BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

samedi 30 avril 2022

Sur les pas de Nietzsche à Venise : lieux et photographies. Par Paul-Éric Blanrue.


Sites nietzschéens à visiter à Venise

- La Casa Fumagalli, Calle del Ridotto. Comme elle n’existe plus, on empruntera la Calle jusqu’au bout pour tomber sur le Grand Canal où on appréciera la vue. Si l’on s’y rend de nuit, celle-ci ressemble à la couverture de ce livre.  

- Le Palais Berlendis, Rio dei Mendicanti. Nietzsche a résidé au deuxième étage, qui dispose d’une terrasse, dans une chambre donnant sur le canal et la lagune. Le premier étage est mis en location.

- Le n°5256 Calle Nuova, près du Campo San Canciano. Le Campo est peint par John Singer Sargent vers 1882. 

- Le n° 1263, Calle dei Preti. Non loin de la célèbre joaillerie Codognato, Calle Seconda dell’Ascensione, ouverte à Venise en 1866.

- L’Albergo Hôtel. L’Hôtel Albergo se trouve sestiere San Marco, Ponte dei Dai 877, Calle dei Fabbri 30124. 

- L’auberge Panada, près de Saint-Marc, aujourd’hui transformée.

- Promenade sur les Fondamente Nuove en observant la lumière d’après-midi sur l’île San Michele.

- Se rendre de la place Saint-Marc au Palais Berlendis en passant par le Riva degli Schiavoni (20 minutes de marche), ou bien y aller depuis le Rialto (10 minutes). Ne pas manquer le Colleone.

- Pont du Rialto à la nuit tombée en écoutant le chant des gondoliers (chants souvent napolitains !).

- Assister à une messe à Saint-Marc ou s’y recueillir en fin d’après-midi, comme recommandé par Nietzsche lorsque le soleil décline et donne à la basilique un teint doré.

- Promenade sous les Procuraties de Saint-Marc à la façon du philosophe.

- Nietzsche donne ce conseil à Peter Gast, que chacun peut faire sien lorsqu’il se rend à Venise : « Quand l’exemplaire d’Aurore sera entre vos mains, faites-moi cet honneur : emportez-le un jour au Lido, lisez-le comme un tout et essayez d’en extraire pour vous un tout – c’est-à-dire un état de passion » (Recoaro, 23 juin 1881).


Cahier photos


"Venise : le Grand Canal, vue prise du seuil de la Casa Fumagalli", peint par Ernest Meissonnier (huile sur toile, 1888, musée d’Orsay, Paris). À gauche on remarque la Dogana, à droite la Salute. Comme Nietzsche, le peintre, graveur et sculpteur français Jean-Louis-Ernest Meissonnier, apprécié par Guy de Maupassant et Marcel Proust, a séjourné plusieurs fois à la Casa Fumagalli dans les années 1880.


La basilique Santa Maria della Salute, donnant sur le Grand Canal, vue depuis l’endroit où se trouvait l’entrée de la Casa Fumagalli (aujourd’hui disparue) à l’époque où Nietzsche y a séjourné. Propriété de l’auteur. 

Le Palais Berlendis, vu depuis le Rio dei Mendicanti. En arrière-plan, l’île San Michele, cimetière de Venise. Propriété de l’auteur.


Le piano nobile qu’a occupé Nietzsche au Palais Berlendis. Sa chambre se trouvait à gauche ou à droite du balcon central aux volets ouverts. Pro- priété de l’auteur.

On peut accéder au Palais Berlendis par le Corte Berlendis, situé sur les Fondamenta Nuove. Propriété de l’auteur.


Le grand escalier intérieur (« escalier d’apparat », écrivait Nietzsche) menant au piano nobile du Palais Berlendis. Propriété de l’auteur.


Le grand salon du Palais Berlendis. Nietzsche fut impressionné par la hauteur du plafond (environ 7 mètres). On y accède directement par la porte d’entrée, qu’on devine sur la gauche. Propriété de l’auteur.


Le balcon donnant sur le Rio dei Mendicanti, vu depuis le grand salon du Palais Berlendis. La chambre de Nietzsche, située à droite ou à gauche, était alors en réfection. On y aperçoit le propriétaire des lieux, le comte Dissera Bragadin. Propriété de l’auteur.


Intérieur de la chambre située à droite du balcon du Palais Berlendis. Il s’agirait de celle qui fut occupée par Nietzsche en 1880. Sur la droite, le comte Dissera Bragadin. Propriété de l’auteur.


Vue depuis la terrasse du piano nobile du Palais Berlendis. La porte s’ouvre sur la chambre dite «de Nietzsche». Le pont se situe sur les Fondamenta Nuove. Au loin, l’île San Michele. Propriété de l’auteur.


La chambre située à gauche du balcon du Palais Berlendis, l’autre pièce possible où résida Nietzsche. Au sol, on remarque le marbre vénitien typique. Propriété de l’auteur.


Palais Belendis. Décoration murale dans la pièce faisant office de salle à manger. Propriété de l’auteur.


La statue du Colleone par Verrocchio. Propriété de l’auteur.


Pour accéder à la Calle Nuova, il faut faire preuve de souplesse ! Propriété de l’auteur.


Le portail du bâtiment de la Calle Nuova où Nietzsche a résidé avec Köselitz. Propriété de l’auteur.


Fenêtre donnant sur l’appartement occupé par Nietzsche et Köselitz, rez- de-chaussée du n°5256 de la Calle Nuova. Propriété de l’auteur.


Vue de la petite Calle Nuova. Sur la droite, le bâtiment où résidèrent Nietzsche et Köselitz. C’est ici que fut donné le fameux « concert Chopin ». Propriété de l’auteur.


Il faut emprunter le sotoportego pour se rendre à la dernière adresse qu’occupa Nietzsche à Venise, Calle dei Preti. Propriété de l’auteur.


Le°1263 de la Calle dei Preti, non loin de la place San Marco. Propriété de l’auteur.


Vue de San Marco au crépuscule, depuis la Piazzetta. À droite le Palais des Doges, au centre la basilique San Marco qui s’ouvre sur la place du même nom, à gauche le Campanile. «Mon plus beau cabinet de travail», écrivait Nietzsche. Propriété de l’auteur.

vendredi 29 avril 2022

Illégitime ! Par Paul-Éric Blanrue.

"Président illégitime !" crie un homme vers Emmanuel Macron en balade.
Hurlement de l'idiot du village à côté de lui : "Il y a une Constitution, il a été élu, point final, il faut respecter les règles du jeu, merde !" (LCI).
Réflexion : pas davantage que ces jolis messieurs, je n'ai signé la Constitution sus-citée, cette hiératique "règle du jeu", et vous non plus, je l'imagine.
Pas même un extrait, une ligne, un mot, une apostrophe, un point-virgule. Rien, vous dis-je.
Quel est donc ce "contrat social" fantomatique que l'on nous presse de respecter sans barguigner, et sans nous l'avoir auparavant prestement présenté, pour signature et paraphe, afin que nous ayons pu exprimer notre accord ou notre désaccord sur son contenu ?
Nos aïeux ne l'ont pas signé individuellement non plus, ce contrat, et, quand bien même l'eussent-ils fait, en quoi pourraient-ils ad vitam aeternam engager les générations suivantes à obéir à ses articles les yeux fermés, le doigt sur la couture du pantalon ?
Soudain, le fameux consentement porté sur le pavois par Vanessa Springora ne vaut-il plus un clou ?
Pour ne pas être fichés tels des criminels en puissance sur les listes des hystériques féministes en mal de publicité, divers hurluberlus formulent déjà dans les médias l'idée ébouriffante d'une sorte de contrat établi devant huissier pour avoir l'autorisation de faire un
bisou
aux demoiselles - et plus si affinités (voir les amendements aux contrats fantasmés) - mais, diable, pour diriger nos existence, celles de nos familles et de nos enfants, pour déclarer et conduire des guerres, pour nous ponctionner les 3/4 de nos revenus et les distribuer à la clientèle des élus, à diverses masses de pouilleux et de margoulins se nourrissant sur la bête, pour nous confiner deux ans durant une lèpre imaginaire, masquer la population jusque dans les écoles sans raison scientifique, mais alors, diable, dis-je, il suffirait d'agiter au loin, dans un cadre et sous verre, un vulgaire bout de papier nommé Constitution - qui n'est jamais que la cinquième du nom, preuve déjà qu'elle n'a rien de miraculeux -, auquel nul n'a aujourd'hui spécifiquement donné son accord écrit en personne ?
Plaisanterie ? Exagération ? Point du tout. Il y a un siècle et des poussières, Lysander Spooner a dit l'essentiel sur le sujet, je vous renvoie à sa roborative lecture, bien certain tout de même de prêcher comme lui dans le désert aride de la déraison universelle.

Paul-Éric Blanrue



VENISE SOUS LE RÈGNE DE NIETZSCHE. Par Paul-Éric Blanrue.




- Carte postale de Friedrich Nietzsche à sa sœur Elisabeth le 18 mai 1880 :

« Je réponds, ma chère sœur, à ta lettre, qui m’a fait beaucoup de bien, avec une petite liste de prix, actuellement à Venise.

Une livre de cerises... 15 pfennigs

Une livre de figues (tout à fait correctes) 24 pfennigs

Une livre et demie de pain Graham 28 pfennigs

Biftek  45 pfennigs

Risotto 38-45 pfennigs

Macaroni 24 pfennigs

Rôti de veau à la sauce citron 38 pfennigs

Deux œufs 10 pfennigs

Sucre, le meilleur, en poudre, la livre 68 pfennigs

 Une grande éponge  24 pfennigs

Le tout transposé dans votre monnaie, en tenant compte du cours actuel – Pourtant on se plaint encore que tout soit devenu cher (...) »

Dans sa réponse, Elisabeth constate que « le mieux est de vivre à Venise où les prix sont étonnamment bas ». Ils étaient, en effet, trois à cinq fois moins chers qu’ailleurs en Europe. La situation a bien changé !

- Les cafés de la place Saint-Marc à l’époque de Nietzsche.

Extraits de Oscar Havard, Guide de Rome, Turin, Milan, Venise, Padoue, Florence, Assise, Ancône, Lorette, Naples, etc. (Paris, 1877) :

« Sur la place Saint-Marc, côté sud, Florian, établissement le plus fréquenté de Venise. Demi-tasse café noir : 20 cent ; grande tasse de café à la crême : 40 cent. ; de chocolat : 30 cent. ; glace : 30 cent. Café Svizzero, côté nord. Deghli Specchi, rendez-vous favori des Vénitiens ; Quadri ; Café Giardino Reale, à droite de la Piazzetta. Après le coucher du soleil, on place des centaines de petites tables et de chaises devant ces cafés, de sorte qu’une grande partie de la place en est encombrée ; il n’y a guère alors que des consommateurs de glaces. C’est aussi à cette heure que la place Saint-Marc est le rendez-vous d’une foule de marchands de coquillages, de verroteries, de friandises, etc. de musiciens et de déclamateurs. (...) Tous les jours, à deux heures, une nuée de pigeons vient s’abattre sur la place et prendre part à la distribution des grains qui leur sont octroyés par la municipalité vénitienne. C’est vers huit heures du soir que la place est la plus animée. Le coup d’œil qu’elle présente au clair de lune est des plus féériques... »

Extraits de Elie Cabrol, Notes de voyage, 1883 : Naples, Rome, Florence, Bologne, Venise, Milan, Turin (1884) :

« On répare les façades du Palais Ducal et de Saint-Marc. Certaines parties menaçaient ruines. Cette restauration fait honneur aux architectes qui la dirigent. Mais lorsque toutes ces mosaïques et surtout toutes ces colonnes si variées de forme et de marbre auront été redressées, grattées, polies, remises à neuf, ne sera-t-on pas arrivé à un effet désastreux pour l’œil ? (...) Après dîner, je m’assieds au café Florian. Sous les arcades, les magasins sont brillamment éclairés ; malgré l’incertitude du temps et la fraîcheur de la nuit, beaucoup de promeneurs. De la gaieté sans bruit. Mais que d’officiers, que de brillants officiers équipés àl’allemande ! Il est vrai qu’une musique militaire s’époumonne en face de Saint-Marc. Quelle musique, grand Dieu ! »

*

Composé de 575 aphorismes et sous-titré Réflexions sur les préjugés moraux, le livre Aurore fait référence à l’œuvre du mystique et gnostique allemand Jacob Bœhme, L’Aurore à son lever (1610), et comporte pour épigraphe un extrait du Rig-Veda, une collection d’hymnes sacrés de l’Inde antique : « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ».

La première ébauche de ces pensées est réalisée à Venise, au printemps 1880, avec l’aide de Peter Gast à qui Nietzsche dicte au jour le jour, car il a trop mal aux yeux pour réussir à écrire correctement. Le titre prévu était L’Ombre de Venise (L’Ombra di Venezia), par référence aux venelles ombreuses de la ville, et, aussi, à l’obscurité qui se répand l’après-midi sur les Fondamenta Nuove, un lieu qu’il aimait arpenter, non loin de ses lieux d’habitation favoris. Puis on a pensé à Une Aurore, mais Nietzsche s’est repenti : « Aurore et non pas Une Aurore. Avant tout un titre doit pouvoir être cité » (Gênes, 10 avril 1881).

Le volume paraît en juillet 1881. Avec Le Gai savoir, c’est le livre que Nietzsche trouve « le plus sympathique et personnel » (lettre à Karl Knortz, 21 juin 1888). Pour Daniel Halévy, « c’est Venise qui communiqua aux pages d’Aurore leur richesse, leur force et leur subtilité, l’éclat et la précision de leur détail. »

Aurore, livre vénitien ! Un aphorisme carcatéristique de la « morale » de ce petit livre sans morale ? Le n°215, par exemple :

« La morale des victimes. — ′′Se sacrifier avec enthousiasme′′, ′′s’immoler soi-même′′ — ce sont là les clichés de votre morale, et je crois volontiers que, comme vous le dites, vous parlez ′′avec franchise′′ : mais je vous connais mieux que vous ne vous connaissez, si votre ′′bonne foi′′ est capable d’aller de pair avec une pareille morale. Vous regardez de toute sa hauteur sur cette autre morale sobre qui exige la domination de soi, la sévérité, l’obéissance, vous allez jusqu’à l’appeler égoïste, et certes ! — vous êtes francs à l’égard de vous-mêmes en disant qu’elle vous déplaît, — il faut qu’elle vous déplaise ! Car, en vous sacrifiant avec enthousiasme, en vous immolant vous-mêmes, vous jouissez avec ivresse de l’idée que vous êtes dès lors uns avec le puissant, fût-il dieu ou homme, à qui vous vous consacrez : vous savourez le sentiment de sa puissance qui vient de s’affirmer de nouveau par un sacrifice. En réalité, vous ne vous sacrifiez qu’en apparence, votre imagination fait de vous des dieux et vous jouissez de vous-mêmes comme si vous étiez des dieux. Évaluée au point de vue de cette jouissance, combien vous semble faible et pauvre cette morale ′′égoïste′′ de l’obéissance, du devoir, de la raison : elle vous déplaît parce que là il faut véritablement sacrifier et immoler sans que le sacrificateur ait comme vous l’illusion d’être métamorphosé en dieu. En un mot, vous voulez l’ivresse et l’excès, et cette morale méprisée par vous s’élève contre l’ivresse et contre l’excès, — je crois volontiers qu’elle vous cause du déplaisir ! » À chacun de chercher dans ce livre savoureux et désaltérant comme une orange mûre, dans cet exercice vitaminé de libération spirituelle, l’aphorisme qui lui convienne ou celui qui l’éprouve pour apprendre à le surmonter !

*

- Dans Aurore : « Cent profondes solitudes composent ensemble Venise. D’où sa magie. Un symbole pour les hommes de l’avenir. »

- Trois ans après son premier séjour, Nietzsche se souvient du cimetière de l’île San Michele dans le chant du tombeau du Zarathoustra : « Là-bas est l’île des tombeaux, l’île silencieuse, là-bas sont aussi les tombeaux de ma jeunesse. »

Généalogie de la morale : « Je pense à l’instant à ma plus belle chambre de travail de la piazza di San Marco, à condition que ce soit le printemps et le matin entre dix heures et midi. »

- « Mon bonheur ! » (Gai savoir) :

Je revois les pigeons de Saint-Marc :
La place est silencieuse, le matin s’y repose.
Dans la douce fraîcheur indolemment j’envoie mes chants, Comme un essaim de colombes dans l’azur

Et les rappelle des hauteurs,

Encore une rime que j’accroche au plumage - mon bonheur ! mon bonheur !

Calme voûte du ciel, bleu-clair et de soie,
Tu planes protectrice sur l’édifice multicolore
Que j’aime — que dis-je ? — que je crains et envie... Comme je serais heureux de lui vider son âme !

La rendrais-je jamais ? —
Non, n’en parlons pas, pâture merveilleuse du regard !

— mon bonheur ! mon bonheur !

Clocher sévère, avec quelle vigueur de lion
Tu t’élèves ici, victorieux, sans peine !
Tu couvres la place du son profond de tes cloches — : Je dirais en français que tu es son accent aigu !

Si comme toi je restais ici
Je saurais par quelle contrainte, douce comme de la soie...

— mon bonheur ! mon bonheur !

Éloigne-toi, musique ! Laisse les ombres s’épaissir 

Et croître jusqu’à la nuit brune et douce !
Il est trop tôt pour les harmonies, les ornements d’or 

Ne scintillant pas encore dans leur splendeur de rose,

Il reste beaucoup de jour encore,
Beaucoup de jour les poètes, les fantômes et les solitaires.

— mon bonheur ! mon bonheur !

- Le chant du gondolier d’Ecce homo est inspiré par un crépuscule passé au pont du Rialto. Nietzsche rédige son poème « Venise » en 1888. Il le recopie dans Ecce homo, écrit à l’automne 1888, où il a cette pensée : « Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise. »

Venise

Accoudé au pont,
j’étais debout dans la nuit brune
De loin, un chant venait jusqu’à moi. Des gouttes d’or ruisselaient
sur la face tremblante de l’eau.
Des gondoles, des lumières, de la musique. Tout cela voguait vers le crépuscule. Mon âme, l’accord d’une harpe,
se chantait à elle-même, invisiblement touchée,
un chant de gondolier, tremblante d’une béatitude diaprée. — Quelqu’un l’écoute-t-il ?

Quelques mois plus tard, en janvier 1889, lors- qu’il est emmené de Turin à Bâle par son ami Franz Overbeck pour se faire soigner, en proie à la folie depuis le début de l’année, il chante ce poème durant la traversée nocturne (une demi-heure) du tunnel du Saint-Gothard.

*

C 'est en 1436 que l’on fait remonter à Venise la profession de maschereri, faiseurs de masques. Liés à la cité, dont ils sont l’un des emblématiques symboles, les masques ont une importance de premier ordre dans l’œuvre et la pensée de Nietzsche, sans que celui-ci ne prenne la peine d’établir la relation entre ces objets, la Sérénissime et sa philosophie. Rien ne vaut la lecture de son œuvre pour comprendre ce qui l’intéresse dans la pratique métaphorique et non carnavalesque du masque.

« Roi du carnaval, qui ne fait aucune distinction entre acteurs et spectateurs, le masque ouvre la voie à la fuite de la vie quotidienne, en donnant un exutoire aux instincts les plus répressifs et fait en même temps ressortir des aspects que la vie en société refoule normalement, en révélant parfois quelques vérités cachées » (v. Coll., Masques vénitiens et de la Commedia dell’Arte, Arsenal Editore, 2012).

N’oublions pas que le mot « personne » dérive du latin persona, qui désigne le masque des acteurs du théâtre antique. Peut-on être soi-même sans revêtir de masque ? Le masque est-il une partie de nous-mêmes ou la simple apparence de ce que nous sommes ? Le masque nous cache-t-il ou nous permet-il au contraire de nous révéler ? N’est-ce pas, par paradoxe, parce que l’on se cache que l’on peut laisser paraître ce que nous sommes au fond ? « L’homme est peu lui-même quand il parle à la première personne ; donnez-lui un masque et il vous dira la vérité », disait Oscar Wilde (1854-1900).

On laissera le lecteur intéressé par ces questions fascinantes lire la théorie qu’en expose Carl Gustav Jung (1875-1961), par exemple dans Dialectique du Moi et de l’inconscient (folio essais, Gallimard, 1986), mais on ne saurait trop lui conseiller de commencer par méditer les textes qui émaillent l’œuvre de Nietzsche à ce sujet, ainsi que les réflexions de deux auteurs que la question a captivés, Gilles Deleuze (1925-1995) et Lou Andréas-Salomé.

- Lettre à Peter Gast, Sils-Maria, 23 juillet 1885 : « Il est distingué de maintenir avec soin une apparence frivole par quoi l’on masque une stoïque dureté et la maitrise de soi. »

Le Voyageur et son ombre (175) : « La médiocrité est le masque le plus heureux que puisse porter l’esprit supérieur, parce qu’elle ne fait pas penser la grande foule, c’est-à-dire les médiocres, à un déguisement. »

Par-delà le bien et le mal (40) : « Tout ce qui est profond aime le masque ; les choses les plus profondes de toutes ont même en haine image et symbole (...) Il y a des procédés d’un genre si délicat que l’on est bien inspiré de les ensevelir sous une grossièreté pour les rendre méconnaissables ; il y a des actes d’amour d’une générosité débordante à la suite desquels il n’y a rien de plus recommandable que de se saisir d’un gourdin et d’en rosser le témoin oculaire : on lui brouillera ainsi la mémoire. Plus d’un est passé maître dans l’art de brouiller et de brutaliser sa propre mémoire pour se venger du moins de cet univers complice – la pudeur est inventive (...) il n’y a pas que la ruse perfide derrière un masque (...) – il y a tant de bonté dans la ruse (...) (un homme qui a de la profondeur dans sa pudeur) et fait en sorte qu’un masque à son effigie vagabonde a sa place dans la tête et le cœur de ses amis (...) (même s’il ne le veut pas, cet homme découvrira) que c’est malgré tout un de ses masques qui s’y trouve (...) Tout esprit profond a besoin d’un masque (...) un masque pousse continuel- lement autour de tout esprit profond, du fait de l’interprétation constamment fausse, à savoir plate, de toute parole, de tout signe de vie émanant de lui. »

Nietzsche contre Wagner : « La profonde souffrance rend grand Seigneur ; elle isole. – une des formes les plus subtiles de déguisement, est l’épicurisme, et une certaine audace du goût (...) qui prend la souffrance avec légèreté et se défend contre ce qui est triste et profond. Il y a des « hommes de belle humeur » qui se servent de la belle humeur parce qu’elle leur sert à se faire mal comprendre – ils veulent se faire mal comprendre. (...) Il y a d’insolents libres esprits qui voudraient cacher et nier qu’ils sont au fond d’incurables cœurs brisés – C’est le cas d’Hamlet : et alors la bouffonnerie même peut être le masque d’un funeste savoir trop certain. »

Nietzsche, Gilles Deleuze (PUF, 1965) : « Tout est masque, chez Nietzsche. (...) Il avait écrit : "Et parfois la folie elle-même est le masque qui cache un savoir fatal et trop sûr." En fait, elle ne l’est pas, mais seulement parce qu’elle indique le moment où les masques, cessant de communiquer et de se déplacer, se confondent dans une rigidité de mort. Parmi les plus hauts mo- ments de la philosophie de Nietzsche, il y a les pages où il parle de la nécessité de se masquer, de la vertu et de la positivité des masques, de leur instance ultime. Mains, oreilles et yeux étaient les beautés de Nietzsche (il se félicite de ses oreilles, il considère les petites oreilles comme un secret labyrinthique qui mène à Dionysos). Mais sur ce premier masque, un autre, représenté par l’énorme moustache. "Donne-moi, je t’en prie, donne-moi... - Quoi donc ? Un autre masque, un second masque.»

Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, Lou-Andreas Salomé (Grasset, 1992) : « Le comportement de Nietzsche, lui aussi, donnait la même impression de mystère et de mutisme. Dans la vie courante, il était d’une grande courtoisie et d’une douceur presque féminine, d’un caractère égal et bienveillant ; il prenait plaisir aux formes raffinées et élégantes de la vie, et il ne cessa de leur attacher une importance considérable. Mais la joie du déguisement ne fut jamais étrangère à ce plaisir – un manteau et un masque qui cachaient une vie intérieure jamais, ou presque jamais, dévoilée. »

*

Nietzsche en Italie, Guy de Pourtalès (1881-1941), Bernard Grasset, 1929 :

« Il est entendu que Venise est la cité des amours. (...) Elle fut pour Nietzsche le lieu béni de sa convalescence. Non du tout une « ville d’art », une « ville de beauté », et, comme pour tant d’autres, un bel exercice de littérature peinturluré de couchers de soleil, une rutilante symphonie d’eaux mortes où se reflètent des galanteries casanoviennes. Pour le Nietzsche échappé à son bagne pédagogique, Venise n’est que l’exquise cité du silence et de la libre méditation. (...) Pour lui, pas d’églises, pas de Tiepolo, de Tintoret, de doges, de pont des soupirs, ni petits érotismes stendhaliens, ni tire-laine, ni carnaval en costume du XVIIIe. Cet artiste ne frémit qu’aux jouissances de la pensée coulées dans la musique des mots. (Et notez qu’il n’est nullement hostile au plaisir ni aux filles). Il n’entre jamais dans un musée, ces conservatoires de rêves défunts et d’ambitions épuisées. Il ne goûte que la vie (...) Lorsqu’il revint à Venise au printemps suivant (1886), Nietzsche y apporta un nouveau manuscrit achevé, enveloppé de papier et noué de petites faveurs. C’était Par-delà le bien et le mal, qui restera comme l’un des joyaux les plus purs, les plus transparents de la prose allemande. Il est bien étonnant et philosophiquement bien beau, que plus Nietzsche descend vers sa mort cérébrale, plus sa pensée devient ailée. Il y a maintenant en lui un don de prescience et de divination presque surnaturels. Bergson et Freud sont en puissance dans bien des pages de son nouveau livre. Et Gide. Et même Maurras, par le truchement de Machiavel. Et voire Mussolini (...) Il est intéressant de remarquer que ces choses ont été pensées et écrites sous le ciel voisin de celui où naissait, exactement à cette date, Mussolini. Elles sont toutes imprégnées d’Italie ; d’une vieille Italie à la Stendhal et d’une jeune Italie réaliste ; d’une Venise à la Peter Gast ; de musiques sonnantes et dansantes à la Georges Bizet. »

- Michel Onfray (1959), La sculpture de soi – La morale esthétique, Grasset, 1993 :

« Mon premier voyage à Venise fut sans souci de l’ombre nietzschéenne. Je ne me souvenais plus qu’entre Sils et Gênes, Nice et Messine, il y eût la cité des doges. Plus tard, lorsque j’y revins, j’eus envie de pérégrinations sur les lieux hantés par le philosophe. En suivant les traces de Zarathoustra, je savais qu’on se perd dans le dessein de se retrouver. Un modèle n’est pas une prison, il invite à trouver sa voie et manifester son ingratitude : chemin faisant, il s’agit de se défaire des ombres avant qu’elles ne deviennent des défroques, des entraves. Il faut être nietzschéen comme, vraisemblablement, Nietzsche aurait aimé qu’on le fût : en insoumis, en rebelle. Le paradoxe est que, même ici, il s’agit de leçons...

(...) Après la lumière, les parfums, l’énergie et la grâce, il fallait que la cité fût musiquée, entre le madrigal et l’aria d’opéra. Aussi insaissiable qu’une orchestration, aussi fugace qu’un écho d’harmonie, Venise, chant profane sur lequel Dionysos puisse danser et prendre la forme de Zarathoustra.

Dans la cité de Monteverdi, Nietzsche et Gast (...) mettent au point le manuscrit d’Aurore (...) puis ils pensent, ensemble, un ouvrage sur Frédéric Chopin. Nietzsche lit George Sand, Gast étudie les partitions, ils jouent les pièces au piano. Il me plaît d’imaginer, sous les doigts du philosophe, l’Étude n°12 en ut mineur, en allegro con fuoco – l’expression musicale du génie nietzschéen, de sa qualité, de son destin.

(...) Rendez-vous est déjà pris avec la déraison – l’étude de Chopin montre ce qui reste à parcourir et quel abîme s’ouvre aubout du sentier. Nietzsche ne sait pas qu’il écoute là la préfigura- tion de son effondrement. (...) Solitaire, toujours habité par les songes et préoccupé par les aphorismes en cours, il emboîte le pas aux âmes mortes ayant, elles aussi, joué du labyrinthe vénitien. (...) Et la nuit est peuplée de songes avec lesquels se nourrissent les livres. Le lendemain, on peut voir le philosophe piazza San Marco en plein soleil, écoutant la fanfare militaire, ou, plus intempestif, sortant de l’office à la basilique, le dimanche, car il aime le lieu encore plein des mânes de Cavalli et Gabrieli. Les jardins publics lui plaisent et les terrasses où il goûte les huîtres et les figues, qu’il aime par-dessus tout. Enfin il a ses habitudes chez Barbese dont les bains chauds sont revigorants. (...) Le long de la lagune, entre la cité des doges et l’appel de la haute mer, il promène son corps secoué de tressaillements, traversé de fulgurances ».

- Philippe Sollers (1936), Dictionnaire amoureux de Venise, art. « Nietzsche », Plon, 2004 :

« Nietzsche, Proust : transformation de la perception et de la pensée du Temps.

Au cœur de ces deux expériences révolutionnaires, une ville : Venise.

Il est remarquable que ces deux aventures, très différentes, aient lieu toutes les deux à la fin du XIXsiècle et à l’orée du XXsiècle, quand Venise semble avoir ′′disparu′′ dans une décadence irréversible. Remarquable aussi que le campanile, évoqué par Nietzsche en français comme un "accent aigu", soit le même que Proust voit dominé par un ange d’or, et qui s’effondre en 1902, pour être recontrstruit par la suite. Un signal pour plus tard, une ponctuation d’espoir.

Le correspondant de Nietzsche, à Venise, est un musicien, Friedrich [NDA : en réalité Heinrich], rebaptisé par lui Peter Gast, sur quoi il fonde de grands espoirs de rénovation musicale (...) Cette amitié est elle-même un roman passionné.

(...) Sils-Maria, Gênes, Turin, Nice : on suit avec une étrange empathie tous les déplacements de Nietzsche, ses différentes adresses, ses problèmes de climat, de nourriture, de logement. Mais Venise a un autre nom : Musique.

(...) Nietzsche souffre littéralement de l’absence de musique. Il n’y a presque rien dans les concerts, il se rabat sur la Carmen de Bizet, il n’a pas accès au grand répertoire européen des XVIIet XVIIIsiècles, ce qui nous paraît aujourd’hui difficile à imaginer. Scène impossible à imaginer : Nietzsche appuyant sur un bouton, et ayant à sa disposition instantannée tous les enregistrements de Monteverdi, Vivaldi, Bach, Haendel, Haydn, Mozart [NDA : Nietzsche avait une profonde admiration pour Mozart]. La preuve dont il a besoin et qui lui manque.

(...) Peu importe que la musique de Gast soit finalement médiocre. Il faut qu’il y ait un corps et une conscience de musique pour ce printemps, pour cet autre temps.

(...) Venise c’est le printemps, l’allègement, la joie, la résurrection, Pâques. (...) Ailleurs, pas de musique, tout est lourd, grossier, blessant, gestes, mimiques, accents. Tout le monde chante en parlant et, en général, chante mal. Trop fort, trop vite, trop mensongèrement, mauvaise poésie, sentimentalisme, niaiserie, vulgarité générale. »

Paul-Eric Blanrue