BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

jeudi 28 octobre 2010

"Contre la loi Gayssot". Par Yann Moix, sur le site de "La Règle du jeu".

Pour l'article original, cliquez ici, sur le site de La Règle du jeu (BHL)

Le négationniste Robert Faurisson
Robert Faurisson

La justice française vient de me condamner, modestement il est vrai, parce que j’avais usé de ma liberté d’expression l’été 2009. Ulcéré par la propagande anti-israélienne d’un fanzine gratuit distribué par un réseau de cinémas du sud de la France, j’avais réagi, de toute ma fougue, pour démontrer ce qui me semble aujourd’hui la réalité : l’antisémitisme est de moins en moins d’extrême-droite (les théories sur les races ont fait long feu) mais d’extrême-gauche : une certaine lecture altermondialiste du monde fait le nid d’un antisionisme systématique qui abrite en son sein une forme apparemment nouvelle d’antisémitisme, celle ancestrale, du rapport des juifs avec l’argent. Israël est puissant, puisqu’allié du monde capitaliste, incarné par les Etats-Unis. Dès lors, l’Etat d’Israël devient, entre autres, le biais qu’empreinte désormais la pulsion antijuive pour s’exprimer (et s’exprimer de moins en moins insidieusement). Je vous le dis : bien que respectant infiniment les jugements, bien que parfaitement averti que le tribunal m’a pénalisé en son âme et conscience, il ne m’est pas agréable d’être sanctionné pour avoir pensé ce que je pense, pour avoir écrit, avec outrance mais bonne foi, ce que j’avais envie d’écrire. Combien d’hommes, de femmes, sont morts pour m’octroyer en France cette liberté prodigieuse : exprimer, tant bien que mal, du côté de ce que je crois être le bien et me battant contre ce qui me semble incarner le mal, des opinions personnelles. Et les exprimer aussi personnellement dans le fond que dans la forme. Au pamphlet, je réponds pamphlétairement. A la science, je réponds scientifiquement.
Quand je choisis la fougue, c’est pour des raisons précises, c’est pour rétorquer violemment à la violence écrite par d’autres et lue par moi. J’aime la littérature, les mots, parce qu’ils permettent ce qu’aucune société ne saurait tolérer dans ces rues : la loi du Talion. Inadmissible avec les actes, elle est parfaitement adaptée au langage, à ses foudres, à ses engouements. Il y a pour les luttes, les joutes verbales, idéologiques, une grande et immense tradition dans les lettres françaises. Je ne vais citer, pour aller très vite, que les noms de Péguy, Aragon, Bloy, Breton, Suarès, Mauriac, Revel. On ne les lit plus suffisamment, et c’est assez dommage. Il y a encore Delfeil de Ton, à gauche. Marin de Viry, à droite. Quand, au contraire, je choisis la méthode scientifique pour répondre à la science, je rentre dans la peau du diplômé de Sup de Co ou de Sciences po que je fus, et dans le calme, avec un plan bien structuré, je reprends paragraphe par paragraphe les arguments de mes adversaires et je réponds en trois parties, je produis une riposte plus universitaire, plus scolaire, parfois étonnamment plus efficace, sinon moins fulgurante.
Les adversaires, j’adore ça. Rien ne m’est plus précieux, pour affirmer ma vérité, et d’abord l’affirmer en moi-même, au sens de la raffermir, que d’être en total désaccord de pensée avec tel individu, tel intellectuel, tel courant, telle école. Ou tel groupe. Telle mode. Je sais qu’il est souvent vain de vouloir convaincre celui qui ne pense pas comme nous. Je crois, cependant, qu’il est bien plus vain encore d’utiliser la loi pour le punir. La loi Gayssot, par exemple, me semble être une mauvaise loi. Du moins en partie. La partie de cette loi qui punit les propos racistes, antisémites et xénophobes ne me pose aucun problème. Pour une raison simple : en insultant un Noir, un Arabe, un Juif, leur reprochant ce qu’ils sont au plus profond d’eux-mêmes, l’insulteur sait ce qu’il fait. Il ne fait pas qu’insulter : il s’attaque à la dignité humaine de sa victime, qu’il entend rabaisser, humilier, souiller. Cela n’est pas acceptable, cela doit être puni. Sachant toutefois que, punissant un propos raciste, on ne punira jamais le racisme lui-même : les mots en « isme », appartenant non aux faits mais à l’idéologie, ne sont jamais saisissables. On ne peut jamais avoir de prise sur eux. Ils glissent. Le racisme de celui qui aura été puni pour avoir traité de « nègre » un Africain continuera sans doute à couler dans les veines du fautif. Il n’en reste pas moins qu’il est extrêmement salubre qu’une société punisse, et de manière systématique, ces manifestations de haine visant à rabaisser la dignité de l’autre, quel qu’il soit. L’autre est sacré. La différence est sacrée. Elle nous enrichit, nous améliore, nous instruit : et nous permet souvent de nous trouver nous-même.
En réalité, c’est l’autre partie de la loi qui me pose un problème. Je ne suis pas d’accord avec l’interdiction faite aux historiens révisionnistes et négationnistes de publier leurs travaux. Les raisons de mon opposition sont multiples, je vais les exposer maintenant.
La première raison, c’est que les révisionnistes sont mes ennemis. Et que, par conséquent, si leurs travaux, si leur idéologie (je pense que c’en est une, et des plus dangereuses) ne parvient pas à percer au grand jour, je n’aurai personne en face de moi. Aucun visage, aucun texte à combattre. Je me battrai comme des hommes invisibles, des adversaires que la loi Gayssot m’empêche de considérer comme des adversaires puisqu’elle fait tout pour empêcher leur existence. Leur inexistence juridique est grave : elle en fait officiellement, aux yeux de la loi et par conséquent de la société, des spectres, des ectoplasmes, des fantômes, des entités floues, vaporeuses, et je ne peux donc rien faire pour les attaquer, les contredire – les ridiculiser, sans me ridiculiser moi-même (puisqu’ils n’existent pas).
La deuxième raison, c’est que vouloir juridiquement anéantir une réalité, une idéologie ou un courant de pensée n’anéantit pas cette réalité. Décidons, dès demain matin, que le cancer est passible de poursuites pénales : les tumeurs et les métastases s’arrêteraient-elles pour autant ? Ces ennemis que je ne puis officiellement pas combattre avec les moyens habituels du débat (scientifique, historique, sociologique, économique, etc.) se moquent bien des lois : ils continuent leurs travaux, et continuent à penser ce qu’ils pensent. Ces travaux ne trouvent contre eux que la justice, mais pas, mais plus les intellectuels ni les historiens. Ces pensées, ces courants n’ont donc pas en face d’eux, dressés contre eux, des interlocuteurs adéquats, à la hauteur : ceux qui pourraient les contredire, qui voudraient les contredire n’ont pas le droit de le faire non plus ; car ce serait rendre public quelque chose qui n’a pas le droit de l’être. Autrement dit, la critique, la contestation des écrits (interdits de publicité) des révisionnistes ne sauraient être rendues publiques non plus, en ceci qu’elles sont obligées (même pour les contrecarrer) de citer ces thèses.
La troisième raison est encore plus logique, plus évidente. C’est qu’elle affaiblit les opposants au révisionnisme. Moi, je pense, de toutes mes forces, que les révisionnistes et les négationnistes (nous n’allons pas entrer ici dans les coulisses de ce qui les sépare) se trompent. Se fourvoient. Se trompent gravement, et se fourvoient violemment. C’est ma conviction, intime. Mais si je demande aux tribunaux d’appuyer cette conviction, si je demande l’assistance d’une juridiction aussi solennelle, aussi forte, aussi puissante que celle du tribunal, j’affaiblis cette conviction. Je fais l’aveu de sa fragilité. J’avoue implicitement qu’elle n’est pas si solide que cela. J’admets que seule, sans institution pénale derrière, cette conviction ne fait pas le poids. Autrement dit, c’est là que, vraiment, je reconnais que la position adverse a des provisions, qu’elle a de quoi me faire peur, m’intimider. C’est là que je reconnais que ses raisonnements sont susceptibles de pouvoir m’impressionner, voire me déboussoler. J’ai peur de l’intelligence de l’ennemi.
D’où la quatrième raison : il y a des historiens, en France, qui sont parmi les meilleurs du monde. Il y a des instituts de recherche sur la Shoah, et des scientifiques hors pair en qui j’ai (certains furent mes professeurs à l’Institut d’études politiques de Paris) une confiance sans borne. Leur travail, en partie, consiste à réprimer par des arguments historiques, scientifiques, ce que la loi a choisi de réprimer, automatiquement, par des arguments juridiques, pénaux. Ce qui revient à éviter une confrontation, un affrontement, très utile à mon avis, très fructueux, entre des grands et vrais historiens et des historiens qui s’égarent, des historiens qui n’en sont pas. Mais encore faut-il avoir la possibilité, autrement que par sanction d’un juge, de démontrer ce que leurs raisonnements ont de spécieux, leurs méthodes de fallacieuse. Pierre Vidal-Naquet vaut tous les juges du monde, et tous les procureurs de la terre. Quand Vidal-Naquet écrit, en réponse aux thèses de Robert Faurisson, Les assassins de la Mémoire, il ne vient pas avec un manuel de Morale : il vient avec des preuves, avec des éléments historiques, avec une méthode scientifique éprouvée, il vient avec des arguments : il fait de l’Histoire. Il se bat, non pas au nom de ce qu’on voudrait que l’Histoire soit, mais au nom de qu’il croit légitimement qu’elle est.
Car la cinquième raison pour laquelle je suis contre la loi Gayssot est celle-ci : sanctionnant les révisionnistes, elle donne à ces derniers le sentiment, juste hélas, qu’il y aurait une manière officielle d’écrire l’Histoire, c’est-à-dire une manière choisie, entérinée par les instances officielles de la République. C’est très dangereux. Car ce n’est pas le cas. Le cas de Vichy illustre bien la difficulté qu’il y a à vouloir figer une fois pour toutes la vérité : ce qui était officiel hier, demain sera considéré comme indigne. La loi n’est pas là pour dire ce qu’est l’Histoire. Elle n’est là ni pour en influencer le cours, ni pour en proposer l’interprétation. L’Histoire, même si cela pour causer les pires frayeurs, appartient à tout le monde. Et sa lecture doit pouvoir être faite par tous ; y compris par les salauds. Car l’Histoire est aussi, il s’agit de l’accepter, la propriété des salauds. Ils en furent jadis les acteurs, ils en sont aujourd’hui pour partie, également, les propriétaires. Comme nous. (On voudrait que l’Histoire n’appartienne à personne : elle appartient à tout le monde.) Ce partage de l’Histoire, cette lutte au nom du sens de l’Histoire doit se faire partout, mais pas dans les tribunaux. La justice appartient à l’Histoire, mais l’Histoire n’appartient pas à la justice. La justice est contenue dans l’Histoire, mais l’Histoire n’est pas contenue dans la justice. Elle prendrait trop de place.
La sixième raison qui me fait demander l’abrogation de cette loi naïve et inefficace (loi qui croit que masquer la réalité c’est l’éradiquer, qu’empêcher sa visibilité c’est la combattre) tient à la bêtise de l’immense majorité des négationnistes et des révisionnistes eux-mêmes. Il suffirait de faire venir une fois chacun des révisionnistes à la télé pour qu’ils se détruisent tout seuls, tellement leurs arguments sont pauvres, tellement leur manière d’argumenter surtout fait de la peine. Alain Guionnet, Michel Sergent, Joël Bouard, Henri Lewkowicz se grilleraient en une minute si on leur donnait publiquement la parole : ils ne savent ni penser, ni dire, ni démontrer, ni prouver, ni dialoguer, ni convaincre. Je rêve qu’ils puissent s’exprimer en toute liberté : ils sont leur pire ennemi. Même chose pour Roger-Guy Dommergue : trente secondes de n’importe lequel de ses laïus ferait fuir le plus nazi des nostalgiques de Berchtesgaden.
Ce qui me mène à la septième raison : leur cantonnement obligé à l’ombre et aux coulisses leur confère une aura mystérieuse, diabolique (parce que diabolisée) qui les rend attractifs pour un public mal dans sa peau, égaré, haineux, suicidaire, provocateur, fragile ou peu cultivé. La loi Gayssot, autrement dit, les décore perpétuellement d’une médaille de l’infréquentabilité, les pare d’un habit de soufre qui fabrique de la tentation, de l’attraction, du désir. On s’y intéresserait de fait beaucoup moins si, plutôt que de vouloir percer leurs ténèbres, on laissait éclater au grand jour leur insondable médiocrité.
Seuls sont « sérieux », ou plutôt « font » sérieux, dans leur délire révisionniste, Robert Faurisson et Serge Thion. Rajoutons Henri Roques et Pierre Marais. Cela fait beaucoup. C’est peu, mais c’est beaucoup. Et la huitième raison est donc que ce sont ceux-là, les coriaces et les vrais, les révisionnistes « intelligents » qu’il faut désigner d’abord pour mieux les combattre ; car la loi Gayssot a cet autre tort, à mes yeux, de mettre sur un même plan, sur un plan de stricte égalité, les révisionnistes médiocres et les révisionnistes brillants, les révisionnistes caricaturaux et les révisionnistes subtils, les révisionnistes évidemment aberrants et les révisionnistes plus vicieux, plus malins, plus roués, plus méticuleux, plus intelligents.
La société ne veut pas entendre les thèses révisionnistes. Elle ne veut pas en entendre parler. Mais elles existent, elles se répandent même, sous le manteau, au prorata de la législation qui veut, qui croit les étouffer. La justice punit ce repoussoir, mais fabrique une attraction. Par ailleurs, je le redis, c’est un manque de confiance en nos historiens, et à leur capacité de réflexion, de persuasion, de pédagogie, mais aussi de combat, que de faire taire des ennemis qui, bien qu’assassins comme le disaient Vidal-Naquet, se posent évidemment chaque jour (à juste titre, mille fois hélas !) en victimes. La suppression de la loi Gayssot, évidemment, est attendue et voulue par tous les Faurissons de France (j’ai signé une pétition en ce sens, sur laquelle figurent évidemment, figurent logiquement, mes pires ennemis et les ordures les plus avérées). Acceptons de l’abroger, ce dans le but d’avoir enfin un terrain de lutte, très sanglant, un ring, sans concession, sur lequel nous pourrons dire à ces gens, avec nos mots à nous, nos convictions à nous, les poings de nos arguments à nous, à quel point la liberté d’expression les mettra plus rapidement au tapis que tous bâillons et toutes les interdictions inefficacement inventées pour les faire taire en apparence.
Yann Moix
mis en ligne par floriana

lundi 25 octobre 2010

"Lobsang Rampa, l'escroc mythomane". Par Paul-Éric Blanrue. Extrait des "Dessous du surnaturel" (Valbonne, 2004).

"Mes pouvoirs d'idéation ne sont pas de ceux qui peuvent permettre d'écrire des choses fictives ou imaginaires ; ma configuration astrologique m'interdit totalement une telle virtuosité cérébrale". 
(Lobsang Rampa)

Quel fut celui qui se dissimulait derrière le nom exotique de Lobsang Rampa ? Un authentique lama tibétain? Un voyant ? Un ancien nazi en quête de respectabilité ? Un charlatan prolixe ? Ces questions n'ont pas attendu la mort de l'écrivain pour se poser. De son vivant déjà, nombreux furent ceux qui s'interrogèrent sur son identité réelle et ses motivations secrètes.

Dans le livre qui fit sa gloire, le premier qu'il écrivit, intitulé Le Troisième Oeil, Rampa relatait comment il avait été initié depuis son plus jeune âge aux mystères des lamas tibétains. Il y racontait qu'il avait été placé dans une lamaserie à l'âge de sept ans, où il avait été remarqué par le dalaï-lama soi-même. Celui-ci, pour renforcer ses dons de voyance, lui avait fait subir une opération du cerveau appelée "ouverture du Troisième Oeil", qui l'avait fait accéder à un plan de conscience supérieur. Rampa était présenté par ses éditeurs comme "diplômé de l'université de médecine de Tchong-k'ing" et porteur du titre (envié) de "lama du monastère de Potala à Lhassa".

Édité en France par Albin Michel dans les premiers mois de 1957, Le Troisième Oeil fut un des plus gros succès de librairie de l'année. "Ce livre va changer votre vie!", lisait-on dans la presse à sensation. Une enquête des Nouvelles littéraires le classa en 13e position, avec 49 000 exemplaires vendus. On estime que sa diffusion dans le monde entier et les articles qui lui ont été consacrés ont touché en quelques mois des millions de personnes.

La célébrité du livre fut telle qu'elle suscita aussitôt des interrogations. On chercha à percer le mystère de la personnalité de son auteur, un sage étrange qui, disait-on, vivait en ermite, loin des yeux de ses admirateurs et de la curiosité du vain peuple. Le résultat de ces recherches ne se fit pas attendre.

Le 1er février 1958 le journal londonien Daily Mail leva un sacré lièvre. On y apprenait qu'un détective privé de Liverpool, Mr. Clifford Burgess, s'était infiltré dans l'entourage immédiat du gourou pour y mener une enquête discrète. La conclusion de ses investigations était sans détour : Le Troisième Oeil n'était qu'une fumeuse supercherie ! Rampa n'était pas celui qu'il prétendait être, son identité était fausse, ses diplômes, du vent et ses voyages initiatiques, le pur produit d'une imagination débordante. Sous couvert de leçons prises chez le "maître", l'enquêteur était parvenu à obtenir des renseignements qui ne laissaient aucun doute sur la nature du personnage : c'était un charlatan patenté. Burgess rapportait les propos (peu équivoques) de l'épouse de Rampa, à propos du Troisième Oeil : "Ce livre, lui avait-elle confié, est une pure invention. Mon mari tâta en vain plusieurs métiers et nous avions besoin d'argent pour vivre!".

La découverte du détective fit l'effet d'une bombe. Aux quatre coins de la planète de nombreux quotidiens s'en emparèrent. Dans l'hexagone, France Soir titra sur quatre colonnes :

L'illustre lama de Dublin (Irlande) auteur d'un livre à succès Le Troisième Oeil, n'était que le fils d'un plombier.

La démystification suivait :

"Dublin a perdu son attraction locale : son lama du Troisième Oeil n'est plus lama, n'est plus tibétain, il s'appelle Cyril Henry Hoskins et c'est le fils d'un plombier. Il était connu sous le nom de Dr Kuan et vivait avec sa femme et l'épouse d'un courtier, Mrs Shelling Roose, dans une villa perchée sur les hauteurs dominant Dublin."

Le fulgurant lama tibétain ? Un fils de plombier bigame qui n'avait jamais quitté l'Angleterre !

Quelle dégringolade !

L'article se poursuivait en plaçant Le Troisième Oeil dans le droit fil des autres mystifications littéraires du siècle :

"La supercherie de Cyril Henry Hoskins-Rampa a des précédents. En 1953, l'écrivain Martin de Hauteclaire recevait le prix Vérité pour son ouvrage Toute la Terre dans lequel il relatait ses héroïques (et imaginaires) exploits d'aviateur en Amérique du sud. Avant la guerre, Séguin dupait le monde littéraire... et des dizaines de milliers de lecteurs avec Un train entre en gare."

"Après tout, concluait le journaliste, si ces habiles faussaires fabriquent de la bonne littérature qu'importe? Alexandre Dumas manipulait, sans plus de scrupule, l'Histoire."

La remarque finale n'était vraie qu'en un sens, Alexandre Dumas n'ayant jamais prétendu écrire autre chose que des oeuvres de fiction. Rampa, d'ailleurs, ne souffrit pas la comparaison. Furieux d'avoir été confondu (ceci s'entendant dans les deux sens du terme), le faux lama répondit à France Soir huit jours plus tard, sur un ton péremptoire et glacé. Il y affirmait être "vraiment un lama, réincarné il y a neuf ans dans le corps d'un Anglais".

Cette réponse abrupte, distillée sans autre précision, était pitoyable. Accusé d'avoir menti sur son identité, Rampa changeait de version, et, comme gage de sa sincérité, en appelait à la réincarnation et au voyage astral. L'homme était aux abois.

Une querelle naquit aussitôt entre partisans et détracteurs. Deux lamas authentiques (eux) se lancèrent dans la bataille. L'un à charge, l'autre à décharge. 



La polémique dura des années. Prudents, les éditeurs français de Rampa ôtèrent la mention "autobiographie d'un lama tibétain" de la couverture du Troisième Oeil en format de poche (coll. "J'ai Lu"). On se rappela opportunément que les éditeurs anglais de la version originale avaient précisé dans leur texte de présentation qu'il leur avait été "difficile d'établir l'authenticité" du manuscrit (doux euphémisme), que l'enquête qu'ils avaient diligentée n'avait débouché sur "aucun résultat positif" et qu'ils concevaient que le livre... "dépasse parfois les limites de la crédulité occidentale"! L'illusionniste Yvon Yva, spécialisé dans la démystification des faux fakirs, ne cachait pas son envie d'éclater de rire : "Il est bien difficile de croire, en voyant une photo de Rampa que ce dernier est d'origine asiatique, écrivit-il. Il y a autant de différence entre M. Rampa et un Tibétain qu'entre un Amérindien et un Zoulou." Il aurait pu ajouter que Rampa avait un accent du Devonshire (la patrie de Mr. Hoskins, à l'Ouest de l'Angleterre) à couper au hachoir et qu'il fuyait comme la peste les représentants de la communauté tibétaine (personne ne l'ayant d'ailleurs, de sa vie, entendu prononcer le moindre mot de tibétain)... 

Rampa persista bec et ongles. Dans un livre modestement intitulé L'Histoire de Rampa (1960), avouant au détour d'une phrase qu'il avait écrit Le Troisième Oeil parce qu'il n'arrivait pas à trouver de travail, le gourou tenta d'expliquer son itinéraire. Il y racontait qu'en juin 1949 le dénommé Cyril Hoskins (c'est-à-dire lui-même), victime d'un accident dans son jardin, avait subi une commotion cérébrale, au cours de laquelle "il perdit tout souvenir de sa vie passée" ; au même moment, "il lui vint la mémoire complète d'un Tibétain, depuis la toute première enfance". Il y avait donc eu prise de possession du corps de l'Anglais par l'esprit du Tibétain, garni de tous ses souvenirs. Miracle!  Preuve de poids garantissant l'exactitude du récit : "Ma femme atteste ici qu'elle s'est rendue compte, à l'époque où cela s'est produit, que mon corps avait été investi par une autre entité" !

Le bougre s'enferrait.
 
Si pour les sceptiques la question était entendue une fois pour toutes, aucun élément déterminant, dans le camp adverse, ne semblait pouvoir départager les opinions antagonistes des spécialistes en matière de lamas. Rien... sauf un livre, intitulé Rampa, imposteur ou initié?, édité en 1973 (Éditions La Presse, Montréal), qui apporta des éléments de réponse nouveaux... et radicaux.

Son auteur, le Québécois Alain Stanké, avait habité pendant un an le même luxueux immeuble que le gourou, à Montréal (Rampa avait quitté l'Angleterre à la suite du scandale provoqué par l'enquête du Daily Mail). Il avait vécu plusieurs années dans son intimité et devint un temps son éditeur et son agent littéraire pour le Canada. Il fut le premier à obtenir de lui un entretien télévisé. Stanké, que l'amitié n'empêchait pas de cultiver le recul critique, avait lui aussi longuement enquêté sur Rampa. Fruit d'une longue maturation, son livre, sans être franchement polémique, dégageait, au fil des pages, un goût amer de désillusion. C'était le parcours chaotique d'un disciple désabusé. Il se terminait par ses mots : "Adieu Lobsang!", ce qui suffisait à expliquer l'état d'esprit de son auteur.

En page 133 et 134, Stanké reproduisait la lettre officielle qu'il avait reçue de Lobsang Wangchuk, secrétaire adjoint du Bureau de "Sa Sainteté le dalaï-lama" (14ème du nom) en personne et qui disait ceci :

"13 octobre 1972

Cher Mr Stanké,

Je reçois votre lettre adressée à Sa Sainteté le dalaï-lama.

Je désire vous informer que nous ne prêtons pas foi aux livres écrits par le dénommé Dr T. Lobsang Rampa.

Ses travaux sont hautement imaginaires et de nature fictive. J'espère que ceci répond à vos questions.

Avec nos meilleurs souhaits", etc.


Les plus hautes instances tibétaines elles-mêmes réfutaient donc l'histoire abracadabrante de Rampa. Le dossier était définitivement clos. Le gourou allait-il enfin avouer son mensonge ? Jamais de la vie! Comme un gamin pris la main dans le pot de confiture, il continua de protester de sa bonne foi et nourrit sa nouvelle version de détails épiques complètement farfelus. Pour lui, "la transmigration" était "un fait" qui ne se discutait pas... La réplique du dalaï-lama ? Elle est montée de toute pièce, :"le dalaï-lama n'a rien dit de tel (...) Un écrivain américain très connu (?) est allé voir le dalaï-lama, en Inde, et il est revenu porteur d'un message (?) m'assurant que lorsque le Tibet serait libéré, le dalaï-lama m'accueillerait au Potala". Du bluff, encore du bluff.

Beaucoup de rumeurs ont circulé sur le compte de Rampa. On a fait courir le bruit (sans rien prouver) qu'il était un ancien nazi du groupe Thulé qui aurait voyagé au Tibet à la demande d'Hitler. On a dit aussi qu'il avait copié Mme Blavatsky, ce qui semble plus probable car sa philosophie se rapproche davantage de la Théosophie que de la métaphysique bouddhiste (qu'il ne connaît que par la lecture des digests à l'usage des occidentaux). Peut-être utilisa-t-il aussi des éléments tirés du best-seller d'Heinrich Harrer (que Jean-Jacques Annaud a d'adapté au cinéma dans "Sept ans au Tibet"). Une chose est sûre : c'était un vil imposteur. Il poussa la bouffonnerie jusqu'à écrire un livre qu'il présenta comme " dicté télépathiquement" par sa chatte, nommée " Mrs Fifi Greywhiskers"!

Depuis la publication du Troisième Oeil, Rampa vécut dans l'aisance matérielle que lui procura sa renommée mondiale. Ses admirateurs gobèrent tout. Ils lui envoyèrent des dons conséquents. Les droits d'auteur de ses livres (18 au total), diffusés et traduits dans le monde entier, lui rapportèrent de coquettes sommes d'argent. La vente des Tranquillizer Touch-Stones (pierres tranquillisantes) et d'un disque sur les bienfaits de la méditation lui assurèrent quelque subside. Télépathe, magnétiseur, astrologue, cartomancien, tarologue, hypnotiseur, graphologue, médium, augure, il fut un véritable V.R.P. du surnaturel, prodiguant conseils spirituels contre rétributions sonnantes. Il influença une ou deux générations d'occultistes en herbe. Lui qui ne mit jamais les pieds au Tibet sut berner des lamas véritables, qui étaient pourtant bien placés pour savoir que "l'opération du troisième oeil" est un conte à dormir debout. En 1972, la supercherie tourna au drame : un jeune étudiant tira sur un de ses professeurs, sur un copain, puis se suicida : l'enquête prouva que Les Secrets de l'Aura de Rampa avait influencé son geste. Le gourou s'en moqua bien, les dollars continuaient d'affluer.

Rampa-l'escroc avait prévu une guerre mondiale pour 1985. Il n'eut pas le temps de se rendre compte de sa bévue, puisqu'il mourut en 1981, à la suite d'une banale crise cardiaque qu'il n'avait pas prévue.

"I lit a candel" (J'ai allumé un flambeau), telle était la devise que Rampa avait inscrite sur son blason. Il serait temps pour notre génération de souffler dessus une bonne fois pour toutes.
 
Paul-Éric Blanrue 

mis en ligne par marcopolo

mercredi 20 octobre 2010

ARCHIVES (28) BLANRUE DANS HISTORIA : "Grégory, ou le récit d'un fiasco judiciaire" (juin-juillet 2010 - hors-série avec NOTRE TEMPS)

Le 16 octobre 1984, peu après 17h, le petit Grégory disparaît devant la maison de ses parents, Jean-Marie et Christine Villemin, à Lépanges-sur-Vologne (Vosges). Le garçonnet, né en août 1980, est âgé de quatre ans et demi. Les gendarmes sont immédiatement prévenus de sa disparition. Ils fouillent le village sans le retrouver. À la nuit tombée, il s’approchent de la rivière de la Vologne dans le bourg de Docelles, à sept kilomètres en aval de Lépanges. Vers 21h15, ils retrouvent son corps. L’enfant est habillé, échoué sur un barrage, dans l’eau froide, ligoté des pieds à la tête avec une cordelette. Son bonnet est rabaissé sur son visage. Il a l’air de dormir. Il n’a pas de traces de coups.
Le crime est revendiqué au téléphone une demi-heure à peine après la disparition, vers 17h30, au domicile de Michel Villemin, l’un de frères de Jean-Marie. Une voix rauque revendique le crime et lui annonce que l’enfant a été enlevé puis jeté dans la Vologne.
L’affaire fait la une de la presse locale. C’est l’émotion générale. Le père de l’enfant fait part de ses soupçons : « J’ai une petite idée, mais je la garde…. Je connais l’assassin de mon fils… ». Au matin du 17 octobre, il a reçu une lettre anonyme postée la veille, à 17h15, à Lépanges : « J'espère que tu mourras de chagrin, le chef. Ce n'est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con. » C’est la deuxième revendication du crime de Grégory.
Cette lettre n’est pas la première qui soit adressée aux Villemin par le « corbeau ». Depuis mai 1981, la famille a reçu plus d’une centaine d’appels anonymes. D’abord, il s’agit de la voix étrange d’une femme qui fredonne une chanson, puis, à partir de novembre de la même année, de la voix déformée d’un homme. Les appels anonymes cessent en mai 1983 - jusqu’au jour du drame.
La famille a également reçu trois lettres anonymes l’année précédant le crime. Cela a commencé avec un mot glissé dans les volets de la maison des Villemin : « Je vous ferez (sic) votre peau à la famille Villemin. » Puis c’est au tour des grands-parents de Grégory de recevoir deux lettres adressant des menaces au « Chef » et à sa « petite famille ». Sans doute les Villemin ont-ils fait des envieux. Peut-être aussi cette affaire cache-t-elle un secret de famille…
Sur le terrain, les gendarmes, conduits par le capitaine Étienne Sesmat, cherchent des indices. Leur enquête est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas de témoin de l’enlèvement. L’enfant jouait seul sur un tas de gravier devant la maison, tandis que sa mère, à l’intérieur, repassait du linge en écoutant la radio.
En remontant le long de la Vologne, les gendarmes estiment que le corps a dû être jeté entre deux barrages, sans quoi il aurait été abîmé. Ils remarquent des traces de pneu de voiture et l’empreinte d’un talon, qui ne débouchent sur rien. Ils tentent de reconstituer la scène du crime avec un mannequin. Un essai fait au centre de Docelles est concluant. À nouveau, tout le monde se demande pourquoi nul n’a rien vu.
Le Parquet ordonne une autopsie. Malheureusement, elle est incomplète. Le médecin légiste ne fait analyser ni l’eau des poumons ni les viscères. On ne saura jamais l’heure ni les circonstances exactes de la mort de Grégory, ni si l’eau provient de la Vologne. On ne sait pas non plus de quoi exactement l’enfant est décédé.
Les gendarmes orientent leur recherches vers l’identité du « corbeau ». Qui peut haïr les Villemin au point d’avoir tué leur enfant ? Le jeune couple fait manifestement l’objet d’une jalousie irrationnelle. Les gendarmes vérifient tous les alibis. Une hypothèse est lancée : le corbeau habite peut-être à Aumontzey, le village des grands-parents de la victime, qui ont reçu le plus de lettres et d’appels anonymes.
Toutes les personnes (environ soixante-dix) entendues par les gendarmes sont soumises à des dictées, remises à des experts en écriture. Pour la plupart, dont Mme Marie-Jeanne Berichon-Seyden, les lettres ont été écrites par la même main. Les experts en arrivent à soupçonner un ouvrier, Bernard Laroche, cousin germain de Jean-Marie Villemin, qui habite sur les hauteurs de Aumontzey. Il est l’époux de Marie-Ange avec qui il a un fils, Sébastien, âgé de 4 ans, comme Grégory. Durant son adolescence, il a fréquenté Jean-Marie, mais ils ne se voient plus. Pourtant, son écriture est jugée « intéressante ». Son enfant a connu des problèmes à la naissance et il a un statut social moins brillant que le contremaître Jean-Marie Villemin. Ne tient-on pas le suspect idéal ?
Surtout qu’on découvre aussi, au bas de la lettre de revendication de meurtre du « corbeau », un indice qui peut se révéler capital : des traces de ce qui ressemble à une signature. Le gendarme Denis Klein promène un faisceau lumineux sur le papier qui met en relief un « L » et un « B » majuscules. Si on les superpose avec la signature de Laroche, ça « colle ». Le papier à lettre viendrait donc d’un bloc et les deux lettres seraient celle d’un « foulage », c’est-à-dire d’une marque apparue à travers le papier, par pression.
Dès le lendemain, Laroche et sa famille sont placés en garde-à-vue et interrogés. En l’absence d’aveux, ils sont relâchés au bout de 24 heures. Mais les gendarmes s’accrochent à cette piste et vérifient l’alibi de Laroche. Celui-ci déclare qu’à l’heure de l’enlèvement de Grégory, il se trouvait à Aumontzey. Une sœur de sa femme, Muriel Bolle, collégienne de 15 ans, assure qu’elle l’a vu à 17h20. Sauf qu’elle craque devant les gendarmes et avoue soudain qu’elle est rentrée chez elle, avec Laroche, venu la chercher à la fin des cours, « accompagné d’un petit garçon ». D’après elle, Laroche s’est ensuite rendu à Docelles. Il a fait un arrêt, où il est « descendu avec le petit ». Muriel ignore ce qu’il s’est passé. Néanmoins, « une chose est sûre », dit-elle, « Bernard est revenu seul ».
Placée en garde à vue, elle passe la nuit à la caserne. Le procureur d’Épinal, Jean-Jacques Lecomte, appelle le juge Jean-Michel Lambert afin qu’il vienne lui-même entendre les confessions de ce témoin capital. Mais c’est vendredi et le juge d’instruction préfère partir en week-end. Muriel Bolle est remise en liberté. Le lundi matin, la jeune fille lui raconte la même histoire.
Lambert ordonne l’arrestation immédiate de Laroche. Le 5 novembre, les gendarmes l’arrêtent à son usine, sur sa chaîne de montage. Il est inculpé de l’assassinat de Grégory et enfermé à la maison d’arrêt de Nancy.
Mais le lendemain la fillette se rétracte devant micros et caméras : « Ils ont dit qu’ils me placeraient dans une maison de correction si je disais pas ça au juge… J’y étais pas dans la voiture de Bernard… J’ai jamais été sur Lépanges, où le gosse a été noyé… Bernard est innocent, mon beau-frère est innocent… » Les gendarmes nient avoir ourdi un tel chantage. Ils sont d’autant plus crédibles que Muriel affirme être rentrée de l’école en bus, le soir du 16 octobre, alors que ses camarades de classe et le chauffeur ne l’ont pas vue dans le car de ramassage scolaire ce soir-là.
Peu importe, le seul témoignage à charge contre Laroche s’écroule. C’est le premier tournant de l’affaire. Le juge organise une confrontation entre Muriel et Bernard. La gamine maintient qu’elle n’était pas avec lui le soir de l’assassinat.
Peu à peu, les regards se tournent vers Christine Villemin. Trois collègues de travail (Sandrine, Maria et Marie-Lise) témoignent qu’elles ont vu celle-ci devant la poste de Lépanges, vers 17h, le soir de l’enlèvement. L’une d’entre elles dit même avoir vu Christine glisser une enveloppe dans la boîte à lettres. Les gendarmes entendent Christine, qui soutient que les jeunes femmes se trompent. Elle ne portait pas les habits que celles-ci décrivent. Les gendarmes vérifient ce détail et lui donnent raison. De plus, c’est la veille, le 15, et non le 16, qu’elle est allée à la poste : une des deux lettres qu’elle a envoyée est d’ailleurs retrouvée.
Pourtant, le juge Lambert va s’accrocher à ces nouveaux témoignages. La rumeur enfle. Et si c’était la mère ? Lambert, dont c’est la première grosse affaire, décide de ne plus écouter les gendarmes, à qui il ne demande plus aucune investigation.
Pendant ce temps, Laroche reste en prison. Son avocat, Maître Gérard Welzer parvient à faire annuler les expertises d’écriture qui le désignent pour vice de procédure. Le juge aurait dû procéder par voie d’ordonnance alors qu’il a demandé aux gendarmes de désigner eux-mêmes l’expert. Quant au « foulage », toutes les expertises ont disparu ! Les constatations du gendarme se sont perdues et il faudra attendre des années pour qu’on retrouve un double de la fiche de correspondance, ainsi que celui des clichés.
Lambert nomme de nouveaux experts en écriture. L’un d’entre eux, Alain Buquet, fait tout basculer. Le 4 février 1985, avant la remise officielle des résultats, il annonce au juge que le corbeau n’est pas Bernard Laroche. Le juge d’instruction remet le jour-même celui-ci en liberté, contre l’avis du procureur. Même si Laroche reste inculpé d’assassinat, il est de retour dans la vallée de la Vologne et reprend son travail à l’usine. 


 Jean-Marie Villemin est anéanti. Il ne cache pas son intention de vouloir assassiner son cousin. Début mars, Maitre Welzer demande des mesures de protection au procureur, qui en avise le préfet, lequel ne donne aucune directive aux gendarmes.
Ces derniers sont officiellement dessaisis. Le juge met sur l’affaire la police judiciaire de Nancy, qui prend le contre-pied de leurs prédécesseurs. Les projecteurs se braquent plus que jamais sur Christine Villemin.
Fin mars, les nouveaux experts en écriture affirment que la rédactrice des lettres du corbeau n’est autre que Christine. Les parents de Grégory sont stupéfaits. Christine, enceinte, est immédiatement hospitalisée dans une clinique d’Épinal, où le juge Lambert vient lui annoncer qu’elle est désignée comme l’auteur des lettres. Son écriture serait celle qui présente « le moins de discordance » avec celle du corbeau.
Pour Jean-Marie Villemin, seul, déprimé, l’assassin reste Laroche. Il rôde autour de sa maison, ruminant sa vengeance. Le 29 mars, vers 13h, il se munit de son fusil et l’abat devant sa maison, d’une cartouche de chevrotine. Le jour même, Marie-Ange vient d’apprendre qu’elle attend un autre enfant…
Avant de se livrer à la police, Villemin se rend à la clinique pour annoncer à sa femme qu’il a tué Laroche. Il est immédiatement emprisonné.
Dans la maison de Lépanges, les policiers retrouvent alors, dans la cave, des morceaux de cordelette ressemblant à ceux retrouvés sur le corps de Grégory. Certes, les Villemin n’habitent plus ce domicile depuis six mois et ce type de ficelle est assez fréquent. Mais début juillet, deux expertises confirment la thèse des policiers : les cordelettes sont bien identiques à celles qui ont lié l’enfant et l’écriture de Christine est désignée comme étant celle du corbeau.
Cela suffit au juge Lambert, le 5 juillet, pour inculper la mère de l’assassinat de son fils. Elle est écrouée à la prison de Metz-Queuleu. Alors qu’elle est enceinte de six mois, elle y entame une grève de la faim, qui dure cinq jours. De sa cellule, Jean-Marie l’imite aussitôt.
Reste une question : quel est le mobile de Christine ? De l’avis de tous, c’est une épouse et une mère aimante. Est-elle folle ? Le juge la fait examiner par onze psychiatre et psychologues parisiens et lyonnais, qui concluent que son état mental est « normal ».
De son coté, le procureur Lecomte estime que l’accusation ne tient pas. Après onze jours de détention, la Cour d’appel de Nancy libère Christine, qui se réfugie dans sa famille en Alsace.
Elle écrit un livre, Laissez-moi vous dire, chez Michel Lafon, rédigé en un week-end avec un collaborateur de l’éditeur. L’opinion n’est guère convaincue par cette opération marketing. Le Sunday Times écrit à ce moment qu’elle est devenue la « femme la plus haïe » de France.
Deux ans après la mort de Grégory, le juge Lambert demande le renvoi de Christine devant la Cour d’assises. La chambre d’accusation le suit, mais annule une quinzaine de pièces du juge pour vice de procédure. Christine est tellement choquée par cette décision qu’elle fait une tentative de suicide.
Sur ce, le juge Lambert prend une année sabbatique et en profite lui aussi pour écrire un livre, Le Petit juge (Albin Michel) qui lui vaut de passer dans l’émission littéraire de Bernard Pivot, « Apostrophes ».
Mais la Cour de cassation casse l’arrêt de renvoi aux assises et annule plus de trois cents pages d’instruction pour vice de forme. Toute l’instruction est à revoir. Les hauts magistrats dépaysent l’affaire pour la confier à la Cour de Dijon, qui ordonne une supplément d’information.
Le nouveau juge se nomme Maurice Simon, président de la Chambre d’accusation de Dijon. Il reprend une par une les vingt-cinq charges qui pèsent sur Christine Villemin et s’aperçoit qu’elles sont bancales. Selon la charge n°2, par exemple, on a retrouvé des empreintes de chaussures de femme - mais aucune des chaussures de l’inculpée ne correspond à ces empreintes. Pour la charge n°8, Christine Villemin ne se souvient pas du contenu de l’émission radio (Les « Grosses Têtes » de RTL) qu’elle écoutait au moment où son fils a été enlevé - mais elle faisait du repassage dans une autre pièce et a pu ne pas prêter l’oreille à une émission « aussi banale ». Charge n°10 : le corbeau n’a pas appelé la mère de Grégory pour revendiquer le meurtre, ce serait donc elle qui aurait téléphoné – or rien ne prouve que le « corbeau » n’ait pas d’abord appelé la mère, qui, à ce moment-là, était à la recherche de son fils. Charge 12 : elle aurait eu le temps matériel d’assassiner son fils – mais ce n’est pas une preuve de culpabilité en soi, et mieux encore, selon le juge Simon, Christine n’en a concrètement pas eu le temps.
Avec le juge Simon, désormais, la presse est tenue à l’écart du dossier. Il impose un secret de l’instruction absolu à lui-même ainsi qu’à toutes les parties. Il interroge tous les témoins et auditionne longuement le couple Villemin. À la veille de Noël 1987, il fait un geste : Jean-Marie est libéré.
Pour le nouveau juge, l’accusation contre Christine ne tient pas. L’enquête met en valeur son absence de mobile. Mais Simon arrive trop tard pour clôturer un dossier mal ficelé. L’enfant a-t-il seulement été jeté à la rivière à l’endroit retenu par le juge Lambert ? Simon ne le pense pas. Mais les travaux sur place rendent impossible toute reconstitution. Il met en cause le rôle de la presse, qui a dissuadé certains témoins de parler, mais qui a aussi engendré son lot de faux témoins.
Soudain, un journal à sensation publie une interview « exclusive » du juge. Cela passe pour une trahison de la part d’un juge qu’on surnommait jusqu’à présent « le Sphinx ». Même s’il ne s’agit en réalité que d’une conversation informelle entre un journaliste et le juge, Simon devient l’homme à abattre. Il est attaqué pour violation du secret de l’instruction et fait un infarctus, qui lui impose de lâcher l’enquête. Il décède peu de temps après.
Le nouveau président de la Chambre, Jean-Paul Martin, reprend le dossier. Il décide d’entendre la nouvelle propriétaire de la maison de Lépanges. Celle-ci lui apprend que l’une de ses voisines lui a rapporté que le jour et l’heure de l’enlèvement du « petit Grégory », elle allait chercher ses vaches avec un ami lorsqu’elle a vu une voiture verte, avec deux personnes à l’intérieur, dont l’une ressemblait à Bernard Laroche (qui possède une voiture de cette couleur). Les enquêteurs retrouvent l’ami de la fermière qui confirme les faits. Mais la fermière, elle, refuse de répéter son histoire devant les gendarmes.
Le juge Martin dresse ses conclusions, qui précisent que l’enlèvement est sans doute le fait de Bernard Laroche. Mais il est incapable de dire qui a tué Grégory, ni pourquoi. L’instruction se clôt donc sur un échec, après neuf années d’instruction. Le 3 février 1993, Martin rend un non-lieu pour « absence totale de charges » en faveur de Christine. Il écrit que sa participation à l’assassinat est « invraisemblable et impossible ». La mère de Grégory est officiellement innocentée et réhabilitée.
En novembre, Jean-Marie Villemin, lui, est jugé pour l’assassinat de Bernard Laroche devant la Cour d’assises de Dijon. Ses avocats tentent d’en faire le procès « de la dernière chance ». Lors du procès, l'instruction initiale du juge Jean-Michel Lambert est vivement critiquée par l'avocat général Jacques Kohn, qui le qualifie dans son réquisitoire de « mémorable funambule de la pensée ». Après six semaines d’audience, Jean-Marie est condamné à cinq ans de prison, dont une année avec sursis. En raison de ses préventives, il est libéré en conditionnelle deux semaines plus tard, avec interdiction de revenir dans les Vosges. C’est un verdict de clémence. Professionnellement, il est muté en région parisienne, dans l’Essonne.
Ce qu’on a appelé « l’affaire Grégory » se termine ainsi sur un énorme gâchis judiciaire. Malgré les dix-sept volumes de procédure, on ne sait toujours pas quand, comment et pourquoi est mort Grégory, ni l’identité de son assassin. L’institution a montré de terribles failles, dont le dossier a cruellement pâti.
Assez logiquement, en mai 2002, la Cour d'appel de Versailles condamne l'État à verser 63 000 euros à Marie-Ange Laroche et Muriel Bolle en réparation d'une « inaptitude à remplir sa mission » et souligne un « manque total dans la maîtrise et dans la conduite de l'enquête et de l'instruction ». Le 28 juin 2004, l'État est à nouveau condamné à verser 35 000 euros d'indemnités pour « faute lourde » à chacun des époux Villemin. Toutefois, contre l’avis du Parquet, la chambre de l'instruction de la Cour d'appel de Paris rejette en 2007 la demande de réhabilitation de Jean-Marie Villemin.
Paul-Éric Blanrue
 mis en ligne par marcopolo

Noam Chomsky condamne à nouveau la loi Gayssot.

L'ARTICLE


"En France, c'est bien pire. Il y a des lois sur les livres qui garantissent effectivement à l'État le droit de déterminer la vérité historique et de punir les déviations, des lois que Staline et Goebbels auraient admirées. Ces lois sont appliquées régulièrement, mais sélectivement. D'abord elles servent, avec un grand cynisme, à punir les remises en question de l'Holocauste nazi. Le terme cynisme est ici entièrement approprié. Car au même moment, les classes intellectuelles restent silencieuses quant à la participation de la France à des carnages monstrueux, que nous appellerions certainement des génocides s'ils étaient le fait de nos ennemis. Nous sommes témoins, en fait, du cynisme justement là, car il y aurait bien pire que de nier l'Holocauste : c'est de punir les victimes ; or c'est cela exactement que la France est en train de faire, en expulsant illégalement les Roms, les gitans, vers la misère en Roumanie. Eux aussi ont été des victimes de l'Holocauste, tout à fait comme les juifs. Cela aussi se passe de commentaires."

mis en ligne par marcopolo

mardi 19 octobre 2010

Riposte laïque met en ligne, sur son site, la pétition de Paul-Éric Blanrue contre la loi Gayssot.

L'ARTICLE

Extraits :

lundi 18 octobre 2010, par Marc Noé

"Directement inspirée par les tristes évènements de la Seconde Guerre Mondiale, cette Loi était, à l’origine, sensée combattre le racisme anti-juif principalement. De la part de René Pleven, lui-même d’origine juive, l’idée reposait sur la volonté de ne pas voir rééditer ce qui s’était passé durant la dernière Guerre Mondiale. Ça, on le comprend mais le problème est que la France de 1972 n’était pas spécialement anti-juive ! Depuis, cette "Loi Pleven" a été complétée par tout un arsenal juridique et, entre autres, par la "Loi Gayssot" votée le 2 Mai 1990 sur proposition du groupe communiste à l’Assemblée. Or, la France n’avait pas besoin de telles lois dans la mesure où notre Pays n’est pas historiquement une Nation de nature anti-juive. Loin s’en faut, nonobstant l’existence de certaines tendances marginales à l’extrême gauche comme à l’extrême droite."

mis en ligne par trattoria

dimanche 17 octobre 2010

ARCHIVES (27) BLANRUE DANS HISTORIA : "Landru, un meurtrier bien séduisant" (juin-juillet 2010 - hors-série avec NOTRE TEMPS)


Avril 1919. La guerre à peine achevée, la France pleure son million et demi de morts. Au matin du 12 de ce mois, au troisième étage du 76 de la rue de Rochechouart, à Paris, MM. Belin et Braunberger, inspecteurs de police de la 1er brigade mobile, sonnent chez un certain « M. Guillet ». Après un long silence, une voix leur répond. La porte s’ouvre. L’homme qui apparaît est en pyjama, les sourcils en broussaille. Il est petit, chauve, porte une barbe noire aux reflets roux. Ses yeux sont fixes et ironiques. Une bousculade s’ensuit. D’une pièce surgit une jeune femme en chemine, apeurée. C’est une petite artiste lyrique du nom de Fernande Serget.
Les amants sont emmenés au siège des célèbres « brigades du Tigre ». L’homme est conduit dans le bureau du jeune commissaire Dautel, qui le salue comme étant Henri-Désiré Landru. Non convaincu par les dénégations de « Guillet », Dautel lui montre la fiche cartonnée dudit Landru, bien connu des services de police.
Landru est né le 12 avril 1869 à Paris, rue de Puebla. Il est le fils de Julien Landru, mécanicien, et Flore Henriquel, couturière en chambre, retirés à Agens ; après le décès de sa femme, Julien s’est suicidé an août 1913, dans le bois de Boulogne.
Durant sa jeunesse, Henri-Désiré accomplit de bonnes études chez les Frères des écoles chrétiennes. Il sert la messe comme sous-diacre à l'église Saint-Louis-en-l'Île. Après trois ans de service militaire, qu’il passe au troisième régiment d’Infanterie, il épouse Marie-Catherine Rémy, fille d’une blanchisseuse, qui lui donne quatre enfants, prénommés Marie, Maurice, Suzanne et Charles. Entre 1893 et 1900, il vivote de petits métiers, travaille chez un architecte, un plombier, puis ouvre une affaire de bicyclette à pétrole. Il organise une campagne de publicité, mentionnant que toute commande doit être accompagnée d'un mandat représentant un tiers du prix. Les commandes affluent, mais Landru disparaît avec l'argent sans jamais livrer les bicyclettes. C’est sa première escroquerie. Désormais, il est régulièrement condamné pour de tels délits : à deux ans en 1904, à treize mois en 1906Sa dernière condamnation en date est due à la revente d’un garage qu’il a effectuée sans avoir payé le propriétaire à qui il l’a acheté. En fuite, il est condamné par défaut, en 1914, à quatre nouvelles années de prison. Cette fois, le verdict est assorti de la peine de « relégation », ce qui signifie la déportation à vie au bagne de Guyane.
Alors qu’il tient le fugitif, le commissaire Dutel lui demande ce qu’il est advenu de Mmes Anne Collomb et Célestine Buisson. L’étonnement se lit sur le visage de Landru, qui assure ne pas connaître ces personnes. Dautel lui rafraîchit la mémoire en lui signalant qu’il a vécut en concubinage avec elles deux. Or, du jour au lendemain, l’une et l’autre se sont curieusement volatilisées. Landru se moque : il ne donne pas dans la traite des blanches ! Dautel le soupçonne de les avoir fait assassiner. Landru lui rétorque qu’on lui présente les cadavres. Dès ce premier entretien, il définit ce qui sera, jusqu’au bout, sa seule et unique défense.
On fouille Landru sur qui on saisit deux carnets méticuleusement tenus. Il y a d’abord un petit calepin à couverture noire, dont toutes les pages sont vierges, sauf la première, sur laquelle on peut lire onze noms, dont ceux de Mmes Colombes et Buisson, tracés de la main de Landru ; le second est une sorte d’annuaire, rempli de dates et de sommes d’argent. Les policiers se demandent à présent si Landru n’a pas, en fait, assassiné ces onze femmes !
Fernande Segret, qui a rencontré quelque temps plus tôt ce « Guillet » dans un tramway, ne sait rien de spécial sur cet homme, sauf qu’il se rend souvent en sa compagnie à l’opéra-comique, car il aime la musique, qu’il écoute en lui tenant la main, parfois en pleurant… Au moment où les deux amants sont séparés, Landru lui chantonne d’ailleurs un air de « Manon » : « Adieu, notre petite table ! ». L’inspecteur Belin, celui-là même qui a mis fin à la « bande à Bonot » en 1912, est estomaqué par le personnage.
Le Petit journal est le premier à se saisir de cette affaire prometteuse et titre : « Un nouveau Barbe-bleue ? » Le commissaire Dautel raconte l’histoire à la presse.
Tout est parti de Gambais (Seine-et-Oise, actuelles Yvelines), un petit village non loin de Montfort-l’Amaury. Fin 1918, son maire reçoit une lettre lui demandant des nouvelles de Mme Anne Collomb, qui a rencontré un « M. Dupont » et l’a suivi dans la maison qu’il loue dans la commune. Du jour au lendemain, cette dame n’a plus donné de ses nouvelles à sa famille, qui s’en inquiète. Quelques semaines plus tard, le maire de Gambais reçoit une autre lettre, cette fois d’une Mlle Lacoste, domestique dans le quartier de l’Hôtel de Ville, à propos de sa sœur, Mme Célestine Buisson, fiancée à un « M. Frémyet », lequel possède une maison à Gambais, où elle l’a accompagné. Mme Lacoste n’a plus de nouvelles de Mme Buisson et s’en alarme. Elle dépeint la maison, dissimulée derrière une haie épaisse, que le maire reconnaît tout de suite comme étant celle de M. Tric. Trouvant ces disparitions inquiétantes, il propose aux deux familles de se réunir. Elles portent plainte contre X au Parquet de la Seine pour la disparition de ses deux femmes. Une enquête est ouverte.
M. Tric, propriétaire de la villa, est interrogé. Il a en effet loué sa maison à un certain M. Dupont, qui dit résider à Rouen. Vérification faite, il s’agit d’une fausse identité. On ne tarde pas à se rendre compte que lorsque les familles Collomb et Buisson décrivent tour à tour MM. Dupont et Frémyet, elles désignent le même individu : un homme au crâne luisant portant une longue barbe sombre. Mais où le trouver ? À l’époque, la police décide d’attendre.
C’est alors que, le 11 avril 1919, Mme Bonhoure, une amie de Célestine Buisson, voit par hasard sortir du magasin « Les Lions de Faïence », rue de Rivoli, à Paris, un barbu chauve ressemblant au personnage. Il achète un service de table pour lequel il verse 100 francs d’acompte. Elle le suit, mais l’homme saute sur la plateforme d’un autobus. La police est alertée. Un inspecteur court dans la boutique, où la vendeuse lui signale que son client a laissé une carte de visite au nom de Lucien Guillet, demeurant rue de Rochecouart, à Paris. Le lendemain à l’aube, ce « Guillet » est arrêté. Il s’agit de Landru.
Ce qui va permettre à la police d’avancer, c’est le suspect lui-même. On trouve à son domicile, puis dans le garage qu’il loue rue Maurice à Clichy, des milliers de lettres, d’enveloppes, d’agendas, d’itinéraires, classés méticuleusement, qui donnent l’impression d’être les archives générales d’un criminel. 


Les policiers classent ces papiers. Il en concluent que l’idée originale de Landru est née en 1909. À cette époque, il passe en effet une petite annonce matrimoniale dans un journal, à laquelle diverses femmes répondent. L’une d’elles, Jeanne Izoret, est séduite. Landru la convainc de lui remettre ses économies, mais il disparaît aussitôt avec elles. Mme Izoret dépose plainte et Landru est condamné à trois ans de prison ferme.
Les policiers mettent en évidence que, depuis quelques années, Landru passe régulièrement des annonces de ce type : « Célibataire (ou veuf), à son aise, 400 francs de revenus, cherche mariage avec personne en rapport ». Il reçoit en retour un nombre impressionnant de lettres, qu’il classe dans un ordre impeccable. Il les divise selon le niveau social en « petits revenus », « fortune possible », «  sans fortune », « à suivre », « à répondre de suite », etc. Il envoie à toutes le même type de lettre. On trouve également dans ces papiers des emplois du temps extrêmement minutés : il a plusieurs rendez-vous galants par jour, de 8 heures du matin à 8h du soir. En tout, il a « retenu » 283 femmes, la plupart de condition modeste, avec lesquelles il entretient des rapports.
En tête de la liste retrouvée par Dautel, se trouve le nom d’une certaine Jeanne-Marie Cuchet, âgée de 39 ans, lingère et veuve d’un commerçant. Elle n’a pas connu Landru par une annonce, mais au jardin du Luxembourg, où celui-dit lui a dit s’appeler Raymond Diard. Jeanne-Marie vit avec son fils André, âgé de 17 ans. Au bout de quelques semaines, elle annonce à son entourage qu’elle a rencontré un ingénieur quincagénaire qui a quelque fortune et de belles manières. Ils se fiancent. La mère et le fils sont ravis. Mais les papiers de M. Diard n’arrivent pas pour la mariage (pour cause, la vraie famille de Landru vit à Clichy et le croit brocanteur).
Sans attendre le mariage promis, « M. Diard » propose à Mme Cuchet de venir vivre à la campagne, partager la maison qu’il a louée dans la région de Chantilly. Elle accepte. Il s’y rend avec une vieille cantine et elle avec toutes ses économies. Le 2 août 1914, alors que la guerre éclate, Landru disparaît avec l’argent de sa « fiancée ». Il place les 5 000 francs dans une banque de Chantilly, à son nom. Sa cantine est ouverte par le beau-frère de Mme Cuchet : on y trouve un livret de mariage au nom de Landru…
Désespérée, Mme Cuchet rentre à Paris et se met à sa recherche. Landru l’apprend. Un jour, il se rend à son domicile et plaide le malentendu : il a caché qu’il était marié pour ne pas lui faire de peine, il est en instance de divorce… D’ailleurs, il lui promet de lui présenter ses filles. Le lendemain, il revient en effet avec deux charmantes fillettes de 11 et 12 ans. On saura plus tard qu’il les a louées pour l’occasion !
Mme Cuchet tombe de nouveau amoureuse et se brouille avec sa famille, qui la conjure de se méfier de ce personnage suspect. Pendant ce temps, Landru loue une maison à Vernouillet , « The Lodge », et propose à Mme Cuchet de s’y rendre avec André. On y apporte les meubles de Mme Cuchet. Une voisine les voit tous les trois habiter quelque temps dans la villa.
« M. Cuchet », ainsi qu’il se fait appeler, annonce à la personne de l’agence de location que sa femme vient de recevoir une offre professionnelle très intéressante pour l’Amérique. Comme par hasard, en février 1915, les voisins de Vernouillet ne revoient plus Mme Cuchet ni son fils. Landru se présente aussitôt dans une banque pour toucher un titre qui appartient au jeune André. Il offre une montre en or à son épouse et divers babioles à son fils pour qu’il en fasse du négoce. Il vend d’autres obligations et titres. Les meubles de Vernouillet sont rangés dans son garage de Clichy.
Dans la liste du carnet, le nom suivant est celui, plus curieux, de « Brésil ». Aucune personne ne semble lui correspondre. Mais le brigadier principal Riboulet découvre, dans l’océan des archives de Landru, qu’une certaine Mme Thérèse Laborde-Line, séparée de son mari aubergiste, et que Landru a rencontrée par le biais d’une petite annonce, est née près de Buenos-Aires. Or Riboulet se dit que Landu s’est sans doute trompé en pensant que la ville argentine de Buenos-Aires était située au Brésil… De fait, Mme Laborde-Line, la nouvelle « fiancée » de Landru, s’est rendue, elle aussi, dans sa villa de Vernouillet. Trois jours plus tard, en juin 1915, elle disparaît. Ses meubles, ses actions, titres et obligations sont vendus. Landru les note comme « recettes » dans ses carnets.
Cette même année, Mme Marie-Angélique Guillin, ancienne gouvernante demeurant rue Crozatier, à Paris, annonce à son entourage qu’elle a rencontré un ingénieur riche et prévenant qui l’a séduite. Elle se rend avec lui à Vernouillet. Au début d’août 1915, elle disparaît. Ses meubles, titres, actions et obligations sont vendus par Landru. Il y en a pour 11 750 francs, ce qui est une somme importante pour l’époque. Cette dame ne figure dans sa liste sous son patronyme, mais au nom de la rue où elle habite : « Crozatier ».
Les enfants de Mme Guillin possédant l’adresse de Vernouillet, Landru, prudent, déménage. Un soir, il brûle une malle dans son jardin. Et il semble bien qu’elle ne soit pas vide, car les voisins déclarent qu’ils s’en dégage une odeur pestilentielle.
Durant l’été 1915, Landru trouve sa nouvelle villa, à Gambais, en plein champs, à 400 mètres de toute habitation. Il la loue sous le nom de M. Dupont. Le jour où il signe son contrat de location, il se rend à Houdan pour acquérir une cuisinière, qu’il se fait livrer le surlendemain avec 300 kilos de charbon.
Pour pendre la crémaillère, il invite Berthe-Anna Héont, 55 ans, femme de ménage et veuve. Dans ses comptes, on trouve une singulière mention relative aux billets de train qu’il a achetés : « Un aller-retour » (pour lui), « un aller simple » (pour elle)… À partir du mois de décembre 1915, nul n’entend plus parler de Mme Héont. Comme à son habitude, Landru vend tout ce qui appartient à cette dame.
La « fiancée » suivante est Mme Anne Collomb, 44 ans, secrétaire dans une compagnie d’assurances. Il s’agit de la dame dont la famille a déclenché l’affaire. Elle aussi s’en va un jour, avec ses 2 000 francs d’économie, pour Gambais. Au moment où il l’emmène, Landru n‘a plus un sou vaillant. Mme Collomb disparaît fin décembre 1916. Tout à coup, Landru se retrouve à flots et en fait généreusement profiter sa famille de Clichy.
La suivante est une petite bonne de 19 ans, Andrée Babelay, qu’il a croisée dans la rue, cette fois. Elle annonce un jour à sa patronne, cartomancienne, qu’elle a rencontré un monsieur charmant. Andrée se rend elle aussi à Gambais. Sur le carnet de Landru, il est à nouveau noté : « Un aller-retour » (pour lui), « un aller simple » (pour sa « fiancée »)…  À partir d’avril 1917, on ne reverra jamais Mlle Babelay.
Celle d’après se nomme Célestine Buisson, disparue en août 1917, l’une des deux femmes qui permettent d’ouvrir l’enquête par l’intermédiaire de sa famille. Avec elle, Landru suit le même processus qu’avec les autres : départ pour Gambais, puis disparition suivie de la vente de ses meubles, de ses titres et effets personnels…
C’est à cette époque que Landru rencontre Fernande Segret. Elle se rend comme les autres à Gambais pour le week-end. Mais elle aura la chance, elle, d’en revenir.
Ensuite, c’est au tour de Mme Louise-Jaume, 38 ans, en instance de divorce. Landru use une nouvelle fois du même procédé. La dame s’évapore en novembre 1917. Puis Landru se tourne vers Anne-Marie Pascal, 33 ans, couturière divorcée. D’elle, il vendra tout : tapis, manteau, meuble et même… un dentier.
La dernière victime est Marie-Thérèse Mme Marchadier, ancienne prostituée, qui se rend à Gambais avec ses chiens griffons, dont la police retrouvera les cadavres enfouis dans le jardin. Ils ont été étranglés. C’est le seul forfait que Landru avoue.
Mais le problème, pour la police, qui a fouillé de fond en comble les villas de Vernouillet et Gambais, c’est qu’elle ne retrouve aucun cadavre humain. Elle met en revanche la main sur une cuisinière, qui aurait pu servir à faire disparaître les corps par crémation. Est-ce la clé de l’énigme ? Beaucoup en doutent, car elle est de petite dimension.
Pourtant, dans le tiroir de cette cuisinière, dans un hangar et dans la cheminée, on découvre des poussières d’ossements : quatre kilos, qui se révèlent être des os d’animaux, tués avec des fils poissés, mais aussi un kilo d’ossements humains calcinés et concassés à coup de marteau. Dans ces débris, les experts retrouvent 295 fragments humains de crânes, de pieds, de mains. Il y aurait là trois cadavres, dont l’un au moins serait celui d’une femme. On y découvre des traces de scie.
Le médecin légiste conjecture que Landru a fait disparaître les éléments qui auraient pu servir à une identification. Mais alors pourquoi a-t-il conservé toutes ses archives, qui le dénoncent si ouvertement ? Et où sont les huit autres cadavres ? Un pêcheur de la région dira qu’il a vu un étrange paquet enveloppé, flottant dans un étang, mais les fouilles ne donnent rien.

La cuisinière

De son côté, Landru, inflexible, n’avoue rien. Trois experts psychiatres sont nommés, qui concluent qu’il est dépourvu de tout état psychotique. Ils sont même charmés par son intelligence ! L’accusé n’est donc pas en état de démence, mais responsable de ses actes.
 Pourtant, l’étau se resserre autour de lui. Le juge d’instruction Bonin lui désigne les factures des scies à métaux et des lames, qu’il achetait régulièrement. Qu’en faisait-il ? Aucune des réponses de Landru n’est satisfaisante.
L’instruction close, le procès s’ouvre devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise siégeant à Versailles, le 7 novembre 1921. Il dure plus de quatre semaines. Le président Gilbert conduit les débats ; d’un côté, l’avocat général Godefroy ;  de l’autre, Maître de Moro-Giafferi, ténor du barreau, défenseur de Landru.
L’accusé a réponse à tout. Son carnet ? Juste un répertoire de commerçant, où il note le nom de ses clients. Il a essayé de vendre des meubles, voilà tout. Les femmes qu’il a choisies sont par préférence seules et sans soutien, car, explique-t-il, celles-ci sont plus tentées que les autres de se séparer de leurs meubles pour subvenir à leurs besoins en temps de guerre. C’est pour ne pas les effrayer qu’il a fait passer ses « publicités » sous la forme d’annonces matrimoniales. Les disparition de ces femmes ? Elles ont peut-être voulu s’exiler pour des motifs qui les regardent ; ou les policiers n’ont pas bien fait leur travail. Ses multiples pseudonymes ? Rien de plus normal, il était recherché pour ses escroqueries d’antan. Quant aux billets de chemin de fer, ces fameux « allers sans retour », c’est par pure galanterie qu’il les a commandés, ne voulant par contraindre ces dames à revenir à Paris si elles n’en éprouvaient pas le désir.
La monstruosité des crimes et le faisceau de présomption accablant Landru entraînent Godefroy à réclamer la mort. Maître Moro-Giafferi, très inspiré, développe la même logique que son client : nul n’ayant produit le cadavre d’une seule d’entre ces onze prétendues victimes, on ne peut en bonne logique en conclure qu’elles sont mortes.
À un moment de sa brillante plaidoirie, il prétend même que l’accusation a commis une grave erreur : l’une de ces femmes, lance-t-il, est vivante ! Grand émoi dans la salle. Il assure qu’elle est au palais de justice de Versailles, derrière la porte, s’apprêtant à entrer. Les douze jurés regardent dans cette direction comme un seul homme. Mais l’avocat leur annonce soudain que la dame attendue n’est pas là : il voulait juste prouver par ce procédé que les jurés estimaient possible que cette femme était encore en vie. Et le doute doit profiter à l’accusé. Seulement l'avocat général fait remarquer que Landru, lui, n’a pas tourné les yeux vers la porte !
Au cours des délibérations, le 30 novembre, les jurés répondent « oui » aux 48 questions. C’est la peine de mort pour Landru. Celui-ci reste impassible. En privé, fidèle à sa réputation, il confie à son avocat que « dans toutes les batailles, il y a des tués ». Dans l’une des lettres qu’il écrit dans sa cellule, il répète à l’avocat général que la cuisinière était trop petite pour brûler des corps. Ce qui, en effet, est plus que vraisemblable. D’ailleurs, à Vernouillet, où des femmes ont disparu, cette cuisinière n’existe pas. Mais rien n’indique toutefois que Landru ait brûlé l’intégralité des corps. Il est possible qu’il ait jeté les cadavres dans les étangs, remplis d’herbes et de vase, ou dans les puits de la région.
Le 24 février 1922, le président de la République Alexandre Millerand refuse la grâce à Landru. Au matin de son exécution, le 25 février, on demande au condamné s’il a des révélations à faire. Landru répète qu’il est innocent. D’un calme imperturbable, s’excusant de refuser la messe, il lance à l’aumônier : « Ces messieurs attendent ! ». Il demande cinq minutes pour faire sa toilette et se laver les pieds, ce qui ne lui est pas accordé par crainte d’un suicide. Il est guillotiné en face de la prison de Versailles, sans prononcer une dernière parole avant de monter à l’échafaud.
On ne saura donc jamais comment il a tué ses onze victimes. Peut-être est-ce avec le fusil de chasse, la carabine, le Smith & Wesson ou le 6 35 qu’il possédait. Peut-être est-ce avec les somnifères qu’on a retrouvés chez lui. Ou avec les fils qui lui ont servi à tuer les animaux…
Le lendemain de son exécution les journaux titrent que Landru est parti en emportant son secret. Toutefois, bien plus tard, dans l’émission « Les Dossiers de l’écran » du 4 mars 1970, Mme Denis, fille de Maître Auguste Navières du Treuil, l’un des avocats de Landru, brandit un dessin exécuté par celui-ci, qui représente la cuisine de Gambais, avec, sur la droite, la fameuse cuisinière. Au verso du tableau, Landru a écrit une phrase, qui permet de penser qu’il ne rejette pas entièrement l’utilisation de la cuisinière : «  Ce n’est pas le mur derrière lequel il se passe quelque chose mais bien dans la cuisinière dans laquelle on a brûlé quelque chose. » Cette phrase énigmatique, si elle est bien de lui, constitue-t-elle un aveu ? On l’a soutenu.
Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que la preuve absolue et directe de sa culpabilité manque toujours : la mort des onze disparues. Les 273 autres femmes qu’il avait fréquentées, elles, vivaient en effet toujours au jour de son procès.
Paul-Éric Blanrue

mis en ligne par trattoria

vendredi 15 octobre 2010

Pétition pour l'abolition de la loi Gayssot et la libération de Vincent Reynouard.

Pour signer cette pétition, merci d'indiquer vos nom et prénom, ainsi que votre ville (et votre profession si vous le désirez) à cette adresse :
eugenie.blanrue@laposte.net