiale moyenne. Ils prétendent savoir comment nous pouvons y parvenir en intervenant dans l'économie dans tous les domaines. Ils disent : tu ne peux pas manger ça, tu dois boire ça. Vous n'êtes pas autorisé à vous y rendre. Mais vous devez y aller, et ainsi de suite.
I. : Eh bien, je pense que beaucoup de gens (du moins moi) vous suivent dans cette critique du pouvoir et de la bureaucratie générale. Mais néanmoins, je dois aussi vous mettre un peu au défi, Monsieur. Hoppe. N'est-il pas un fait que la fondation d'États est une réalisation culturelle ? Le célèbre sociologue et politique, le grand libéral Dahrendorf, a déclaré : l'État-nation, cette entité un peu plus grande, est toujours le seul cadre approprié pour l'État de droit et la démocratie - qu'avez-vous à dire à Ralf Dahrendorf ? Vous en tant qu'ancien étudiant de Habermas.
H.: L'Allemagne a été unifiée par les guerres. L'Italie a été unifiée par les guerres. Même la Suisse est sortie d'une guerre.
I.: Une guerre très courte.
H. : Mais toujours à partir d'une guerre très courte, la guerre du Sonderbund, et un groupe a été forcé d'obéir à l'autre groupe. Vous nous obéissez maintenant ! Bien qu'en soi la demande était qu'il y ait un accord unifié de tous les cantons, qui n'existait en fait pas. Alors pourquoi devrait-on accepter une déclaration selon laquelle les États-nations sont une grande invention, alors qu'une guerre était nécessaire pour créer une telle chose en premier lieu ?
I. : Mais vous étiez aux États-Unis et les États-Unis sont l'un de ces rares exemples où l'on pourrait dire qu'aux XVIIIe et XIXe siècles, l'État-nation libéral fonctionnait très bien presque comme une entité impériale nationale libérale.
H.: Non.
I. : Diriez-vous également que les États-Unis doivent se séparer à nouveau ?
H. : En Amérique, il y a eu une guerre, une guerre extrêmement brutale, qui, par rapport à ce que Poutine fait actuellement en Ukraine, était probablement pire parce qu'ils ont délibérément ciblé la population civile qu'ils voulaient détruire. À ce jour, il y a de grandes parties du Sud américain qui croient qu'il s'agissait de la guerre d'agression du Nord. Avant cela, l'opinion était similaire à celle de la Suisse : les différents États pouvaient quitter l'union des États-Unis. Cela a été réglé depuis lors.
I.: D'accord, j'ai également échoué ici pour vous déséquilibrer quelque peu. Dernière question de notre conversation : où voyez-vous l'avenir de l'Union européenne ? Où allons-nous aller maintenant dans la direction de Mme Guérot : République européenne, plus grande entité, ou croyez-vous que le paradigme houblonien d'une UE régionaliste plus à la chambre est l'avenir ?
H.: Les États veulent avoir ce que Mme Guérot a dit, bien sûr.
I.: Que va-t-il se passer?
H.: Je suis sûr que l'idée fondamentale de la communauté européenne est de réduire la concurrence entre les pays. Une politique fiscale commune est introduite, qui supprime toute raison pour les entités économiques de se déplacer d'un endroit à un autre. Avec l'euro, la concurrence monétaire a été abolie, ce qui empêchait auparavant les pays d'imprimer de la monnaie à volonté. Ils avaient peur de dévaluer leur monnaie. Avec l'euro, cette peur n'est plus nécessaire. La cohésion de la communauté européenne à l'heure actuelle est essentiellement due au fait que les chefs de bandit des principaux États corrompent pratiquement les chefs de bandit des États les moins solvables. Dès que la puissance économique de l'Europe diminue en punissant de plus en plus les productifs, ces paiements de soutien ne sont plus possibles. Alors l'Union européenne se brisera.
I.: Une conclusion qui donne à réfléchir. Si je vous ai bien compris, vous ne croyez pas au fonctionnement de ces institutions d'une Union européenne. Nous sommes déjà arrivés à la fin de notre discussion et je vous remercie beaucoup pour votre visite au studio.
H. : Merci beaucoup.

NIETZSCHE À VENISE : DEUXIÈME SÉJOUR (21 AVRIL - 12 JUIN 1884). Par Paul-Éric Blanrue.


Dès qu’il a quitté la Sérénissime, Nietzsche, victime de la proverbiale mini-dépression post-vénitienne que subissent beaucoup de touristes, écrit à Köselitz, de Marienbad où il s’est refugié : « Ne quittez pas la bonne Venise si facilement, les gens sont si laids ici, le biftek coûte 80 kreutzers, on est comme dans un monde pire. » À sa mère, à la même date : « Je ne trouve pas ce qui me convient et que j’avais à Venise.» Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il écrit à Köselitz, le 18 juillet : « Mon ami, je continue de penser tous les jours un certain nombre de fois aux agréables gâte- ries de Venise (...) ; et je me borne à dire qu’on n’a pas le droit de mener longtemps une si bonne vie et qu’il est tout à fait juste d’être à présent redevenu ermite... » Il va rester quatre sans revoir la Sérénissime. Tout aficionado sait d’expérience que c’est long !

Il reprend ses voyages, et forme même le vœu de franchir le Mare Nostrum pour se rendre à Tunis : « Je veux vivre un bon moment parmi les musulmans et ce à l’endroit où leur foi est actuellement la plus rigoureuse : de manière à aiguiser mon jugement et mon regard pour tout ce qui est européen » (13 mars 1881, à Köseltiz).

Le projet nord-africain est abandonné et il demeure sur le Vieux Continent. En 1881, le sourd désir de re- voir Venise se ravive : « Je veux ramer – qui a un canot ? mais seul. Et mon logis ? » (Gênes, 22 février 1881). Mais ce deuxième séjour projeté pour la mi-avril est compromis : « Venise est encore trop remplie, je ne puis de nouveau me montrer sociable ainsi que j’aimais l’être autrefois » (Gênes, 6 avril 1881).

Il est tenté d’y descendre durant l’été mais la forte chaleur indispose par paradoxe cet amateur de ciel bleu : « Je n’ose même plus penser à l’été de Venise » (Sils-Maria, 21 juillet 1881).

Au théâtre Politeana de Gênes, le 27 novembre 1881, notre wagnérien en rupture de ban assiste pour la première fois à l’opéra Carmen de Georges Bizet (1838-1875), composé d’après une nouvelle de Prosper Mérimée (1803-1870), dont il ressort enthousiasmé : « une belle œuvre (...) spirituelle, forte, émouvante par endroit » (28 novembre 1881). Nietzsche croit encore en vie le compositeur français, qu’il prénomme par erreur François, mais Köselitz, estimant lui aussi, pour des raisons que l’auteur de ce livre ne parvient pas à saisir, que Carmen est le « meilleur opéra qui soit », lui apprend qu’il est décédé depuis six ans, à l’âge de trente-cinq ans.

Il l’informe que des représentations de son opéra doivent se dérouler durant le Carnaval, au théâtre de la Fenice de Venise. Tout à fait ravi, Nietzsche lui annonce de Gênes, le 11 février 1882, que son ami, le philosophe Paul Rée (1849-1901) et lui-même se déplaceront pour cette occasion spéciale. Pour diverses raisons dont sa relation tumultueuse avec Louise von Salomé, dite Lou Salomé (1861-1937), que Rée courtise en secret de son côté, le projet est avorté. Nietzsche vit une époque dense et trouble, hypnotisé qu’il est par la jeune Lou en qui il a cru voir une disciple, une muse et une amante platonique, avant de se raviser et de se brouiller avec elle et son ami Rée.

Un autre problème relationnel se pose. Le 4 mars, Nietzsche écrit à Köselitz : « Il ne serait pas impossible que j’aille à Venise fin mars ; ou y a-t-il des trouble-fêtes là- bas ? ». L’un des principaux ′′trouble-fêtes′′ est celui qui est devenu son nouvel ennemi intime depuis qu’il est redevenu chrétien, Richard Wagner, lui-même Vénitien d’adoption (entre 1858 et 1883, il se rendra six fois dans la Sérénissime). Nietzsche n’a nulle intention de l’y croiser sur son banc préféré de la place Saint-Marc, niché sous les colonnes de la basilique, ni dans les cafés qu’il fréquente, le Lavena, le Florian et le Quadri, où il aime écouter les orchestres jouer ses propres airs ! Nietzsche traîne les pieds.

De fait, le compositeur allemand descend à Venise le 18 septembre 1882 avec sa femme Cosima, ses quatre enfants et sa nombreuse domesticité, pour ne plus quitter la ville où il décède d’une crise cardiaque après dîner, le 13 février 1883, au Palais Vendramin, dans une chambre du mezzadine tendue de rose. Il louait l’étage noble à Henri de Bourbon-Parme, comte de Bardi (1851-1905), ancien élève du Père Bole (1810- 1890), neveu d’Henri, dit Henri V, comte de Chambord (1820-1883), chef de la maison de Bourbon et héritier du trône de France, en exil en Autriche et à Venise (v. Paul-Éric Blanrue, Lumière sur le Père Bole, confesseur du Prince en exil, Communication et Tradition, 1995).

Ce décès brusque fut un événement international. Dans son roman Le Feu (1900), le nietzschéo-vénitien Gabriele d’Annunzio (1863-1938), qui fut le résident légendaire de la Cassetta Rossa, nichée entre l’Accademia et la Piazzetta, écrit : « Le monde parut diminué de valeur ». Köselitz est sur place, tellement abasourdi qu’il reste comme un chien des rues, perdu sous une pluie battante, dans la cour de Palais Vendramin, sans parvenir à sortir le moindre mot.

Nietzsche paraît ne pas s’attrister de la nouvelle, et même il s’en réjouit : « La mort de Wagner a été le plus grand allègement qui pouvait m’être apporté en ce moment » (Rapallo, 19 février 1883). Il est toutefois plus atteint qu’il ne le laisse croire par cette disparition subite, qui clôt l’un des chapitres les plus importants de sa vie : « Il était dur de devoir être, six années durant, l’adversaire de celui qu’on a le plus vénéré et je ne suis pas d’une trempe assez grossière pour cela. À la fin, c’était le Wagner vieilli contre lequel il a fallu me défendre ; pour le vrai Wagner, je veux être en bonne partie son héritier » (Id°). Il écrit une émouvante lettre de condoléances à sa veuve, Cosima. Il restera toujours fidèle à la Tétralogie mais sera le sévère contempteur de l’ésotérique Parsifal. Lui seul se sent le droit de l’attaquer. Dans Le Gai savoir, un aphorisme se rapporte à ce rapport équivoque à l’Adversaire : « Croyons donc à notre amitié d’étoiles, même si nous devons être sur terre des ennemis ». Il est prouvé par l’histoire qu’on a dans ses relations des génies à sa mesure.

Il se concentre désormais sur l’écriture de son Zarathoustra, un personnage qui lui est inspiré par le prophète persan Zoroastre (env. XVsiècle avant notre ère). En privé, il présente son livre comme un « défi à toutes les religions », un « attentat », une tentative d’extirper le ressentiment, le préambule d’une nouvelle philosophie révolutionnaire destinée à renverser des milliers d’années de mythes et de préjugés moraux. Sa lecture illumine Peter Gast, qui prie pour que cette tentative connaisse « la diffusion de la Bible » (2 avril 1883) ! Même un grand philosophe catholique comme Gustave Thibon (1903- 2001), ami de la mystique Simone Weil (1909-1943), admettra que « sa critique des idéals, qui est la partie la plus impérissable de son œuvre, nous fournit une prodigieuse pierre de touche pour distinguer le clinquant de l’or dans le domaine moral et spirituel » (Nietzsche, ou le déclin de l’esprit, Fayard, 1975). Nietzsche explique à Gast que l’homme supérieur dont parle son livre doit savoir se tenir à bonne distance de la plèbe, quitte à se réfugier « soit dans la solitude d’une Île heureuse – soit à Venise » (Sils-Maria, 3 août 1883). Venise, ville possible du Surhomme ?

Peut-être ! Mais Nietzsche manque une à une les occasions d’y revenir. « Peu s’en est fallu que je n’aille à Venise ! Célébrez une fête parce que je ne suis pas venu », écrit-il à Gast, de Sils-Maria le 3 septembre 1883.

Il compte cependant y retourner au plus vite, bien qu’il y craigne une certaine forme de dépression due à l’ambiance inquiétante pouvant se dégager de la ville. Pour un esprit délicat comme le sien, la beauté la plus pure dont on s’émerveille à chaque coin de rue mais qui disparaît sous les yeux tels ces palais menaçant ruine cernés d’eau verte, peut entretenir un lancinant senti- ment de tristesse et une tendance à la mélancolie.

Mais l’attirance pour Venise se fait par trop insistante. La cité est comme une mère, une épouse, une amante, une déesse. On est vite tiraillé par le besoin de la revoir, d’y revivre, de la toucher et de l’aimer, et il faut assouvir cet état de manque comme si on était sujet d’un sortilège. Peut-on lutter contre l’éblouissement ? Lorsqu’on est fasciné, c’est pour la vie !

La musique de Peter Gast lui fait défaut : « Ma nostalgie de votre musique s’est faite si impérieuse qu’un jour, à l’improviste j’apparaîtrai sans doute à Venise » (Nice, 1er février1884). N’est-ce que pour la musique ou pour la magie de la Sérénissime qu’il accomplira le voyage ? Pour les deux, sans nul doute : « Capri excepté, rien, dans le Sud, n’a fait sur moi une impression comparable à votre Venise. » (Nice, 5 mars 1884).

Le 21 avril 1884, c’est en arrivant de Nice par le train, et alors que la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra vient d’être publiée par Ernst Schmeitzner (1851-1895), que Nietzsche arrive à Venise, vers 7h du soir, comme la première fois.

La gare Santa-Lucia, où il descend, dans le sestiere de Cannaregio, est située au même endroit que la gare moderne, bâtie au XXsiècle, face à l’église San Simeone Piccolo donnant sur le Grand Canal. Depuis 1881, un vaporetto, construit sur les bords de Seine et appartenant à une compagnie française, dessert le Grand Canal ; sans doute l’emprunte-t-il avec Peter Gast pour descendre jusqu’à Saint-Marc et prendre ensuite une gondole pour transporter ses lourdes malles pleines de livres qui pèsent, lors de certains voyages, jusqu’à 104 kilos !

Portant sur les épaules, le poids de son dogme de l’éternel retour, « formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir », qu’il a découvert en août 1881 en Enga- dine, au pied d’un rocher pyramidal situé le long du lac de Silvaplana, il séjourne cette fois au n°5256 Calle Nuova (ou Nova), chez, et en compagie, de celui qu’il surnomme depuis 1881 Peter Gast : « Me voici dans la maison de Köselitz, dans le calme de Venise, où j’écoute de la musique qui est elle-même, à maints égards, une sorte de Venise idéale. »

Jeu de piste : l’appartement de Köselitz se situe non loin de l’église connue en vénitien sous le nom de San Canzian, fondée au IXsiècle et reconstruite au XIVet dont le campanile date de 1532.

Le visiteur arrivant à Venise pour la première fois trou-vera cette adresse en utilisant le GPS de son smartphone ou, comptant sur la chance et des plans plus ou moins détaillés, osera se lancer à l’aventure dans un enchevêtrement de ruelles et de petites places. C’est l’option que ce guide initiatique lui suggère : une fois la maison dénichée, le promeneur audacieux n’en éprouvera que plus de joie ! En précisant que l’auteur ne milite pas pour la digital detox, mais pour une utilisation vertueuse des nouvelles technologies de communication. Quelques indices : traverser le Campiello Crosetta et la Calle de Volto, et ne pas manquer la Calle de Fumo ni le Campiello de la Pieta ! À nous, Janus, dieu des Portes et des Passages !

À l’écart des lieux touristiques, l’endroit est paisible, et aujourd’hui encore, pour ceux qui l’ont découvert, apprécié pour son calme. Nietzsche y vit dans une « solitude à deux » (25 juillet 1884) avec celui qui est son ami, son pia- niste et son secrétaire particulier.

Cette fois, Nietzsche est domicilé assez loin de « sa » place Saint-Marc. La maison donne sur un canal et un petit pont qu’il a dû enjamber de nombreuses fois se situe à proximité. Exaspéré, comme son ancien maître Schopenhauer, par le moindre bruit intérieur ou extérieur, Nietzsche s’y sent à son aise.

Les nombreuses calle alentour lui procurent l’ombre qui sied à la méditation, mais on est assuré qu’il ne se contente pas de tourner en rond dans ce quartier labyrinthique, non destiné aux longues promenades solitaires quotidiennes de cinq à six heures qu’il pratique avec l’assiduité d’un marcheur de fond. Chaque jour, il arpente Venise de long en large.

Malgré cet exercice physique digne d’un sportif de haut niveau, il a pris pour habitude, depuis quelques années, de ne dormir qu’en absorbant de fortes doses de somnifères (hydrate de choral). Tout médecin d’aujourd’hui en conclurait qu’une telle accoutumance a entrainé de mauvais effets sur son moral, déjà soumis par nature à d’intenses variations.

Au domicile de Peter Gast, il écoute avec délectation la musique du maestro. Il apprécie l’ouverture d’un opéra de son ami, Il Matrimonio segreto (Le Mariage secret), inspiré de l’œuvre composée en 1792 par le Napolitain Domenico Cimarosa (1749-1801). Il en juge la musique « virile, claire, rigoureuse et fougueuse », quoi qu’il estime Gast « dur à remuer, estimant au fond qu’il suffit de rédiger quelques pages de partition et que tout est dit. C’est à peine s’il donne une pensée à la représentation et à la représentabilité de son travail. »

Pour éviter que l’on confonde Gast et Cimarosa, Nietzsche propose à son compagnon de changer de titre et de l’intituler Le Lion de Venise. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il écrit à Overbeck que ce dernier a « élevé avec cette œuvre un monument à Venise et il est possible que vingt de ses mélodies enchanteresses deviennent un jour indissolublement liées au nom et à l’idée de Venise » (21 mai 1884). Pour des raisons que des musicologues chevronnés expliqueront un jour, cette prédiction s’est révélée inexacte. Le lecteur peut se faire son opinion en écoutant un extrait de cette œuvre grâce au QR-Code placé à la fin de ce livre (utilisation vertueuse, disais-je !)

Pour Curt Paul Janz (Nietzsche biographie, tome III, Les dernières années du libre philosophe, la maladie, Gallimard, 1985), c’est pendant ces semaines vénitiennes « que le problème de la fonction de l’art – c’est-à-dire à ses yeux, de la musique – agita Nietzsche avec une force particulière. L’art doit-il révéler le gouffre de la révolution, ou au contraire dérober, par un voile de visions idéales, cet effrayant spectacle aux yeux de l’homme, si mal assuré en lui-même ? (...) Cette alternative est-elle du reste irréductible, ou bien est-il possible de conjuguer ces idéaux ? Tous les choix – et pour Nietzsche lui-même – restent encore possibles. »

Ce questionnement se ressent dans son jeu pianistique. Le 5 juin, Köselitz écrit à sa fiancée : « Nietzsche rentre à la maison et joue sa pénible musique, que je ne supporte pas tout à fait. Au diable ces sonorités sépulcrales.

Pour lui-même, Nietzsche nourrit aussi de grands projets qu’il dévoile à sa sœur Elisabeth restée en Allemagne : « Je veux dresser dans les six mois qui viennent le schéma de ma philosophie et le programme des six prochaines années. Puisse ma santé y suffire ! » Il se présente à Overbeck comme « l’homme le plus indépendant d’Europe » (30 avril 1884). Son Zarathoustra lui pèse, comme s’il s’agissait d’une mission d’ordre messianique : « Du point de vue de sa condition humaine, Nietzsche se considérait certes comme un homme malade ; mais pour ce qui est de son être éternel, il se voyait comme Zarathoustra, comme génie de l’humanité, comme le médium par lequel l’éternel dans les temps prendrait conscience de sa signification » (Georg Brandes, Nietzsche – Essai sur le radicalisme aristocratique, L’Arche, 2006).

Il commence à se poser de nombreuses questions sur sa postérité : fera-t-il du bien aux hommes de l’avenir, à ceux qui se réclameront de sa pensée ? Le compren- dra-t-on ou sera-t-il victime de contresens grossiers ?

L’antisémitisme féroce de son éditeur et de sa sœur le tourmente pour sa carrière à venir : qui osera le soutenir et le suivre dans de telles conditions ? Sa rupture avec

Lou Salomé et Rée lui pose un cas de conscience. N’a-t- il pas été victime des mensonges de sa sœur, qui l’aurait entraîné par jalousie à couper toute relation avec ses an- ciens amis avec lesquels il voulait fonder une académie du libre esprit ? Il est écartelé, seul au monde, à la vérité. Il est chagriné, perturbé, déchiré, sa santé décline, puis il tombe malade.

Le 1er mai, il vomit de la bile et souffre de fortes mi- graines (Lettre de Peter Gast à son amie, 1er mai 1884). L’apôtre de la grande santé ne parvient pas à la conserver plus de quelques jours. Il passe son temps au lit à ruminer ses angoisses, dans un état de profonde affliction. Le bénéfice de Venise est perdu. Même la musique de Gast n’a pas eu l’effet thérapeuthique espéré.

Le philosophe quitte la Sérénissime le 12 juin en piteux état pour rejoindre Overbeck à Bâle. Il achève son Zarathoustra au début de l’année 1885. Il est épuisé. Il ne lui reste que quatre ans de lucidité à vivre. Plusieurs lettres de sa Correspondance laissent à penser qu’il est devenu conscient du terrible destin qui l’attend.

Paul-Éric Blanrue.