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dimanche 28 mars 2021

La liberté c'est la propriété ; la propriété c'est la liberté. Par Paul-Eric Blanrue.

 



Extraits de Paul-Eric Blanrue, Sécession, l'art de désobéir (Fiat Lux, 2018).


« Le but de la loi est non pas d'abolir ni de restreindre, mais de préserver et d'accroître la liberté des gens. »

John Locke

 

Blâmable en bien des points, la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 n’était pas totalement faisandée puisqu’elle reconnaissait le droit individuel de propriété comme étant « absolu» et « inviolable ». La France l’a totalement oublié. On ne jure plus que par l’État et la prépotence de la collectivité, avec la pharamineuse idée de redistribution sociale, principal vecteur de l’agression étatique contre l’individu, notion d’autant plus dangereuse qu’elle facilite l’écrasement des libertés en se parant des plumes d’une infrangible générosité.

Ce livre sécessionniste bataille pour une société contractuelle de propriétaires et de copropriétaires délivrée de l’intervention oppressante de l’État. La liberté d’expression, dont il a beaucoup été question dans les chapitres précédents, est devenue une valeur flottante, que des gauchistes, par sentimentalisme et erreur de logique, ont tendance à séparer du droit de propriété, autre droit naturel tout aussi élémentaire. « Il est interdit d’interdire !», hurlait-on en mai 68. Rien n’est plus insensé que ce slogan crâneur pour enfants gâtés élevés durant les Trente Glorieuses (caractérisées par une explosion du nombre de fonctionnaires) par une bourgeoisie parisienne assotée, décervelée par les confusions mentales du torve Jean-Paul Sartre (« Tout anticommuniste est un chien ») et les trémulations de Dany Cohn-Bendit et de ses complimenteurs. Nul n’est besoin de cogiter longtemps pour se rendre compte que ces deux droits, la liberté et la propriété, sont étroitement liés.

La liberté d’expression implique une première propriété, celle de son esprit et de son corps, qui se situe au fondement de toute pensée rigoureuse lorsque l’on entend défendre avec sérieux l’individualisme méthodologique. Même si l’on est influençable au point de se transformer en poule caquetant sur scène, devant sa petite amie, lors d’une séance d’hypnose de théâtre, le voudrait-on que nous ne pourrions pas complètement aliéner notre volonté à un tiers durant toute notre vie, à moins d’être un robot sans conscience ou un légume. Ceux qui veulent être libres ne peuvent pas échapper à l’acceptation de cette nécessaire forme de propriété, sans quoi la liberté désirée ne s’applique qu’à un ectoplasme.

La liberté en question doit également pouvoir s’exercer quelque part. Où ? Peu suspect de vouloir délimiter arbitrairement la liberté, l’anarcho-capitaliste Murray Rothbard, magistral réintroducteur du principe de propriété dans les années soixante, répond : « Certainement pas sur une propriété où un homme s’est introduit sans autorisation. Autrement dit, il n’a ce droit que sur sa propre propriété ou sur la propriété de qui a consenti à l’accueillir, soit gracieusement, soit en vertu d’un droit de location. En fait, il n’existe aucun Droit particulier ‘à la libre expression’ ; il n’y a que le Droit général de propriété qui est le Droit d’un homme de faire ce qu’il veut de sa propriété et de signer des contrats volontaires avec d’autres propriétaires » (Power and Market, cité dans L’Éthique).

Énoncée de manière aussi catégorique une telle vérité peut surprendre celui qui a l’habitude de militer pour la liberté de parole en lantiponnant une rhétorique à l’eau de rose, mais c’est une banalité que chacun peut aisément comprendre. Sauf à la première niguedouille venue, il ne viendrait à l’idée de personne de trouver naturel d’aller insulter son voisin dans son appartement sans avoir été convié ni invité à faire le zigoto. Un économiste libéral ne clabaudera pas si L’Humanité lui refuse une chronique vantant le libre échange, sauf s’il a été payé pour écrire son papier dans ce torchon et que le contrat est rompu sans explication ni réparation. Je n’ai pas plus « le droit » d’écrire un article dans l’immonde Monde qu’un journaliste du Monde n’a celui de venir bafouiller ses lieux communs à l’une de mes conférences si je lui en refuse l’entrée. Bannir de son compte Facebook un hater ou un troll est une réaction saine et légitime (dont je ne me prive jamais, il n’y a pas de petits plaisirs). Les Femen n’ont pas davantage le « droit » de montrer leurs flasques mamelles et d’hurler des slogans dignes d’hystériques échappées de l’asile lors de manifestations se tenant dans des lieux privés.

Dans mon Livre noir, j’ai raconté mes pérégrinations chez des éditeurs de sensibilités politiques différentes pour tenter de faire paraître des livres ayant apparemment des lignes idéologiques différentes - alors qu’en réalité je ne faisais qu’y rapporter le fruit de mes recherches, qui, par essence, n’ont pas de ligne idéologique. En nul temps, je ne me suis offusqué d’un refus. J’ai spécifié au contraire, dans l’avant-propos de l’ouvrage cité, qu’ « il n’est pas dans l’obligation d’un journal ni d'une maison d'édition d’accepter des lignes qui peuvent mettre sa direction en péril, ses lecteurs ou ses chers actionnaires dans l’embarras ». Un éditeur catholique a répugné à m’établir un contrat pour un ouvrage niant l’authenticité du Suaire de Turin. C’était son droit le plus strict. Plus grave a été la censure de l’émission télévisée que j’avais enregistrée sur ce thème sur la chaîne KTO et qui a été déprogrammée en tapinois après mon premier passage. Je n’en avais pas été averti et il pouvait sembler aux téléspectateurs que j’avais été un invité extravagant, coupé au montage pour des raisons suspectes. Mais la chaîne de télévision ne m’appartenait pas, je n’en étais pas actionnaire, et nul contrat ne nous liait.

La véritable censure que j’eus à subir, ce fut lorsque mon Sarkozy, Israël et les juifs, que j’avais dû aller faire éditer en Belgique en 2009 à cause de la tremblote des éditeurs français auxquels j’avais soumis mon manuscrit (leur couardise n’est plus à démontrer), fut brusquement stoppé net à la frontière par le distributeur, qui en interdit la diffusion en France alors que l’ouvrage était correctement écrit, légal, ni condamné ni poursuivi. Ce douanier improvisé, inquisiteur dans l’âme, ne s’épancha pas en explications. En dépit du contrat passé avec Marco Pietteur, propriétaire de la maison Oser dire qui m’éditait, il s’obstina dans son refus comme s’il craignait d’être jeté pour l’éternité dans les flammes de l’enfer de Dante. Afin que ce livre innocent, apologie de la paix et de l’indépendance, puisse être disponible dans les librairies et les FNAC de France, Pietteur dut changer de distributeur et passer un contrat avec une nouvelle entreprise, dont le patron avait le sens de l’honneur. Nous perdîmes six mois en tracasseries inutiles, mais nous gagnâmes la partie grâce à la formidable mobilisation sur Facebook de centaines de lecteurs qui, pour protester contre ce que mon avocat, Maître John Bastardi Daumont, avait nommé la « censure par le vide », publièrent à foison des photographies sur leur profil où ils figuraient à découvert avec mon livre, commandé par correspondance, entre les mains. On appela cette opération « l’Album de la liberté ». Je m’en souviens avec émotion.

Chez soi, dans son journal, dans une salle louée à cet effet, dans un domaine réservé, ou lorsqu’un livre est publié par un éditeur bienveillant et distribué par un diffuseur respectant sa parole, on est libre de dire ce que l’on veut. Personne n’a le droit moral de nous en empêcher - l’État, cet agresseur permanent, moins que quiconque, lui qui définit à sa guise la liberté civile dont nous disposons en vertu du droit positif et non du droit naturel qui lui est antérieur.

La propriété est un droit naturel fondamental, un périmètre de sécurité destiné faire respecter la liberté contre les empiétements des aliens et de l’État. Comme disait Lord Acton : « Une société qui ne connaîtrait pas les institutions de la propriété privée se condamnerait à ne jamais savoir ce qu'être libre veut dire ».

*

Il en va de même dans le domaine économique. En France, la propriété privée a mauvaise presse. Pas celle qui nous permet d’être pourvus de voitures, encore heureux, même si Mme Anne Hidalgo et les socialistes parisiens, par diverses vexations, entraînent la population laborieuse à utiliser les transports en commun pour ne pas altérer les promenades postprandiales de Jean-Guy et Jules-Édouard, en compagnie de leur bichon blanc, sur les quais de Seine. Pas la propriété du logement non plus, puisque, selon le chiffres d’Eurostat, les Français sont environ 60% à être propriétaires de leur appartement, même si les chiffres sont inférieurs à ceux de la moyenne européenne (dix points de moins), en grande partie à cause des frais de notaire (constitués principalement de droits dus au Trésor public)de la taxe d’habitation, de la taxe foncière, de l’ISF, de l’impôt sur les plus-values immobilières, etc.

En revanche, la propriété conçue comme le fondement de l’organisation économico-sociale pose davantage de difficultés dans un pays saccagé par le mode de pensée socialiste régurgitée par les énarques et les polytechniciens formatés depuis des générations au dogme étatique. Ces élites inamovibles établissent notes, fiches techniques et dossiers clé en main pour un personnel politique inculte, incapable d’écrire sans commettre de fautes de syntaxe un discours pour l’inauguration du marché aux fleurs de Melun (en tant qu’ex-ghoswritter de politiciens, je sais de quoi je parle).

On se souvient de la formule de Pierre-Joseph Proudhon : « La propriété c’est le vol ! » On se souvient moins qu’à la fin de sa vie, il disait « l’impôt c’est le vol ! » La propriété désigne les droits exclusifs d'une personne (ou d’un groupe) sur un ensemble de choses, pas nécessairement des objets matériels, mais qui incluent évidemment la possession d’une entreprise. Lorsqu’il est question d’entreprise, le Français a souvent en tête les cartels bancaires, les grandes assurances ou L’Oréal, Danone, Auchan, Michelin ou Renault, dont il se gaussera des privilèges – souvent réels en raison du capitalisme de connivence, c’est-à-dire lorsque, contrairement à la règle de libre concurrence, la sphère entre l’État et les grandes entreprises devient perméable et que l’État leur accorde son soutien par copinage, entrant ainsi dans un système de corruption. Ce faisant, la population, indignée à juste titre, perd de vue que ce ne sont pas les grandes entreprises qu’il faut effacer de la carte, mais l’interventionnisme étatique qu’il convient d’annihiler !

Par ailleurs, ces grandes entreprises embauchent peu et sont loin d’être la majorité du genre. Selon les chiffres de 2014, la France comptait quatre millions de PME, soit 99 % des entreprises et 48,5 % de l’emploi salarié (en équivalent temps plein). Elles réalisaient 43,4 % de la valeur ajoutée. Ce sont ces PME qui assurent l’essentiel des créations d’emplois. Entre 2009 et 2015, leur nombre d'emplois a bondi de 330 000 dans un contexte de faible croissance tandis que celui des grandes entreprises baissait de 80 000. Elles sont les garantes de la santé du pays. C’est la France qui travaille, celle des petits entrepreneurs. Selon une enquête d’OpinionWay menée à l’occasion du vingt-troisième salon des entrepreneurs, 37% des Français ambitionnaient de créer ou de reprendre une entrepriseComment les traite l’État ? Mal. Très mal. Pourquoi ? Parce que, sauf rarissime exception, les entrepreneurs ne sont pas des révolutionnaires surexcités et vociférant, déversant leur fiel contre une autre catégorie sociale. Ils ne descendent pas dans les rues avec des masses pour casser les cabines téléphoniques et protester contre un taux de TVA aberrant en brûlant des voitures. Les PME, pourtant, veulent embaucher. Mais elles ont du mal à le faire. Trop de taxes. De fait, 50% des entreprises créées disparaissent avant d’atteindre leur sixième année d’existence.

Comme toujours, pour apprécier une situation, il faut revenir aux principes. Dans Pourquoi la propriété (Pluriel, Hachette, 1985), Henri Lepage remarque que contrairement au collectivisme marxiste, « la propriété privée est une institution qui n'a jamais été inventée par personneLe régime de la propriété privée est le produit d'un long processus d'évolution séculaire au cours duquel les hommes - en luttant contre la rareté - ont progressivement appris à découvrir les instruments culturels, économiques et juridiques les mieux à même de résoudre leurs problèmes de vie et de survie. »

C’est tout le contraire du « constructivisme » dénoncé par Friedrich Hayek, ce courant de pensée traversant la droite comme la gauche qui se faisait fort de transformer l’homme quel que soit le prix à payer, et qui a conduit aux totalitarismes du XXe siècle, au Goulag et aux camps d’extermination. Hayek a montré avec pertinacité comment les nationalisateurs et autres planificateurs en carton-pâte ne connaissent rien à la science économique, ne faisant point de l'économie mais de l'idéologie méphitique. Le capitalisme n'est pas né dans la cervelle d'un hégélien de Trèves ou dans celle d'un fat inspiré, il a été un développement naturel de l'histoire. Dans sa version marchande, il s'est développé depuis les pays libres du Nord ou les cités-État italiennes comme Venise, qui, pour autant que je le sache, n'est pas synonyme d'horreur économique. Les planificateurs croient à la toute-puissance de la raison raisonnante, mais ils ignorent les leçons de l'école de Salamanque (Espagne, XVIe siècle) qu’Hayek a réhabilitée, laquelle posait, avec une prudence toute aristotélicienne, la théorie de l'inconnaissance : on ne peut pas prédire l'avenir, incertain par nature, on ne sait pas quoi produire, ni comment, ni pour qui, ni le juste prix, ni le juste salaire. Il n'y a pas d'objectivité en ces matières. Le prix se fait sur le marché, tout comme on ne connaît les besoins que dans une économie ouverte et concurrentielle. Pour cela, il faut une société de propriétaires privées, et un État poussé dans ses derniers retranchements, absent du marché.

Bien que la propriété privée existât sous diverses formes, depuis le néolithique en passant par la société romaine, John Locke fut l’un des premiers à la justifier longuement d’une façon adaptée au droit naturel. Pour le philosophe, les hommes n’ont que l’usufruit commun de toutes les choses de ce monde, qui, selon lui, leur a été confié par Dieu. D’un autre côté, Locke met en évidence la propriété concrète que chaque individu a de son « domaine propre » : son corps, son esprit, ses croyances, ses actes. De là découle l’idée que l’individu est, par droit naturel, propriétaire non seulement de son travail, des fruits de son travail mais aussi de tout ce à quoi il a mêlé son travail. Il n’est pas question d’un pacte mythique établissant la propriété en remontant à des temps légendaires. La légitimité morale de la propriété est établie en conclusion d’un raisonnement déductif dont les arguments s’enchaînent avec une imperturbable logique qu’Hercule Poirot eût applaudie des deux mains. Quoi que les ressources constituent le fonds commun auquel chacun a priori a libre accès, celles-ci peuvent toutefois devenir légitimement une propriété privée, interdisant, par définition, l’accès à d’autres hommes. Voici pourquoi.

Le texte de Locke est long mais essentiel à connaître : « Bien que la terre et toutes les créatures inférieures appartiennent en commun à tous les hommes, chacun garde la propriété de sa propre personne. Sur celle-ci, nul n'a droit que lui-même. Le travail de son corps, et l'ouvrage de ses mains, pouvons-nous dire, sont vraiment à lui. Toutes les fois qu'il fait sortir un objet de l'état où la Nature l'a mis et laissé, il y mêle son travail, il y joint quelque chose qui lui appartient, et de ce fait se l'approprie. Cet objet, soustrait par lui à l'état commun dans lequel la nature l'avait placé, se voit adjoindre par ce travail quelque chose qui exclut le droit commun des autres hommes (…) Quiconque s'est nourri des glands ramassés sous un chêne, ou des fruits cueillis sur les arbres d'un bois se les est certainement appropriés. Nul ne saurait nier que les aliments ne soient à lui. Je pose donc la question, quand ont-ils commencé à lui appartenir ? Quand il les a digérés ? quand il les a mangés ? quand il les a fait bouillir ? quand il les a rapportés chez lui ? ou quand il les a ramassés ? À l'évidence, si la première cueillette ne l'en a pas rendu propriétaire, rien d'autre ne le pouvait. Ce travail les a mis à part des biens communs. Il leur a adjoint quelque chose qui s'ajoutait à ce qu'avait fait la nature, la mère de tous les hommes, et par là ils sont devenus son bien propre. Quelqu'un viendra-t-il prétendre qu'il n'avait aucun droit sur les glands ou sur les fruits qu'il s'est appropriés de la sorte, faute de consentement de l'humanité entière pour les rendre siens ? Était-ce voler que prendre ainsi pour lui ce qui appartenait en commun à tous ? S'il avait fallu obtenir un consentement de ce genre, les hommes seraient morts de faim malgré l'abondance que Dieu leur a donnée. Sur les terres communes qui restent telles par convention, nous voyons que le fait générateur du droit de propriété sans lequel ces terres ne servent à rien, c'est l'acte de prendre une partie quelconque des biens communs à tous et de la retirer à l'état où la nature la laisse. Cependant le fait qu'on se saisisse de ceci ou de cela ne dépend pas du consentement exprès de tous. Ainsi l'herbe qu'a mangée mon cheval, la tourbe qu'a fendue mon serviteur et le minerai que j'ai extrait, partout où j'y avais droit en commun avec d'autres, deviennent ma propriété sans la cession ni l'accord de quiconque. Le travail qui m'appartenait a fixé mon droit de propriété en retirant ces objets de l'état commun où ils se trouvaient. (...) À présent que la propriété ne porte plus au premier chef sur les fruits de la terre et sur les bêtes qui y vivent, mais sur la terre elle-même en tant que celle-ci inclut et comporte tout le reste, il me parait clair que cette propriété, elle aussi, s'acquiert comme la précédente. La superficie de terre qu'un homme travaille, plante, améliore, cultive, et dont il peut utiliser les produits, voilà sa propriété » (Deuxième traité du gouvernement civil).

Dans la vision lockéenne, la liberté comprise comme le « droit de faire ce qu‘on veut » n’existe pas. Ce n’est pas la liberté du renard dans le poulailler que les socialistes ont en bouche dès qu’il s’agit de légiférer contre la liberté entrepreneuriale. Il faut au contraire respecter la propriété des autres et ne pas violer leur liberté. On dispose de la liberté de faire avec ce à quoi on a droit « par nature ».

Dans Les Harmonies économiques, Frédéric Bastiat donne une semblable définition, plus concise mais tout aussi excellente, de la propriété privée : « C’est le droit de s’appliquer à soi-même ses propres efforts, ou de ne les céder que moyennant la cession en retour d’efforts équivalents ». Il précise : « Il y a les dons naturels, les matériaux gratuits, les forces gratuites ; c’est le domaine de la Communauté. Il y a de plus les efforts humains consacrés à recueillir ces matériaux, à diriger ces forces ; efforts qui s’échangent, s’évaluent et se composent ; c’est le domaine de la Propriété. En d’autres termes, à l’égard les uns des autres, nous ne sommes pas propriétaires de l’Utilité des choses, mais de leur valeur, et la valeur n’est que l’appréciation des valeurs réciproques (…) À l’égard des uns et des autres, les hommes ne sont propriétaires que de valeurs et les valeurs ne représentent que des services comparés, librement reçus et  rendus. »

Dans son Manifeste libertarien, Murray Rothbard trace les grandes lignes de la société de marché, c’est-à-dire un monde où règnent la liberté et la propriété : « Un homme, X, est propriétaire de son corps et de son travail, ainsi que de la ferme qu’il a défrichée et sur laquelle il cultive du blé. Un autre homme, Y, est propriétaire du poisson qu’il pêche ; un troisième, Z, est propriétaire des choux qu’il cultive et du sous-sol sur lequel ils poussent. Mais, à partir du moment où un homme possède quelque chose, il a le droit de faire don ou d’échanger ces titres de propriété avec un autre, transaction à la suite de laquelle cette autre personne acquiert un titre de propriété absolu. De ce corollaire, le droit de propriété privée fournit la justification élémentaire de la liberté contractuelle et de l’économie de marché. Ainsi, si cultive du blé, il pourrait et il donnera probablement son accord pour échanger une partie de sa récolte de blé contre une partie du poisson pêché par ou contre un ou plusieurs choux cultivés par Zet s’accordant volontairement pour échanger leurs droits de propriété (ou et Z, ou et Z), la propriété devient en toute légitimité la propriété de l’autre personne. Si échange du blé contre le poisson d’Y, dès lors le poisson devient la propriété de X, dont il peut disposer librement, et le blé devient la propriété d’exactement de la même manière. En outre, un homme peut échanger non seulement les objets tangibles qu’il possède mais également sa force de travail, dont il est naturellement le propriétaire. Ainsi, peut offrir d’enseigner aux enfants du fermier contre une partie des produits de la ferme. »

Lorsqu’un individu achète une voiture pour X euros, il transmet la propriété de ses X euros au concessionnaire qui lui transmet la propriété de la voiture. Le concessionnaire préfère gagner X euros que de conserver la voiture et l’acheteur préfère acquérir la voiture que de garder ses X euros sur son compte courant. Chacun est gagnant. Dans le cas contraire, l’échange ne se conclut pas.

Résumons. La propriété est à la base de toute société d’hommes libres. Nous vivons dans un monde de rareté où les obstacles s’accumulent. Si l’air que nous respirons est gratuit pour tous, il n’en va pas de même pour la plupart des choses dont nous avons besoin pour vivre et que nous avons du mal à obtenir. Nous ne savons pas tous pêcher, nous n’entretenons pas tous de jardins pour planter des arbres fruitiers et des parterres de roses, n’avons pas tous vocation à être des tondeurs de moutons ou des éleveurs d’escargots, nous ignorons comment se fabrique un four à micro-ondes, une chaîne hi-fi ou un parachute, nous sommes pour la plupart incapables de bâtir une maison, même en kit, voire de cuire une pizza dans un four au feu de bois, nous ne pouvons pas rédiger les journaux que nous lisons. Animaux sociaux, nous avons besoin les uns des autres et la division du travail permet des échanges d’individu à individu se déroulant dans un ordre spontané, sans que l’État ait à régler le nombre de pizzas Marguerita qui devront sortir du four sur le coup de midi, sans qu’il ait à déterminer à quelle sauce (beurre, persil et ail ou roquefort) la cassolette d’escargots devra être dégustée, sans nous dire quel journal nous devrons conserver ou celui qui nous servira à emballer les épluchures de pommes de terre.

C’est pour qu’il puisse vivre et survivre en toute circonstance que chaque individu a le droit naturel à la propriété. Puisque l'homme doit assurer son existence par son propre effort, celui qui serait démuni de droit sur le produit de son labeur n'aurait aucun moyen d'assurer son existence. L’homme doit travailler pour vivre et par conséquent doit pouvoir librement jouir du fruit de son labeur. Un individu, propriétaire de sa peine et de son habilité, est ainsinous disent les économistes et philosophes du droit naturel,  propriétaire de ce qu’il obtient en fonction de ses efforts. L’homme a un droit naturel sur son propre travail, sans quoi il serait un esclave pétrifié qui perdrait sa dignité d’homme et serait à la merci d’un tiers. Les ressources naturelles inutilisées que l’homme transforme par son travail lui reviennent de droit. Il rend aussi des services à celui qui ne peut pas, pour de multiples raisons, s’occuper de tel ou tel travail. On assiste ainsi en permanence à des échanges de services réciproques, « gagnant-gagnant », dans tous les domaines, sans que l’État ait besoin d’intervenir pour y mettre son grain de sel, puisque le patron d’un snack sait mieux qu’un énarque rogue au crâne luisant à quelle température ses fidèles clients préfèrent savourer leur hot-dog.

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« Une objection courante formulée à l’encontre de la propriété privée, écrit David Friedman dans Vers une société sans État (Les Belles Lettres, 1973), c’est qu’il s’agirait d’un système immoral parce qu’il repose sur l’égoïsme. Or, ceci est faux. La plupart des gens définissent l’égoïsme comme une attitude qui consiste à ne s’occuper que de soi et à considérer le bien-être des autres comme quantité négligeable. L’argument en faveur de la propriété privée est indépendant de ce choix éthique ; il repose simplement sur le fait que des personnes différentes poursuivent des objectifs différents. Chacun est égoïste uniquement dans ce sens qu’il accepte et suit sa propre perception de la réalité, sa propre vision du bien. (…) Une seconde objection souvent formulée à l’encontre d’un système de propriété privée, c’est que les ressources peuvent être mal réparties. Un homme peut mourir de faim, alors qu’un autre a plus à manger qu’il ne le peut. C’est vrai, mais c’est vrai de tout système de répartition des ressources. Quiconque prend une décision peut en prendre une que je réprouve. Naturellement, nous pouvons mettre sur pied une bureaucratie d’État chargée de nourrir les affamés et de vêtir ceux qui sont nus. Mais cela ne veut pas dire qu’ils seront nourris et vêtus. Il arrive un moment où une ou plusieurs personnes doit décider qui aura quoi. Les mécanismes politiques, les bureaux et les bureaucrates poursuivent leurs objectifs propres, tout aussi sûrement que les entrepreneurs privés poursuivent les leurs. »

C’est exactement ce qu’il s’est passé en URSS et dans ses pays satellites. Le séjour de plusieurs semaines que je fis en Pologne durant l’hiver 1986, à Varsovie, Cracovie puis Zakopane, sous le règne sans partage du tyran communiste Wojciech Jaruzelski, le général aux lunettes au beurre noir, m’a profondément marqué. La ville de Zakopane est devenue désormais, grâce à l’économie de marché, une station mondialement réputée de sports d’hiver, mais c’était en ces temps-là un parc sauvage, non entretenu, où les gens se déplaçaient, faute de mieux, en voitures à cheval. C’était romantique mais lent. Nous étions parvenus non sans mal à traverser le pays grâce à un train à vapeur et des billets achetés au marché noir, puisque nos billets officiels ne correspondaient à aucun horaire affiché. Il était difficile d’utiliser une voiture puisque les stations d’essence étaient éloignées d’environ cent kilomètres les unes des autres. Nous nous étions rendu dans les magasins de fournitures d’État pour nous équiper avant de dévaler les pistes où l’on ne pouvait accéder que par la grâce d’un unique téléphérique hors d’âge. S’il fut assez facile de dénicher un ski, je dis bien un ski, il fut par contre beaucoup plus délicat de trouver son double pour faire la paire. Semblable méchef avec les chaussures de ski : s’il était aisé d’en trouver deux, cette fois les tailles n’étaient pas assorties, sauf miracle. Passons sur le reste de l’équipement : la plupart du temps, les clients quittaient le magasin avec un seul bâton en main, et advienne que pourra ! Aucun Polonais ne sortait de ses gonds, c’était l’habitude. Quant aux rares remonte-pentes, ils étaient originaux puisque bloqués de 12h à 17h, horaires de la pause syndicale. Quoi de plus insolite que de skier la nuit, à la belle étoile, sur la chaîne montagneuse des Tatras dont les pistes n’étaient pas délimitées ni damées  ?

Quand nous revînmes en France, après plusieurs semaines de dénutrition, ma petite amie Wanda et moi fûmes bloqués à la gare frontalière française par une grève des cheminots cégétistes qui réclamaient je ne sais plus quel nouveau privilège. Admirable symbole ! Dans les wagons, les Polonais riaient à gorge déployée : « Vous avez les mêmes sympathiques enragés que chez nous ! » N’était-ce point magnifique ? Pourquoi ces guignols bilieux n’émigraient-ils pas derrière le rideau de fer ?

Vers cette époque, une blague circulait parmi la population d’Union soviétique, qui prenait avec humour et un certain cynisme la tragique situation dans laquelle il fallait tenter bon gré mal gré de survivre. En URSS, il y avait alors un délai d’environ dix années pour commander une voiture, les fameuses Lada (« Combien de personnes peut-on mettre dans une Lada ? Tout dépend de la puissance de la dépanneuse »). Au « paradis des travailleurs », seule une famille sur sept possédait une automobile. Pour parvenir à acheter ce bien tant convoité il fallait remplir des formalités et des paperasses à n’en plus finir. Il était aussi indispensable de payer à l’avance. L’histoire raconte qu’un acheteur déposa la somme de roubles requise auprès du fonctionnaire faisant état de concessionnaire, qui lui annonça : « Parfait ! Venez prendre livraison de votre véhicule dans dix ans ! » L’acquéreur répliqua : « Le matin ou l’après-midi ? » Surpris, derrière son comptoir , le fonctionnaire lui rétorqua : « Mais voyons, qu’est-ce que ça change ? Vous ne serez livré que dans dix ans ! » Réponse de l’acheteur : «  Oui, mais le plombier passe dans la matinée ! »

Certes, la France actuelle est différente de l’URSS des années quatre-vingt. Il n’y pas de goulag et les élections y sont libres. Mais l’esprit reste le même. En 1991, Kirill Privalov écrivait : « Il me semble qu'à la suite d'une rotation des cadres à tous les échelons du pouvoir, sensiblement plus rapide qu'en Russie ou en URSS, il existe aujourd'hui sur les rives de la Seine une société bureaucratique qui emploie presque un Français sur quatre. Comme Soviétique, je m'étonne en permanence de voir à quel point toute la société française est contaminée de haut en bas par l'esprit bureaucratique. » (Un soviet au pays de Tonton [et si l'URSS nous avait transmis son mal bureaucratique?], Robert Laffont, 1991). Même bilan en 2016 établi par l’économiste Charles Gave : « La France est une nation qui a été capturée par un État et l'État met en coupe réglée la France depuis bien longtemps. Les gens qui sont à l'intérieur de l'État sont, sans s'en rendre compte, des criminels exploiteurs. » La même années, sur BFMTV, l’historien et économiste Philippe Chalmin tirait une conclusion identique : « En France, nous sommes dans le dernier grand État soviétique de la planète. » 

Dans un article bien sourcé de la revue Contrepoints datant du 10 avril 2018, Olivier Maurice établit une comparaison entre les économies de l’URSS des années cinquante et de la France contemporaine prétendument ultra-libérale, comme dirait l’ubuesque fonctionnaire Thomas Piketty. Conclusion : « La place occupée par les politiques publiques de la France de 2017 est bien identique à celle de l’URSS de 1953 : même proportion du PIB consacrée aux mesures sociales et culturelles, même taille de l’administration centrale et mêmes dépenses satellites distribuées par les collectivités locales. Les partisans de l’État-providence peuvent se féliciter, la France suit bien à la lettre le schéma de son illustre modèle : il n’y a aucune différence dans les moyens alloués à la politique sociale de l’URSS et celle de la France (…) La taille de l’État français (hors économie) est bien identiquement disproportionnée, tout comme elle l’était en URSS. En y regardant de plus près, l’État français semble même plus opulent que son homologue soviétique, ayant rogné jusqu’à l’os sur la fonction régalienne de défense, afin de compenser le poids astronomique de la dette contractée par sa politique économique et sociale.»

Maurice ajoute qu’il « devient plus rentable de vivre des prestations sociales et des largesses de l’État-providence plutôt que de travailler un peu pour soi et beaucoup pour les autres. » N’oublions pas qu’en France, un tiers des salaires (33,5% en 2014) sont ceux de fonctionnaires ou d’agents de la fonction publique payés avec l’argent des autres contribuables !

Passons promptement en revue divers chiffres évocateurs en gardant en mémoire cette réflexion de Benjamin Constant : « Le peuple n’est pas misérable seulement parce qu’il paie au-delà de ses moyens, mais il est misérable encore par l’usage que l’on fait de ce qu’il paie ». En 2013,  l'index de liberté économique de la fondation Heritage placé la France en 70e position sur 178 pays recensés avec un score de 64,1 %, derrière la Turquie, le Rwanda, la Roumanie, l'Albanie. En 2016,  la situation avait empiré : la France était 73e avec un score de 62,5 % ! Notre pays subit l’une des pressions fiscales les plus élevées au monde : en 2016, selon l'Office européen de statistiques Eurostat, le pourcentage d'impôts et de cotisations sociales que paient les salariés et les entreprises atteignait chez nous 47,6%, autrement dit plus qu'au Danemark, jusqu'alors champion du monde, contre 23,8% en Irlande, 26% en Roumanie, 29% en Bulgarie. L’État-providence dont nous sommes si fiers est financé par la dette, qui a atteint 2000 milliards d'euros en 2014. La dépense publique représente 56 % du PIB (au début du XXe siècle, elle était de 10% ), c'est-à-dire 10 % de plus que dans la plupart des pays européens. Dans le même temps, le poids de la France a décliné dans le monde de 4,4% du PIB mondial en 1980 à 2,2% en 2017 ; en 1980, le PIB de la France représentait 20% du PIB des États-Unis contre 14,6% en 2017. En 2016, selon le Misery index de Bloomberg, calculé en fonction de deux indicateurs, le taux d’inflation et le taux de chômagela France se trouve à la 21e place du classement sur 63 pays.

Qui dit pire ?

*

Le problème théorique, chez les socialistes, et aussi chez « la droite la plus bête du monde » qui les talonne, c’est qu’au lieu de faire la promotion de la propriété et de permettre au plus grand nombre d’individus d’y accéder - puisque l’on constate que la propriété permet partout dans le monde d’élever le niveau de vie et la qualité de la liberté de chacun, en préservant la dignité de l’homme -, ils ont tiré la conclusion aberrante que si le fait d’être libre implique d’être propriétaire, alors, puisque celui qui ne l’est pas est moins libre, il devient nécessaire de lui octroyer d'autres droits que la liberté de propriété, aux dépens de celle-ci : des droits sur la collectivité. Sont ainsi apparus la propagande pour les « services publics », en réalité étatiques (en a-t-on assez entendu parler des routes, des hôpitaux, des écoles que les impôts permettent de construire !), la lutte « contre les inégalités » et « l’exclusion », la « justice sociale », « l’égalité des chances », l’apparition des « droits sociaux» (minimum salarial, éducation « gratuite » pour tous, âge de la retraite, congés payés, remboursement de l'avortement, etc.) .

On a alors assisté à un phénomène de redistribution forcé, à la politique des transferts sociaux obligatoires. En lieu et place de l’opposition marxiste entre propriétaires et prolétaires s’est établie une discrimination entre ceux qui sont contraints de payer l’impôt par la force pure, sans qu’on leur demande leur avis, et ceux qui en vivent. Plus de la moitié des Français ne s’acquittent pas de l’impôt sur le revenu et vivent dans l’idée que, comme disait François Hollande « ce n’est pas cher, c’est l’État qui paye ». D’un autre côté, plus de 50% des Français sont entretenus par l’argent dit public. C’est un pillage généralisé au profit des drogués de l’assistanat. Au gré des impôts et des cotisations sociales, le Français moyen travaille environ six mois de l’année pour l’État. Le véritable salaire, le salaire complet, n’est ni le salaire dit net, ni le salaire dit brut (les charges salariales), mais ce dernier plus les charges patronales : qui le sait, qui le prend en compte ? Chaque mois, c’est bien la moitié du fruit de notre travail qui disparaît dans les caisses de l’État.

« Que devons-nous penser d’un peuple où l’on ne paraît pas se douter que le pillage réciproque n’en est pas moins pillage parce qu‘il est réciproque ; qu’il n‘en est pas moins criminel parce qu’il s’exécute légalement et avec ordre ; qu’il n‘ajoute rien au bien-être public ; qu’il le diminue au contraire de tout ce que coûte cet intermédiaire dispendieux que nous nommons l’État ? », se demandait déjà Frédéric Bastiat en 1848.

Le principe naturel de propriété a été de plus en plus battu en brèche, parce qu’il est devenu banal d'ajouter à la liste des droits naturels, une série d'autres droits de nature collective ou catégorielle, qui entrent de facto en conflit avec les droits de propriété car ils impliquent de s'approprier par la force ce qui appartient à d'autres, en se contentant d’exister et de revendiquer « toujours plus !», titre d’un excellent livre de François de Closets paru chez Grasset en 1982.

Prendre à Pierre pour donner à Paul cela s’appelle du vol. Prendre à Pierre en disant à Pierre que c’est pour son bien, car qu’il s’agit de défendre ses intérêts ou de lui rendre service, cela s’appelle du racket et c’est une méthode mafieuse. Il faut dire et répéter inlassablement qu’un don étatique n’existe pas, sous quelque forme que ce soit, qu’une somme d’argent distribuée par l’État n’est rien d’autre qu’un transfert forcé et immoral puisque portant gravement atteinte aux droits de propriété des individus. Extrait du discours de Margaret Thatcher donné le 14 octobre 1983 « L’État n’a aucune autre source d’argent que l’argent que les gens gagnent eux-mêmes. Si l’État souhaite dépenser plus, il ne peut le faire qu’en empruntant votre épargne ou en vous taxant davantage. Il n’y a rien de bon à ce que quelqu’un d’autre paie ; cette autre personne, ce sera vous. L’argent public n’existe pas, il n’y a que l’argent des contribuables. »

Il faut se faire à l’idée que l’État ne produit pas de richesses : ce sont les individus qui les produisent. Les hommes d’État se contentent de découper le gâteau à leur convenance. Ils ne donnent pas plus que ce qu’ils récoltent, mais moins, puisqu’ils se servent largement au passage. L’État ne spolie pas que les riches, mais aussi les pauvres, bien plus nombreux. C’est dans sa nature.

La charité privée, comme le mécénat privé, sont des activités honorables devant être encouragées, mais les redistributions exigées auxquelles procède l’État ne sont rien d’autre qu’un cambriolage pur et simple. Je rappelle que l’impôt n’est pas consenti mais…imposé ! Si l’impôt était volontaire, il n’y aurait pas besoin d’utiliser la coercition pour que les gens le payent. Celui qui en doute n’a qu’à tenter l’expérience de ne pas y consentir et de refuser le prélèvement fiscal, il verra tout de suite les conséquences de son acte. Or sans liberté, pas de consentement possible.  Sans consentement, pas de morale. Et sans morale, c’est le règne de l’arbitraire et de l’injustice.

Le socialisme c’est l’arbitraire, l’immoralité et l’injustice. Et la droite, quand elle copie-colle son programme alors qu’elle s’est fait élire sur un programme défendant des valeurs de liberté et de propriété, est pis encore que le socialisme, car, par surcroît, elle a trompé ses électeurs pour s’emparer du pouvoir.

La différence entre la droite des libertés et la gauche étatiste, toutefois, c’est que la socialisme, et toute la gauche par extension, sont fondées sur la jalousie, l’envie, l’aigreur, l’amertume, la frustration, la haine envers tout ce qui est fort et en bonne santé (d’où l’égalitarisme), et le ressentiment. C’est un courant idéologique animé par un désir de vengeance : « Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être éliminées de l’univers, le socialisme disparaîtrait le même jour » faisait observer le perspicace sociologue français Gustave Le Bon. À l’opposé, l’homme de droite, le « Fils de la Liberté », préfère à ces sentiments rageux ceux du courage, de la responsabilité personnelle, de la valeur individuelle, de la beauté, de l’aventure. Il est animé par un désir irrépressible d’équité. L’homme de la droite libre peut reprendre à son compte cet idéal de Nietzsche : « Ma formule pour ce qu'il y a de grand dans l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler - tout idéalisme est une manière de se mentir devant l'inéluctable  - mais l'aimer »
(Ecce homo, 1888).

Henri Lepage, dans Pourquoi la propriété, explique ce processus fatal : « On entre dans un autre univers, où la véritable liberté, dit-on, c'est la démocratie, le pouvoir du suffrage universel, alors que la liberté individuelle est au contraire associée au ‘pouvoir de l'argent’, à la liberté de mourir de faim, à la liberté du renard dans le poulailler  (…) Les droits de propriété cessent alors d'apparaître comme des attributs individuels ancrés dans l'essence de la personne humaine, pour devenir de simples prérogatives de la puissance publique ; prérogatives dont l'usage et la jouissance sont seulement concédés aux individus pour autant qu'une majorité d'entre eux ne s'y oppose pas. D'une vision du monde où la propriété privée était vécue comme un instrument d'émancipation et de libération, on passe à une conception où la propriété cesse d'être un ‘droit’ pour devenir une simple ‘fonction’ - terne significatif qui, derrière l'idée de  ‘devoirs’ (les devoirs du propriétaire de faire un usage de sa propriété conforme au ‘bien commun’), implique l'idée de révocabilité, de dépendance, et donc tout le contraire de l'autonomie ».

De la notion, gorgée de sapience, de propriété libératrice définie par Locke, on en est arrivé au stade délusoire où des prédicateurs malfaisants enseignent qu’elle opprime le peuple. Détenant le monopole de la définition des droits de propriété, l’État s’est octroyé le droit de fixer des limites au droit naturel des uns et des autres. Nous vivons dans le ténébreux Léviathan de Hobbes dont la tyrannie est supposée, par un retournement dialectique aussi illusoire que délirant, être libératrice, en usant de violence.

Les spécialistes de l'École dite de la Théorie des Choix publics, tels James Buchanan, Prix Nobel d’économie 1986, Gordon Tullock, Anthony Downs, William Niskanen, Mancur Olson, ont étudié cette escroquerie intellectuelle. L’économiste français Bertrand Lemennicier explique leur méthode et leurs sujets d’étude : « La théorie des choix publics offre une analyse qui se veut d'abord ‘positive’ au sens philosophique du terme : elle décrit et explique des phénomènes de choix humains en se concentrant sur les causes et effets comportementaux, sans les juger moralement. L'économiste décrit l'État tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être (…) Elle traite de sujets tels que l’origine des États avec les notions de biens publics et d’externalités, la démocratie directe et représentative, les régimes politiques dictatoriaux, le choix des procédures de votes, l’échange des votes, l‘analyse de la compétition entre partis politiques, le fédéralisme, les constitutions, la recherche de rente et le lobbying avec leurs groupes de pression, la capture des réglementations, la bureaucratie nationale et internationale, la taille du gouvernement ou des nations, le pouvoir de taxation, l‘illusion fiscale, la guerre et les conflits intra ou inter-étatiques, les révolutions, etc. » (« Théorie des Choix Publics », Libres ! 100 idées, 100 auteurs, coll. La Main  invisible, s.d.).

Buchanan et ses collègues ont démontré les raisons profondes pour lesquelles l’État moderne devenait aussi tentaculaire et dépensait autant. Les interventions publiques ne sont pas dues à la volonté charitable d’établir une quelconque justice sociale (conte à dormir debout qu’on débite aux futurs socialistes dès leur premier biberon), ni par la recherche d’un artificiel « intérêt général » transcendant, qui, s’il n’est pas simplement le respect des droits naturels de chacun, s’oppose concrètement aux intérêts des individus et les tient en état de sujétion. En réalité, l’extravagant développement de l’intervention étatique s’explique par le profit qu'en retirent certains groupes sociaux à qui est reversé le fruit des impôts en raison des services et des programmes qu’ils exigent (principe du clientélisme, notamment au bénéfice des minorités visibles actives et de grands patrons, au détriment de la majorité amorphe et des petits entrepreneurs honnêtes), ainsi que l’élite des élus et des fonctionnaires, qui ne forment rien d’autre que la nouvelle classe des privilégiés. Ceux-ci se comportent comme des consommateurs et des producteurs. Leur motivation première est de maximiser leur propre intérêt et non de rechercher un indéfinissable intérêt collectif, formule électorale et démagogique, qui, comme les promesses dont parlait Charles Pasqua, « n’engagent que ceux qui y croient ».

Comme le disait l’économiste Thomas Sowell, de l’école de Chicago de Milton Friedman, « le politicien n’a que deux priorités : être élu et être réélu. Et quelle que soit la troisième, elle est loin derrière les deux premières. » Le souci, c’est que l’argent qu’utilisent avec prodigalité les bureaucrates et les hommes politiques n’est pas le leur, mais celui des contribuables. L’expérience a prouvé que les nouveaux privilégiés, agissant collectivement et dans un état d’irresponsabilité totale, dépensent davantage qu'ils ne le feraient individuellement, en tant que chefs d’entreprise. « Le capitalisme d’État se compose d’un ou plusieurs groupes faisant usage de l’appareil coercitif du gouvernement - l’État - afin d’accumuler du capital pour eux-mêmes en expropriant la production des autres par la force et la violence », écrit Murray Rothbard. Dès lors, il est dans la nature des choses que le gaspillage politique ait tendance à s'accroître démesurément.

L’homme politique a cherché à satisfaire ses fins en comptant sur l'usage du monopole public de la contrainte pour satisfaire ses intérêts particuliers et ceux de ses électeurs et de ses soutiens. Les procédures contractuelles du marché ont été marginalisées au bénéfice de la coercition étatique. Voilà pourquoi l’État moderne a évolué au détriment des droits naturels des individus et au profit des intérêts catégoriels et des agents de l'État.

Selon la vision équilibrée de Locke, l’État avait pour mission de faire respecter les règles du jeu afin que les droits naturels de l’homme fussent respectés et que la liberté des uns fût dûment bornée par le respect des droits des autres. La croyance en la toute-puissance de la démocratie a entraîné la diffusion d'une conception égalitariste et redistributive. On a rendu l’homme dépendant et irresponsable. On l’a abalourdi.

On entend beaucoup contester les monopoles privés, mais oncques les monopoles publics : on a l’impression que la SNCF est composée de moines trappistes ou de bénévoles se saignant aux quatre veines pour le Bien commun, des enfants de chœur qui mériteraient leur régime spécial sans que l’on ait le droit de s’interroger sur les lignes TGV déficitaires, la dette colossale de l’entreprise (55 milliards d’euros) et l’énormité des subventions publiques qui lui sont accordées (11 milliards d’euros par an) !

La dictature démocratique a fait perdre aux hommes le sens de leurs droits authentiques et l’envie de les défendre avec impétuosité contre la moraline gauchiste dominante. Pour la grande majorité de nos semblables il est devenu normal que les impôts soient prélevés au taux où ils le sont aujourd’hui, avec progressivité. Il est normal que des lois définissent l’histoire ; il est normal qu’on ose légiférer contre de vraies ou supposées fake news. Il est normal qu’on empêche les gens de parler de ce qu’ils veulent en usant des termes de leur choix. Il est normal que la culture soit subventionnée ; qu’il existe des chaînes de télévision et de radio publiques. Il est normal que les cotisations sociales soient devenues l’équivalent d’un impôt sur le revenu ; que l’exercice de la médecine ne soit pas libre. Il est normal que tous ceux qui se présentent à la porte des hôpitaux publics soient « gratuitement » pris en charge ; qu’une personne célibataire et sans enfant doive payer pour des familles nombreuses percevant d’immenses privilèges ; il est normal que les dépenses de protection sociale soient passées de 14% du PIB en 1959 à 33% aujourd’hui (environ 715,5 milliards d’euros, chiffre de 2013). Il est normal pour tous ces gens que l’on ne puisse pas embaucher qui l’on veut en vertu de critères qui nous sont chers ; que la vitesse automobile soit de plus en plus abaissée comme si les conducteurs étaient des incapables majeurs placés sous curatelle ; que les carburants soient surtaxés, des taxes comptant pour 60% des prix de l'essence et du gazole à la pompe ; que l’État fixe le prix du tabac. Il est normal que le flicage généralisé n’ait pas été capable d’empêcher des attentats aussi prévisibles que celui contre Charlie Hebdo. Il est normal qu’on ne puisse pas fumer ce qu’on a envie de fumer. Il est normal qu’il soit interdit de sortir de l’euro ; qu’il existe des banques centrales ; que l’État, au XXe siècle, ait soudain décidé de supprimer la garantie de convertibilité à prix fixe contre de l’or ou de l’argent et se soit permis de monopoliser la création monétaire. Il est normal qu’il soit impossible de ne pas financer une guerre à laquelle on est opposé ; que l’on soit contraint de payer pour l’ art contemporain que l’État subventionne avec l’argent de la spoliation légale ; que l’épargne soit surtaxée ; que la laïcité soit devenue la nouvelle religion de l’État ; que l’on ne puisse pas se défendre à armes égales face à un meurtrier éventuel. Ils considèrent qu’il est normal que l’État s’occupe de l’éducation de nos chères têtes blondes depuis l’âge de trois ans avec pour résultat 140 000 analphabètes qui sortent chaque année de l’école publique. Il est aussi devenu normal qu’on leur inflige onze vaccins dès le plus jeune âge  !

D’exceptionnelle dans l’ancienne France, la contrainte étatique est devenue la norme dans la société moderne, détruisant tous les contre-pouvoirs et les équilibres traditionnels. L’humanisme en vogue n’est plus qu’un vulgaire procédé rhétorique, une façade conservée comme décor tandis que les bâtiments intérieurs ont été détruits. On vit à l’ère du « citoyennisme », une lourdaude construction de l’esprit élaborée dans les cafardeux bureaux des ministères et qui définit l’homme non pas en raison de ce qu’il est mais en fonction des valeurs que l’État a décidé de lui accorder. « Tu seras un citoyen, mon fils ! Suis à la lettre ce que t’ordonne l’État-papa-maman, et tu seras libre ! » Les hommes d’État agissent aujourd’hui comme s’ils étaient les propriétaires de la France et des individus qui y vivent. Ils ne le sont pas. Il convient de le leur rappeler à chaque instant. Ce sont nos commis, nous pouvons les renvoyer dans leurs pénates quand bon nous chante !

Face à de tels blocages, devenus structurels et a priori incoercibles, il est nécessaire, pour que nos droits naturels soient respectés, de trouver des alternatives concrètes. Je vais présenter dans le prochain chapitre des solutions qui iront bien au-delà de ce que les habituels programmes de partis dits de droite, qui se limitent à jaspiner de privatisation (mieux vaudrait parler de déréglementation c’est-à-dire d’ouverture du marché) et à appâter le chaland en lui faisant espérer des baisses d’impôts. De telles mesures sont nécessaires, mais, au point de déliquescence où nous en sommes, largement insuffisantes.

L’État est l’ennemi absolu. L’État n’est qu’une abstraction, ce sont des hommes qui le font, ni plus doués ni plus dévoués au Bien commun que la moyenne des individus. Vu la manière dont ils sont arrivés au sommet de notre Idiocratie, c’est même tout le contraire. D’ailleurs, « comment pourrait-il y avoir un ‘Bien commun’ ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n'a jamais que peu de valeur », disait le philosophe au marteau dans Par-delà le bien et le mal (1886). Ce ne sont que des rapports de force qui maintiennent l’État en place. Il faut prendre au sérieux la formule de Nietzsche dans Zarathoustra, qui enseignait apertement que « l’État est le plus froid des monstres froids ».

Il est temps d’être radical, d’aller au-delà de la pensée consensuelle, sans quoi rien ne se jamais transfiguré. Il faut reconsidérer la France sous un autre angle et se séparer des vieux schémas sans quoi nous devrons nous conter de barboter dans une mare en attendant la mort. Il importe de changer de paradigme. Il faut sortir de l’État, qui repose sur le monopole de la contrainte illégitime. Les lions ailés doivent rugir ! Qui m’aime me suive !

Paul-Eric Blanrue

vendredi 26 mars 2021

La Sécession en actes. Par Paul-Eric Blanrue.



Extraits de Paul-Eric Blanrue, Sécession, l'art de désobéir (Fiat Lux, 2018).

« Qu’est-ce donc que la patrie ? Ne serait-ce pas par hasard un bon champ, dont le possesseur logé commodément dans une maison bien tenue pourrait dire : ce champ que je cultive, cette maison que j’ai bâtie sont à moi ; j’y vis sous la protection des lois qu’aucun tyran ne peut enfreindre. Quand ceux qui possèdent, comme moi, des champs et des maisons, s’assemblent pour leurs intérêts communs, j’ai ma voix dans cette assemblée ; je suis une partie de la souveraineté ; voilà ma patrie. »

Voltaire, Dictionnaire philosophique

 

Dans « Moi, le crayon » (The Freeman, 1958) Leonard Read, créateur de la Foundation for Economic Educationécrit : « La leçon que je veux enseigner est la suivante : laissez libres toutes les énergies créatrices. Organisez juste la société pour qu’elle agisse en harmonie avec cette leçon. Que l’appareil légal de la société élimine tous les obstacles du mieux qu’il le peut. Permettez à tous ces savoirs créateurs de se répandre librement. »

Ce devrait être l’objectif de tout homme politique digne de ce nom. Seulement nous ne sommes pas libres puisque l’État moderne ne repose pas sur le consentement éclairé de la population. Les philosophes officiels plastronnent en exhibant leur magique « contrat social », nanan des classes de terminale. Lysander Spooner a démontré que la Constitution américaine, et nos Constitutions étatiques par extension, eussent-elles été un contrat valable il y a des dizaines d’années - chose fausse en outre -, les clauses dudit contrat ne vaudraient plus un radis pour notre génération, puisque nul ne peut engager la postérité. Nous n’avons rien signé et l’autorité ne nous a pas demandé notre avis sur chacun des mots que contient ce contrat de pacotille pourtant révéré comme les Tables de la Loi.

Qui a lu la Constitution ? Étienne Chouard a travaillé le sujet en profondeur et le sait bien : une extrême minorité de Français. Et lorsqu’un traité établissant une Constitution pour l’Europe est rejeté par le peuple français à près de 55% des suffrages exprimés, le 29 mai 2005, après de nombreux et épuisants débats, l’État trouve le moyen de le reformuler trois ans plus tard dans un autre traité, celui de Lisbonne, ratifié sans consultation du peuple. Cette fois, c’est François Asselineau, président de l’Union populaire républiaine (UPR), qui en sait quelque chose. Chapeau, la République  ! État qui parle, bouche qui ment.

Le supposé contrat entre l’État et les citoyens, poursuit Spooner, ne serait jamais accepté par une cour de justice « si on l’avançait pour attester une somme de cinq dollars due par un homme à un autre. » Or c’est par ce contrat en peau de lapin, incapable en droit de lier quiconque, que nous aliénons notre liberté à l’État. Si certains en acceptent les termes, bon gré mal gré, de quel droit les imposent-ils à ceux qui n’en veulent à aucun prix ? Que fait-on de ceux-là ? Au nom de quoi les oblige-t-on à respecter un contrat qu’ils dénoncent de toute leur âme ? Nous ne voulons pas contribuer à une guerre que nous jugeons épouvantable : impossible, nous devons cracher au bassinet et en être les complices à notre corps défendant. Vous est-il désagréable de financer le « non-art officiel abscons » du ministère de la Culture, selon la rafraîchissante expression de mon amie, la sculptrice Marie-José de Bravura, qui hélas n’est plus de ce monde ? Vous pouvez toujours rêver : payez ou il vous en cuira (profitez-en pour lire L’État culturel – Essai sur une religion moderne de Marc Fumarolli) ! Est-il permis aux croyants, ou à toute personne raisonnable, de ne pas participer au remboursement de l’IVG ? Bien sûr que non. Vous vient-il à l’idée de ne pas arroser les associations subventionnées par le secteur public, comme SOS Racisme, la LICRA, le CRAN, le MRAP et autres gouffres financiers pour clandestins (environ 30 milliards d’euros par an se partagent à hauteur de 70% à seulement 7% des associations françaises), estimant que celles-ci ne doivent compter pour vivre que sur les dons de leurs membres, comme le faisait naguère le Cercle zététique ? Que nenni, vous devez mettre la main à la pâte comme tout le monde. La gestion de la SNCF vous offense, les programmes de l’Éducation nationale vous indisposent ? Il vous faudra pourtant décaisser. Voulez-vous supprimer les milliards généreusement distribués en votre nom à la presse qui vous désinforme chaque jour ? Ce n’est pas en votre pouvoir. Une région entend-elle reprendre son indépendance ? Cette requête lui est formellement interdite, puisque notre sainte République est « une et indivisible » (on a également vu comment l’État central a réagi en Espagne lors de la déclaration d’indépendance de la Catalogne en 2017). Pis, vous voulez quitter ce système vérolé, envoyer tout promener et vous déclarer apatride ? Manque de chance, là encore, c’est interdit !

Non, l’État moderne, cette abstraction, n’a pas de légitimité. Cette carence n’empêche pas l’État de penser pour nous et d’agir à notre place. L’État nous anesthésie, nous contraint, nous vole (« la bourse ou la taule ! »). Il nous ment car il n’est pas le peuple (il le trompe en lui faisant croire qu’il peut être sujet et législateur). L’État n’est pas la nation (il l’a tuée). L’État ne représente pas les individus (il attente à leurs droits naturels). L’État n’est pas une autorité publique, puisqu’il n’est que l’ensemble du personnel politique et bureaucratique qui tient en mains la technostructure, alliée à des lobbies, associations et syndicats qui prospèrent en vampirisant les biens privés.

Ceux qui devaient être nos serviteurs sont devenus nos maîtres. Si nous ne nous révoltons pas, c’est parce que l’État-papa-maman nous a donné des hochets. Notre vie entière passe par l’État. Mourrez, l’État-Moloch fera le reste ! « Écrivez ça sur les murs », comme disait Flaubert !

Que faire sans l’État, mon Dieu ? L’assisté, dans sa niche, baisse piteusement les yeux. Victime du syndrome de Stockholm, il joue le rôle de l’homme libre dans la pièce que les hommes d’État ont écrite pour lui. Il écrase une larme en pensant avec tendresse aux hôpitaux publics (publics donc gratuits, n’est-ce pas ?) ; il phosphore sur les écoles gratuites (gratuites, forcément gratuites) ; la SNCF et son TVG l’émeuvent comme un bon gros bébé joufflu dormant dans un couffin ; le SMIC, le RSA, la CMU sont sa fierté, sa raison d’être. À l’image du chien gras de la fable de La Fontaine, il ne prend pas conscience du collier qu’il porte à son cou et le tient attaché à la demeure de son maître : « Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ? »

Quand on lui fait prendre conscience qu’il est devenu un esclave passif et le complice du sort qui lui est réservé, que les édifications de l’État sont des villages Potemkine, l’homme au collier se dresse sur ses ergots et se vante d’être plus libre que tous les hommes du passé. Or jamais autant qu’aujourd’hui l’homme n’a été à ce point contrôlé, dominé, réglementé, normalisé, ponctionné, décervelé, écrasé, dans toute l’histoire de l’humanité, fors l’expérience soviétique et maoïste. Même la Chine d’aujourd’hui ouvre les vannes. Et pendant ce temps, l’économie américaine (les méchants capitalistes) est en plein boom : sa croissance est d'environ 3%, le Dow Jones bat des records jamais atteints depuis quatre-vingt-cinq ans, l’investissement des entreprises a augmenté de 6,7 % au second trimestre 2017, et quant au chômage il connaît l’un des plus bas taux depuis 1973, du jamais vu (le taux de chômage des plus jeunes en mars 2018 y est extrêmement bas tandis que dans notre beau pays il atteint 22 %.)

Il y a un siècle, Bakounine avait diagnostiqué que « le suffrage universel est le moyen le plus sûr pour faire coopérer les masses à l’édification de leur propre prison. » Voilà une bonne réponse à donner à ceux qui répètent en boucle que nous sommes « en démocratie ».

L’État est l’ennemi. Je répète : l’État est l’ennemi. Un sécessionniste parle aux Français… « L’État est le maître de mon esprit, il veut que je croie en lui et m’impose un credo, le credo de la légalité », tonnait Max Stirner. C’est une fiction métaphysique à laquelle nous ne pouvons plus nous permettre de croire. Plus nous y croyons, plus nous lui conférons d’autorité, et plus sa fiction s’auto-alimente.

« Mais pourtant il fonctionne ! » Oui, parfois, pourquoi pas, mais à quel prix ? Le principe qu’énonçait Léon Trotski en 1937 reste toujours d’actualité : « Qui n’obéit pas, ne mange pas ». C’est un « censuré à perpétuité » qui vous le dit. Dans un article paru dans Le Monde du 29 août 2015, le journaliste Laurent Telo m’a défini par ces mots secs et tranchants. J’en paye le prix chaque jour. Je sais ce qu’il en coûte.

« Mais alors, vous voulez tout privatiser ? » C’est déjà le cas ! Tout l’État n’est qu’un immense organisme privé aux mains d’une kleptocratie sans scrupule. Le mot « public » est un élément de langage utilisé pour dresser la population : « Pavlov est l’homme du siècle », ainsi que l’a relevé Philippe Sollers. Comme on ne peut privatiser ce qui l’est déjà, au moins convient-il de rendre ce qui revient de droit aux légitimes propriétaires que l’État-mafia a circonvenus. « Si l’on rejette le laissez-faire à cause de la faillibilité de l’homme et de sa faiblesse morale, il faut aussi, pour les mêmes raisons, rejeter toute espèce d’action du gouvernement », écrivait Ludwig von Mises. Profonde pensée qui ne s’intègre pas dans le circuit neuronal des étatistes.

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« Rendre ce qui nous revient de droit », dis-je ! Il est arrivé, par de bienheureux hasards de l’histoire, que des hommes d’État aient en effet rendu une partie de leurs biens et de leurs droits à la population. Ainsi aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Chili, en Nouvelle-Zélande, au Luxembourg, à Singapour et dans quelques autres contrées, comme les anciens pays de l’Est ou la Suisse, où la tradition de la liberté est ancrée dans les mœurs depuis longtemps. Le hasard ne faisant pas les choses à moitié, dès qu’un vent de déréglementation souffle sur ces pays, l’économie est relancée par la même occasion. C’est vers ces latitudes que se sont envolés les quelque trois millions d’expatriés français  - une évasion en hausse de 30% depuis ces dix dernières années.

La plupart de mes amis d’enfance se sont retrouvés aux quatre coins du monde, où, prenant racines et ayant désormais charge d’âmes, ils ont obtenu, comme disent les belles-mères, de « fort belles situations », alors qu’en France ils avaient déposé le bilan de leur entreprise, ne trouvaient pas de travail ou vivotaient au SMIC en dépit de leurs diplômes. Ils ont claqué la porte avec raison. Leur exode est une forme de sécession individuelle douce et respectable, permettant - sans embêter leurs semblables, en évitant les hurlements et les banderoles rouge sang - de fuir l’égalitarisme, la pensée unique, le fiscalisme, les tracasseries administratives et les abus étatiques en tous genres. Ciaociao, la France ! Leur fugue ne les empêche pas de revenir de temps à autre faire un petit tour au pays de leurs ancêtres, et je puis certifier que, grâce au Net, je suis informé de leur vie et de leurs occupations davantage que s’ils habitaient à Roubaix.

Est-ce la solution sécessionniste idéale ? Pas nécessairement. La roue tourne, et ce qu’accomplit un chef d’État est souvent détruit par son successeur, et tout est à reconsidérer. Un déménagement peut en entraîner de nombreux autres, au gré des politiques qui se succèdent dans les pays de cocagne. Après Ronald Reagan qui était parvenu à rendre une partie des États-Unis aux Étatsuniens tout en réussissant la prouesse de faire s’effondrer sans un mort l’Union soviétique, sont arrivés au pouvoir les Bush père et fils, qui ont lancé leur pays dans une croisade suicidaire au Proche-Orient, avec pour résultats un massacre sans nom qui a mis le monde à feu et à sang et entraîné le vote de la loi du Patriot Act, véritable injure faite au premier amendement. Et ne parlons pas du déplorable Barack Obama et de sa néfaste politique intérieure !

Et puis, sans être domestiqués comme chez nous, même aux temps bénis de la libéralisation sous d’autres cieux, les individus qui en bénéficient sont restés sous encadrement dans différents secteurs de leur vie. L’État ne parvient pas à se détruire lui-même et on sait que nul ne peut décider, d’un jour à l’autre, d’abattre l’État.

On a vu récemment, lors de la crise des subprimes, comment l’État pouvait miraculeusement parvenir à se créer une nouvelle légitimité aux yeux de l’opinion, même la plus rétive, en dépit du fait qu’il ait été le premier fauteur de la crise. Contrairement à tout ce que l’on a pu entendre, la crise des subprimes est en effet due à l'interventionnisme de l'État et de la Réserve fédérale américaine dans l'économie. La Réserve, en pratiquant une suicidaire politique de taux bas et l'État, en promouvant le principe du too big to fail, a donné toute latitude aux banques de prêter à ceux qui n'en avaient pas les moyens, leur garantissant qu'elles ne risquaient rien puisqu’elles seraient sauvées quoi qu'il arrive. Lorsque les taux ont été remontés en catastrophe, la bulle immobilière a explosé. Mais, grâce à l'État-papa-maman, la plupart des banques s'en sont sorties, aux États-Unis comme dans la France de Nicolas Sarkozy. Pas les contribuables ! « Privatisation des gains, mutualisation des pertes ».  Joli hold-up bancaire, avec complicité étatique !

Pour toutes ces raisons, le vote n’est pas non plus l’ultime solution. « Voter c’est abdiquer », clamait Élisée Reclus. « « Un homme n'en est pas moins un esclave parce qu'on lui permet de choisir un nouveau maître une fois tous les tant d'années », ajoutait Spooner. Il ne doit s’agir que d’une opportunité momentanée à saisir. On peut se servir des élections pour faire avancer une cause immédiate, des idées, et faire céder les hommes politiques. Dans la plupart des affaires, nous sommes tributaires des députés et des lois qu’ils fabriquent. Il faut leur faire admettre que l’action de l’État n’est pas indispensable à la fourniture d’un service, quel qu’il soit, hospitalier comme relevant du domaine de la sécurité, de l’assurance sociale, des retraites, des services postaux – sans parler de la culture et des sports. En confrontant les politiciens à cette évidence, en exerçant une pression constante sur eux, l’État peut reculer, à la faveur d’une élection. À leur endroit, la formule du sécessionniste doit être : liberté contractuelle tous azimuts - partout, tout le temps, sur tous les sujets ! C’est pourquoi un sécessionniste conséquent supportera toute initiative sérieuse d’indépendance nationale, comme celle que proposent les Corses, les Écossais, les Catalans ou la Lombardie-Vénétie, quelles que soient par ailleurs les idées politiques ou économiques des leaders séparatistes. Il est loin d’être inenvisageable que certains d’entre eux décident un jour, sous la pression des événements, de déréglementer à tour de bras pour dynamiser leur économie.

En revanche, il ne faut jamais présumer du courage d’un homme politique. N’oublions pas qu’en France, contrairement au Royaume-Uni, un fonctionnaire qui se présente aux élections retrouve son statut une fois qu’il a achevé sa course politique. Nous sommes l’un des pays au monde dont les politiciens sont les plus couards. Quel homme politique français ira prendre le risque de faire sauter les lois Pleven ou Gayssot ? Je (ne) suis (pas) payé pour savoir quelle est la lâcheté des hommes politiques face aux lobbies du « politiquement correct » ! Dès qu’une limite au correctness est en passe d’être atteinte, les plus libéraux d’entre eux ferment leur clapet. Et pourtant les lois liberticides ne servent de rien, sauf à entretenir de noires pulsions contre ceux qui les ont votées et à vouloir les enfreindre coûte que coûte, ne serait-ce que pour montrer que nous ne sommes pas des ilotes.  La loi Pleven n'a pas réduit le racisme, la loi Gayssot n'a pas réduit l'antisémitisme. A contrario, le premier amendement a permis l'élection aux États-Unis d'un président métis (pour le meilleur et surtout pour le pire).

Il serait fou de croire à une révolution durable par les urnes. La démocratie a failli sur toute la ligne, elle n’est plus qu’un système archaïque qui ne sert qu’à justifier l’oppression. « Nous avons essayé le constitutions. Nous avons essayé le mécanisme régulateur des contre-pouvoirs. Nous avons essayé les élections à n'en plus finir. Rien ne fonctionne », dit avec raison Jeffrey Tucker, fondateur de Liberty.me, un réseau social et plate-forme de publication en ligne « pour les esprits libres ». L’arrivée au pouvoir d’un « Fils de la liberté » opposé aux tyranneaux changerait la donne s’il proposait un État « veilleur de nuit », réduit aux fonctions régaliennes. Mais la victoire ne serait que temporaire, relative, en un mot : illusoire.

Un État concentré en un point unique et fixe, incarné par un personnage qui n’agirait guère et n’oscillerait pas en son Agartha, reflétant quelque principe supérieur, réunissant, pourquoi pas, à la fois la fonction royale et la fonction sacerdotale - un tel roi de justice serait à considérer si les consciences de notre cycle d’existence étaient suffisamment éveillées pour une telle épiphanie, mais elles se sont momentanément éteintes.

Dans les circonstances présentes, il ne faut plus, pour respirer le grand air pur des sommets, compter sur le système démocratique pendulaire ni sur l’arrivée d’un homme providentiel.  Au point où nous en sommes, pour vivre libres, nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre béatement les prochaines élections. Il est urgent de faire la promotion de la sécession individuelle et collective - et de la mettre en pratique, dès qu’on le peut, afin de contribuer directement à faire exploser la presse hydraulique qui nous compresse le corps et l’esprit comme les statues de ferrailles de César.

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Au lieu d’attendre les doigts de pieds en éventail qu’on rende le pouvoir aux individus (syndrome de la mamie qui joue au loto), il importe que ceux-ci le prennent d’autorité en le décentralisant au maximum de leurs possibilités. Par la violence ? Certainement pas. La révolte populaire armée nuit à la liberté et la propriété, la Révolution française l’a amplement démontré, sans parler des Révolutions russe et chinoise. Un sécessionniste n’est pas un barbare. Sans ses principes, il est comparable à ceux qu’il dénonce. Il faut sauver l’individu de la collectivité qui le subjugue mais non de la vie en société, tout au contraire : le droit naturel est une volonté de puissance domptée afin que les hommes puissent vivre dans une société apaisée. Le primat doit être donné à l’individu sur l’Organisation Omnipotente afin que le libre consentement devienne la loi commune. L’idée du contrat doit primer, associé à celle de la propriété privée.

La Sécession, combien de divisions ? « La noblesse est dans le petit nombre », dit Tacite. Nous voici ducs et comtes ! L’histoire a démontré que, dans toute société,  seule une minorité, qu’en termes militaires on appelle « l’avant-garde », a le courage de s’opposer à l’ordre établi et de faire bouger les lignes. Le combat sécessionniste peut prendre différentes formes. Dans certains cas, il peut s’agir d’une désobéissance civile ouverte. Henry Thoreau choisit la prison plutôt que d’accepter de financer par ses impôts la guerre du Mexique et l’action d’un État cautionnant l’esclavage. En 1849, il posait cette excellente question : « Il existe des lois injustes : devons-nous consentir à leur obéir ? Devons-nous tenter de les amender tout en leur obéissant jusqu’à ce que nous parvenions à nos fins – ou le devoir nous impose-t-il de les transgresser d’emblée ? »  Cette question se pose sans cesse, à chaque heure du jour et de la nuit. À chacun d’y répondre en conscience, et d’agir en conformité avec le fruit de ses méditations.

Parfois, le refus d’obéir est tranchant et la désobéissance à la loi caractérisée. Ce peut n’être qu’une réaction dictée par un impératif moral interdisant à l’individu intègre de cautionner une injustice, mais de telles actions peuvent aussi être accompagnées de revendications politiques. La non-violence proposée par le Mahatma Gandhi, fin lecteur de Thoreau, a contribué à l’indépendance de l’Inde. Ayant passé douze années de sa vie en prison et s’être lancé dans une grève de la faim, Louis Lecoin, soutenu par Albert Camus, André Breton, Jean Giono et Jean Cocteau, a obtenu en 1963, du fameux « général Gaulle », le statut d’objecteur de conscience. On connaît le courage sans faille des dissidents russes comme Alexandre Soljenitsyne, dont l’héroïsme doit éclairer la vie de tout sécessionniste. Nous avons des exemples contemporains comme Julian Assange ou Edward Snowden qui défient les États pour délivrer des informations que la presse mainstream maintient sous le boisseau. Tout lanceur d’alerte honnête apporte sa pierre à l’édifice sécessionniste.

J’ai moi-même pratiqué une telle forme de désobéissance civile pour faire avancer la liberté d’expression. Je me garderai bien de dévoiler la forme de sécession que je pratique aujourd’hui. La sécession requiert souvent l’esprit vénitien : port du masque obligatoire ! « Tout ce qui est profond aime le masque », écrit Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal (v. le chapitre « Importance des masques » dans mon Nietzsche et Venise, Fiat Lux, 2017). Arsène Lupin et Agatha Christie ne diront pas le contraire.

L’auteur de ce livre soutiendra toujours, par principe, les auteurs de samizdats et les aventuriers de notre temps qui mettent leur corps et leur conscience au service de la liberté, pour autant qu’il ne s’agisse pas seulement d’agents instrumentalisés par diverses ONG pour déstabiliser une région au profit d’une autre. Toute révolte fiscaletoute association de maîtrise des dépenses publiques sont également à encourager. Il est à savoir que l’incitation à la résistance fiscale est punissable en France d'une amende 3 750 euros et de six mois de prison, et son application punie de 25 000 euros. Le mouvement des Bonnets rouges contre l’écotaxe en 2013 a quant à lui bien mérité d’être applaudi.

Toutefois, il est vain de contraindre un tiers à entrer dans la voie de la désobéissance civile si cette démarche n’est pas inscrite dans ses gènes ou dans son tempérament. Hans-Hermann Hoppe, promoteur du principe de sécession, dit fort justement que, bien que les sécessionnistes aient intérêt à coopérer au risque de courir à l’échec, ils doivent d’abord « obéir à leur propre libre-arbitre ». Les gourous lâches de l’ex-dissidence qui, tels des matamores, prêchent l’héroïsme à tout-va, les bêtas qui préconisent l’avènement de « l’homme alpha », les adeptes de la philosophie de la testostérone, ceux qui envoient les militants au casse-pipe et restent pendant ce temps planqués derrière leur écran d’ordinateur, on n’en connaît que trop (au passage, j’ai noté aussi qu’il y avait un taux étonnant de fonctionnaires à la retraite parmi les « nouveaux rebelles »).

L’ostentation n’est pas une nécessité morale. La publicité d’un acte sécessionniste peut être dangereuse pour soi, sa famille, ses amis, son entourage, son entreprise - et simplement n’être pas utile. Toute action bienfaisante n’implique pas d’être trompetée. L’efficacité d’un acte ne se mesure pas à l’aune de la notoriété de l’activiste. Chacun peut être un sécessionniste du quotidien, un héros invisible, un Bruce Wayne sans costume de latex ni Batmobile, un élément dissimulé dans la Matrix, un infiltré dans le système, disposé à appuyer au moment opportun sur un bouton interdit. Un sécessionniste peut se dérober quand le système le mande, faire de l’obstruction en tapinois, ne pas réagir « comme il faut » aux injonctions morales officielles (sujet très important !), « faire preuve de négligence ou simplement afficher un manque d’empressement » (Hoppe). Il ne faut pas oublier que la solidité d’une chaîne dépend de son maillon le plus faible.

Dans la vie quotidienne, il est loisible de pratiquer le boycott des associations subventionnées et des activités promues par l’État ; de ne donner qu’aux organisations caritatives libres ; d’utiliser le crowdfunding pour soi-même au lieu d’attendre des subventions qui nous lieraient à l’État (Indiegogo par exemple, comme Julien Teil et moi l’avons fait pour notre DVD La France maçonnique en 2015) et pour soutenir les projets non-conformistes (Tipeee, etc.) ; d’utiliser le Bitcoin et les impressions 3-D ; de dénoncer sans cesse les privilèges et de faire remonter les scandales à la surface, en commençant par en informer le cercle de ses amis sûrs ; de montrer les contradictions des souverainistes (pourquoi contraindre les « paradis fiscaux » à dénoncer leurs clients ? C’est un atteinte à leur souveraineté et les traités signés l’ont été sous la menace des enfers fiscaux) ; de ridiculiser la caste nocive des énarques ; de se gausser du fait que la France soit gérée par des syndicats-dinosaures alors que le taux de syndicalisation des salariés français est l’un des plus faibles du monde ; de contester à sa façon toutes les guerres menées par les États pour leur propre profit ; de moquer les élections sous forme de guérilla artistique ou virtuelle ; de démoraliser l’ennemi par des moyens que je n’ai pas besoin d’énumérer ici, faisant confiance à la créativité de chaque sécessionniste en herbe, travaillant ou non sous Linux. Désobéir, c’est tout un art !

Il ne peut y avoir de catéchisme sécessionniste ni de programme puisque le sécessionnisme n’est pas un parti constitué mais un réseau en évolution permanente. Les idées fondées sur le jusnaturalisme, le droit naturel, se suffisent à elles-mêmes, elles avancent lorsqu’elles sont portées par des individus s’en réclamant. L’affirmation du principe de sécession est le meilleur moyen d’ouvrir les esprits. Se lancer dans des revendications politiques pour parvenir à des avancées (« les petits ruisseaux font les grandes rivières ») ou s’extraire secrètement du jeu sont de bonnes formules. Mais on peut aussi chercher à bâtir hic et nunc. Travailler dans le domaine des idées n’est pas antinomique avec l’action. Un sécessionniste peut être tiraillé par l’envie de mettre en pratique l’idéal qu’il défend, pour se satisfaire soi-même et vivre en cohérence avec sa philosophie, en escomptant, par grignotage, concourir à une décentralisation maximale du pouvoir.

Vers quoi se diriger ? Rothbard nous indique le chemin : « l’abolition du secteur public, la conversion de toutes les affaires et les services assurés par l’État vers des activités assurées volontairement par des entreprises privées. » À ceux qui objecteraient qu’un tel projet est impossible, il convient de rappeler l’exemple, parmi d’autres, de l’Islande médiévale qui dépendait uniquement du droit privé, point développé par David Friedman dans Vers une société sans État. Que ceux que les rappels historiques indisposent se souviennent au moins qu’en 2012 Xavier Niel a lancé l’offre de téléphonie mobile de Free, promettant de diviser les factures de téléphone par deux. Les trois opérateurs historiques qui se partageaient alors le marché de la téléphonie mobile en France, étaient protégés par des licences d’État, et bien sûr ne se livraient guère concurrence, d’où des tarifs élevés. Niel a repéré une opportunité, il s’est investi, l’opération a réussi au plus grand bénéfice des consommateurs.

Qu’est-il possible ou envisageable de faire ? Il faudrait un livre entier dédié à cette question. C’est délibérément que je choisis de ne pas revenir sur les thèmes habituellement abordés par les libertariens à la sauce française, comme Gaspard Koenig, ce « jacobin-libéral », président du think-tank GenerationLibre, garçon sympathique au demeurant, pour qui les combats du jour doivent être la dépénalisation du cannabis, le très médiatique micro-crédit, la mise en place du revenu universel et les prisons ouvertes (Gaspard Koenig, Voyages d’un philosophe aux pays des libertés, Éd. De l’Observatoire, Le Point, 2018). Fors le revenu universel, imposture libérale d’inspiration crypto-communiste, je partagerais volontiers quelques-unes de ses opinions, mais Koenig joue sur du velours, à quoi je préfère cheminer sur des roches volcaniques. Je me suis toujours demandé quel ministère occupera Koenig lorsqu’il sera grand.

Voici donc quelques exemples de combats sécessionnistes plus épicés.

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Commençons par là où tout commence : l’école ! Les royalistes comme les libéraux, c’est-à-dire ceux qui ont compris que le système socialo-jacobino-étatique les prenait pour des pécores, partagent à ce sujet le même avis. En France, depuis la Révolution, et en particulier sous la IIIe République, l’école a toujours été une « machine à écraser les individualités, les langues, les traditions, à uniformiser les comportements », comme l’écrit Pascal Salin. Ce n’est pas France 2 qui va tendre le micro aux représentants de ces courants. Il y a peu de chance que cette phrase de Gustave Flaubert, extraite d’une lettre à George Sand (1871), soit soumise à l’appréciation des futurs bacheliers : « Si la France ne passe pas, d’ici à peu de temps, à l’état critique, je la crois irrévocablement perdue. L’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien – qu’augmenter le nombre des imbéciles. »

Deux citations résument parfaitement ce qu’il faut savoir à propos de cette entreprise de domestication de l’individu qu’est l’école républicaine.  

La première est du libéral Frédéric Bastiat dans Baccalauréat et socialisme (1850) « L’État, ou pour mieux dire le parti, la faction, la secte, l’homme qui s’empare momentanément, et même très légalement, de l’influence gouvernementale, peut donner à l’enseignement la direction qu’il lui plaît, et façonner à son gré toutes les intelligences par le seul mécanisme des grades. (...) Une nation qui ne veut pas être la proie des partis doit se hâter de supprimer l’éducation publique, c’est-à-dire par l’État, et de proclamer la liberté de l’enseignement. S’il y a une éducation confiée au pouvoir, les partis auront un motif de plus pour chercher à s’emparer du pouvoir, puisque, du même coup, ce sera s’emparer de l’enseignement, le plus grand objet de leur ambition. La soif de gouverner n’inspire-t-elle pas déjà assez de convoitise ? ne provoque-t-elle pas assez de luttes, de révolutions et de désordres ? et est-il sage de l’irriter encore par l’appât d’une si haute influence ? Et pourquoi les partis ambitionnent-ils la direction des études ? Parce qu’ils connaissent ce mot de Leibnitz : ‘Faites-moi maître de l’enseignement, et je me charge de changer la face du monde.’ L’enseignement par le pouvoir, c’est donc l’enseignement par un parti, par une secte momentanément triomphante ; c’est l’enseignement au profit d’une idée, d’un système exclusif. ‘Nous avons fait la république, disait Robespierre, il nous reste à faire des républicains’ ».

La seconde citation est du royaliste Charles Maurras, dans Pour en sortir (1925) : « L'État s'arroge le droit de faire enseigner ce qui lui plaît, non pas seulement en imposant aux instituteurs et aux professeurs des ouvrages tendancieux, quand ils ne sont pas bourrés d'erreurs calculées : il entend façonner à son gré l'intelligence de la nation en lui imposant des programmes d'études très délimités (...) On dira que l'enseignement est libre. Ceux qui ne veulent pas envoyer leurs enfants aux Lycées de l'État n'ont qu'à les envoyer dans des maisons privées d'instruction. Mais d'abord, ces parents qui n'utilisent pas l'enseignement de l'État le payent de leurs sous (...) Puis l'État ne se contente pas d'établir les programmes d'enseignement. Il s'est réservé le droit de donner la sanction de cet enseignement. Il exige, pour délivrer un diplôme, que le candidat justifie, non pas qu'il est instruit, mais qu'il est instruit de ce que l'État veut que l'on sache, comme il veut qu'on le sache. Ainsi les établissements privés sont obligés de se conformer aux programmes officiels (...) Qui dit Démocratie dit Étatisme. La démocratie, pour durer, a besoin du vote des citoyens. Elle est sûre de leur vote qu'à la condition de leur pétrir l'intelligence et la conscience (...) On a cru s'affranchir par la démocratie de tyrannies accidentelles et transitoires, mais l'on est tombé, grâce à elle, sous une tyrannie nécessaire et durable. »

N’en jetez plus ! Tout le monde est d’accord ! On pourrait allonger la liste en montrant à quel point l’éducation civique ne doit rien, en terme de lavage de cerveau, à la Scientologie. La laïcité est devenue la religion obligatoire de nos enfants. Pour quel résultat ? Flaubert avait raison : au sortir du primaire, 40% des élèves souffrent de sérieuses lacunes en lecture, écriture et calcul. L’OCDE elle-même s’en est désolée. Non seulement l’observation des comportements démontre que l’État ne parvient à éduquer les enfants (de quoi me mêle-je ? cette fonction revient de plein droit aux parents) mais il ne réussit pas non plus à les instruire convenablement. Et les jeunes s’y font harceler, en prime.

Faut-il attendre une énième réforme mitée ou réagir ? Peu de parents savent qu’inscrire leurs bambins dans une école privée sous contrat ne les préservera pas du bourrage de crâne ambiant, car les programmes et la formation des enseignants sont identiques à ceux de l’enseignement public. Les établissements hors contrats disposent d’une certaine autonomie dans les programmes et la pédagogie employée. En France, les « hors contrat » sont environ mille. Un tiers de ces écoles revendiquent une appartenance religieuse, majoritairement catholique, mais aussi juive, protestante et musulmane. Les 2/3 des autres établissements sont non confessionnels. On y compte des écoles bilingues ou utilisant diverses méthodes éducatives comme celle de Montessori ou de Steiner. Certes, il faut en avoir à proximité de son domicile et il convient de débourser des frais d’inscription parfois élevés, mais c’est un choix à intégrer dans l’affectation des dépenses d’un ménage, un choix qui se fera évidemment au détriment d’autres activités. Bon à savoir : leur taux de réussite au bac est supérieur à la moyenne des écoles sous contrats et des établissements publics.

Reste l’alternative  de déscolariser son enfant. Par bonheur, c’est légal. Voilà une brèche que le sécessionniste pur jus aura du mal à ne pas exploiter. Cette instruction en famille permet aux parents d’éduquer leur progéniture comme il leur convient de le faire, suivant un rythme qu’ils jugent adapté, en leur instillant les valeurs et normes comportementales qu’ils tiennent pour les meilleures. On estime en France à 40 000 le nombre d’enfants instruits à la maison, inscrits à des cours par correspondance ou apprenant sous la férule de leur mère ou de leur père : voir le grandiose film Mon Père avait raison de Sacha Guitry (1936), où un père, quitté par sa femme, élève seul son fils jusqu’à l’adolescence.  Lequel Sacha, dans la vraie vie, a accompli pas moins de… douze sixièmes avant d’arrêter l’école ! Ça ne lui a pas trop mal réussi. Agatha Christie n’a pas davantage mis les pieds dans une école et elle est aujourd’hui l’écrivain de fiction le plus lu au monde, avec deux milliards d’exemplaires vendus.

Ce type d’enseignement, loin d’être désuet, est aujourd’hui beaucoup facile à mettre en pratique que « dans le bon vieux temps » , grâce au Net, aux millions de vidéos, films et reportages en libre accès pouvant servir de support pédagogique, ainsi qu’aux manuels d’éducation qu’éditent diverses maisons, pas toutes gauchistes. Rien n’empêche les familles de faire intervenir un précepteur (je témoigne que c’est possible, j’en fus un en mes jeunes années, comme je l’ai rapporté plus haut) ou de se monter en association pour mettre les talents en commun et créer une synergie permettant à terme d’ouvrir une petite école afin de socialiser l’enfant – la désocialisation est la grande peur que l’on agite comme un chiffon rouge devant les yeux des déscolarisateurs-libérateurs, comme si leurs enfants ne pouvait pas être inscrits dans des écoles de danse, d’arts plastiques, de musique ou pratiquer le sport le mercredi et le week-end !

Ce qui fait trembler l’État, chacun l’a compris, c’est que les petits Français, « de souche » comme « de branche », échappent à son contrôle. Et si jamais ces diablotins, s’apercevant du teint filasse de leurs petits camarades scolarisés et de leur languissante uniformité, se mettaient à penser que l’État est un concasseur géant qui les privait du luxe de penser différemment ? Et si ces petits faisaient des petits ? Où irait-on ? Malepeste !

Idée : outre le fait de ne pas jeter ses enfants dans un bocal à cornichons, un sécessionniste aura à cœur d’encourager le développement d’un enseignement par correspondance ou l’ouverture d’un service de préceptorat à domicile, adapté à la demande des parents.

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Passons à un chapitre tout aussi polémique : les armes et la légitime défense. On le sait, c’est l’État qui détient, sans qu’on le lui ait demandé, le monopole de la violence légale. Dans certains pays le port d’armes, pas seulement leur possession, est autorisé. En France, le port de toute arme, y compris celles en vente libre, comme une matraque ou un poing électrique, est strictement interdit. Ça n’a pas toujours été le cas. En juillet 1792, l'Assemblée nationale avait voté un décret stipulant que « tous les citoyens doivent être pourvus d’armes, afin de repousser avec autant de facilité que de promptitude les attaques des ennemis intérieurs et extérieurs de leur constitution ». Depuis le 18 avril 1939, c’est fini. Aujourd'hui, quiconque, hors de son domicile, est trouvé porteur d’une arme de catégorie A (détention interdite) ou B (soumise à autorisation) risque une peine de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amendes. Même un canif, même une petite bombe lacrymogène sont prohibés : le port de ces terrifiques engins de mort peut vous coûter deux ans de ballon et 30 000 euros pour l’État-papa-maman. J’ignore ce que dit la jurisprudence relativement aux ciseaux que les dames transportent dans leur sac à main, ou aux limes à ongles, mais il faut faire attention, pour l’État, nous sommes tous des tueurs en liberté (surveillée).

Puisque l'on nous a affirmé, le gouvernement comme les médias, que nous sommes en guerre contre « le terrorisme international » et que « les attentats vont durer longtemps », et que, par ailleurs, aussi étrange que cela puisse paraître, il n’y a pas encore un policier derrière chaque habitant ni même à l’angle de chaque pâté de maison, la sécurité des citoyens n'aura de chance d'être réellement assurée que lorsque la société civile sera en droit de se défendre elle-même. Un sécessionniste ayant la fibre sociale, désireux de participer à des activités associatives, aimera à coup sûr réclamer, comme l’Association pour le rétablissement du port d’arme citoyen (ARPAC) le rétablissement du droit au port d’arme pour tous, moyennant diverses conditions requises (être Français, ne pas avoir d’antécédents judiciaires ni psychiatriques, etc.). En attendant, seule une minorité des privilégiés dispose de ce droit, à commencer par les hommes d’État, mais aussi ceux qui peuvent se permettre d’entretenir un garde du corps, en particulier les grosses huiles du showbiz, pour la plupart consciencieusement opposées au port d’armes pour le vulgaire. On se demande bien au nom de quel sacro-saint principe les autres, le grand public, 99% des Français, en sont privés.

Étant donné la propagande qui nous tympanise à propos de la « folie des armes aux États-Unis », il est assez logique que les Français ne défilent pas entre Bastille et Nation pour réclamer le droit de se balader le long de la Seine avec un Colt 45 ! Pourtant c’est un droit. Un droit naturel. Nul ne devrait pouvoir nous interdire de porter une arme dans un lieu public. Que cela plaise ou non aux détenteurs de l’autorité, c'est une liberté fondamentale. Nous avons le droit de nous défendre, puisque nous avons le droit de vivre - droit naturel n°1, je le rappelle. Nous n’avons pas à être inféodés aux forces de l’ordre, ni à compter sur leur arrivée (vingt minutes en moyenne sur le territoire français) pour commencer à nous protéger. Nous devons être en mesure de nous défendre à armes égales, car ce n’est pas une bombe au poivre, d’ailleurs interdite, qui sera de quelque utilité contre un agresseur brandissant une arme de poing dans un wagon fermé du métro.

Une arme n'est pas en soi une entrave à la vie d’un tiers. Pas davantage qu'un véhicule ou une bonbonne de gaz. Pas davantage qu’une fourchette. Pas davantage qu’une allumette, pourtant susceptible de mettre le feu à l’immeuble si un cinglé en a décidé ainsi. On le constate chaque jour dans l’actualité, on tue avec n'importe quoi, hache ou rasoir. Un individu désireux de faire un carnage a le choix des armes. N'importe qui peut devenir un mass shooter avec sa voiture ou un camion, nous l'avons constaté à Nice, en juillet 2016. La guerre civile Tutsi/Hutu au Rwanda, en 1994, a fait près d’un million de victimes, pour la plupart tuées à coups de machettes et de gourdins cloutés.

Les criminels obtiennent toujours les armes dont ils ont besoin, grâce au black market et à divers larcins. La police estime qu’entre trois et sept millions d’armes circulent illégalement en France, dont des dizaines de milliers d’armes de guerre de type kalachnikov. Leur coût ? 500 euros pour une arme de mauvaise qualité et de  1 000 à 2 000 euros pour une arme venue de l'ex-Yougoslavie. Selon RTL.fr : « C'est devenu tellement facile de s'en procurer que les voyous les utilisent facilement, raconte une source policière. »

« Tellement facile », sauf pour les honnêtes gens, selon la formule consacrée. Comment font-ils pour se défendre, ceux-là ? Ont-ils toujours le temps d’appeler le 17 ou le 112 ? Leurs jambes vont-elles plus vite que les balles ? Pas au Bataclan, où, le 13 novembre 2015, 1 500 personnes ont été tenues en joue par une poignée de djihadistes, qui ont fait 130 morts et 413 blessés.

La doxa nous serine que les honnêtes gens vont soudain devenir des tueurs sanguinaires sous prétexte qu'ils possèdent des armes. C’est faux, puisqu’il existe en France trois millions d’armes détenues par des particuliers en toute légalité, et qu’elles ne servent pas à déclencher la guerre civile. Le pays qui a le plus d'armes de guerre par habitant, la Suisse, est aussi le pays où elles font le moins de victimes.

Aux États-Unis, en moyenne, sur 33 000 morts par armes à feu, 2/3 sont des suicides, soit environ 22 000 morts, à quoi s’ajoutent 9 800 homicides par armes à feu/an, pour la majorité dans les gangs afro-américains et latinos défendant leur territoire pour le commerce de la drogue. Le reste ce sont des homicides classés « fait divers ». Bref, la grande majorité des morts par armes à feu aux États-Unis sont des suicides. Tout comme Michael Moore dans Bowling for Columbine (2002), France 2 a dû oublier de signaler ce détail aux téléspectateurs.

La liste des pays et de leurs taux de criminalité, disponible sur le Net, montre clairement que la criminalité est plus importante dans les pays où le port d'arme est interdit. Des études incontestées démontrent qu'il y a plus d'homicides dans les États américains les plus répressifs, là où le port d’arme est interdit (gun-free zones) et on a noté une augmentation des crimes après la mise en vigueur de lois interdisant la possession d’armes ! La majorité des homicides commis aux États-Unis le sont avec des armes à feu détenues illégalement. 

En réalité, l’exemple américain démontre tout le contraire de ce qu’on entend nous faire accroire. Pierre Lemieux, auteur de Le Droit de porter des armes (Les Belles Lettres, 1993), dresse un tableau équilibré de la situation : « L'expérience américaine démontre l'efficacité des armes à feu individuelles pour la légitime défense. Il y a aux États-Unis au moins 150 millions d'armes à feu aux mains des particuliers ; le quart des commerces de détail en sont pourvus et un foyer sur deux en détient au moins une. Les analyses statistiques réalisées par le professeur Gary Kleck, criminologue à l'université de Floride, montrent que ces armes sont utilisées un peu moins d'un million de fois chaque année pour repousser des agressions ou des cambriolages. Les honnêtes citoyens font usage de leurs armes en légitime défense à peu près aussi souvent que les criminels utilisent les leurs pour commettre leurs forfaits. Dans la moitié des cas de légitime défense armée, l'agressé fait feu, mais souvent en guise de sommation ou sans atteindre l'agresseur. Entre 1 % et 2 % des actes de légitime défense armée se soldent par la mort de l'agresseur ou des blessures infligées à celui-ci. Cela signifie quand même que chaque année, plus de 1 500 criminels sont tués et plus de 9 000 blessés par des citoyens armés en état de légitime défense. En fait, ceux-ci tuent, blessent ou mettent en fuite plus de criminels que la police. »

La liste des tueries stoppées par la présence de personnes armées n’est jamais publiée, elle est pourtant éloquente. Puisque le féminisme est à la mode, j’en profite pour informer les gentes dames qui me font l’honneur de me lire que chaque année, aux États-Unis, 200 000 femmes parviennent à se protéger d’une agression sexuelle grâce à une arme.

Que faire en France à part se désintoxiquer et informer correctement la population afin qu’elle fasse pression sur les députés pour qu’intervienne un salvateur changement législatif ? Un sécessionniste peut aller s’inscrire dans un club de ball-trap et obtenir l’autorisation de se voir offrir par son conjoint pour ses étrennes un joli fusil de calibre 12. S’il est décidé, il se rendra dans un club de tir, muni d’un certificat médical d’aptitude au tir sportif, et demandera une licence. Il pourra ensuite devenir, en toute légalité, l’heureux possesseur d’armes de catégories C et D, puis, s’il s’entraîne correctement, dispose d’un coffre-fort et adresse une requête en bonne et due forme à la préfecture, s’acheter une splendide arme de catégorie B. Les plus optimistes peuvent demander une autorisation de port d’arme selon l’article R315-5 du code de la Sécurité Intérieure. On peut rêver. On a bien rétabli le droit de port d’arme aux policiers hors service, puis aux gendarmes hors service. Peut-être sera-ce bientôt le cas pour les militaires en retraite ou pour les pompiers - et plus tard pour les civils qui en ont le plus besoin ? Vu le climat général, ce n’est pas mission impossible (sur le long terme).

Parallèlement à ces démarches, le sécessionniste épris de justice et de liberté, par conséquent de sécurité, a tout lieu de s’intéresser de près au droit de légitime défense (article 122-5 du code pénal) : « N'est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d'elle-même ou d'autrui, sauf s'il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l'atteinte. N'est pas pénalement responsable la personne qui, pour interrompre l'exécution d'un crime ou d'un délit contre un bien, accomplit un acte de défense, autre qu'un homicide volontaire, lorsque cet acte est strictement nécessaire au but poursuivi dès lors que les moyens employés sont proportionnés à la gravité de l'infraction. »

Les bobos dociles se rebellent à de telles extrémités. Pourtant, mon complice le Bouddha, dans l’une de ses incarnations passées, fut digne du tempérament de l'inspecteur Harry. C'est la légende, peu racontée par Matthieu Ricard, du « Bouddha Capitaine », ici extraite de l’Upāyakauśalya Sutra  : « Dans une vie antérieure, le Bouddha fut capitaine d’un navire. Un jour, alors qu’il transportait cinq cents marchands, vint un brigand qui s’apprêtait à les tuer tous pour s’emparer de leurs richesses. Pris d’une grande compassion pour le brigand et pour les marchands, considérant que si le bandit commettait son acte il subirait en conséquence d’innombrables éons d’états infernaux, avec une pensée altruiste et compatissante il le tua et sauva ainsi la vie des cinq cents marchands. Il avait alors lui-même commis un meurtre, mais sa motivation réellement altruiste et désintéressée fut la source d’un énorme karma positif, car son acte était vraiment bénéfique. »

Comme le veut le Bouddha, le droit de légitime défense devra être notablement accru. On devra cesser de victimiser les criminels, qui seuls bénéficient de facto du port d'armes volées.  Je partage l’avis d’Hans-Hermann Hoppe : « Dans une société de droit privé, il n’y a aucune restriction pesant sur la détention privée d’armes à feu et autres moyens de défense. Le droit fondamental de chacun à se livrer à l’autodéfense pour protéger sa vie et ses biens contre les intrus serait canonisé. »

Je ne développerai pas davantage ces points ici. Il existait naguère une association sobrement intitulée Légitime défense, fondée en 1978 et présidée par Maître Henri-René Garaud, avocat, entre autres, des parents Villemin dans l’affaire du meurtre du petit Grégory. Elle prêtait bénévolement assistance à ses membres dans les cas litigieux. Idée : un sécessionniste motivé, avocat de profession, pourrait, avec quelques amis efficaces, la relancer sous une forme améliorée.

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Tout autre sujet : l’immigration.  Quelle est la position d’un sécessionniste responsable sur cette redoutable affaire qui fait couler tant d’encre et dérailler tant d’esprits pénétrants ? Peut-il faire quelque chose pour que s’apaise cette tension qui fait passer les Français pour d’imbuvables racistes-populistes-nazis, nostalgiques de Pétain, et les étrangers pour de démoniaques conquérants islamistes lancés, le couteau entre les dents, à l’assaut d’un pays mort-vivant ?

Quoi que nommé Blanrue du fait d’un grand-père né à Toulon, je descends par ma mère des Calcaterra de la commune de Cuggiono, en Lombardie, et, par mon père, des Ghedin de Rome (le nom est tout de même originaire de Vénétie, c’était le moins que je puisse faire !). J’en suis extrêmement fier, car j’aime ce pays et je me sens en adéquation avec son style de vie, sa turbulente histoire, son architecture innovatrice, son climat propice à la dolce vita, la pensée fantasque de ses artistes, de Dante à Italo Svevo. Serais-je d’ascendance marrane, comme tel n’est pas le cas du fabulateur Yann Moix, j’en serais pareillement enchanté. Je ne me sens pas supérieur aux autres parce que le sang qui bout dans mes veines est transalpin et que je serais tributaire des fastes impériaux ou que je me prendrais pour un contributeur rétroactif de la Pax Romana, mais il est bon d’être à l’aise avec soi, parce qu’il faut assumer ce que l’on est jusqu’au bout des ongles et en retirer du contentement, selon le principe de « l’éternel retour » de Nietzsche, expliqué dans un chapitre antérieur.

Ayant voyagé dans les pays nord-africains et au Proche-Orient, de l’Égypte à l’Iran, et beaucoup fréquenté l’Italie - où je passe deux mois chaque année par la grâce d’un ami peintre qui met à ma disposition sa magnifique maison de famille sise dans la Sérénissime, dans le sestiere du Dorsoduro -, je connais  la situation de l’intérieur, car l’immigration actuelle nous arrive en masse par la Péninsule, qui paye un lourd tribut à cette tribulation maritime qui rapporte des milliards aux mafias de passeurs. J’assiste en direct à ce tragique processus de transvasement de populations, et j’y réfléchis en fonction de solides principes et de données aussi irréfragables que possible.

Tout d’abord ceci : les races, horribile dictu, existent. C’est un fait scientifiquement démontré depuis belle heurette, en particulier dans les pays anglo-saxons (v. Vincent Sarich et Frank Miele, Race : The Reality Of Human Differences, Westviewpress, 2004), puisqu’en France la thèse est délictueuse au point que l’Assemblée nationale unanime a fait sottement disparaître le mot « race » de l’article 1 de la Constitution, qu’on avait placé là en 1958 pour affirmer le rejet des thèses nazies : ô stupidité crasse des politiciens français aussi pleutres qu’emmanchés ! Tant pis pour les béjaunes qui supputent que la race est un vil préjugé pré-scientifique inventé par des doctrinaires tatoués de svastikas. Ce n’est pas à l’honneur de leur intelligence (héréditaire, il est vrai, à 80%, selon les dernières études).

Étape n°2 : Il n’en existe pas moins une espèce humaine. C’est cette espèce qui, par sa nature, confère à tous les hommes sans exception, quelle que soit leur race, les droits naturels énoncés dans cet ouvrage.

Étape n° 3 : Il est parfaitement stupide et contraire au droit naturel de juger un homme singulier par ce qu’en disent les statistiques ethniques. On ne définit pas un individu par son groupe. Un homme né à Marseille ne saurait être mis dans le même sac que tous les Marseillais. Un Algérien n’est pas représentatif de tous les Algériens. Un Congolais n’est pas la synthèse de tous les Congolais. Je ne suis en rien la quintessence de l’Italie. Si le caractère d’un homme et certaines de ses aptitudes sont bel et bien héréditaires, les valeurs qu’il défend, son degré de sophistication, les positions qu’il prend, sa qualité intrinsèque, la culture et les manières qu’il a acquises font de lui un être à part, un individu disposant d’une conscience, et peut-être, s’il a travaillé sur lui, d’un royaume intérieur, le distinguant de tous les autres individus, ceux de sa famille, de son immeuble, de sa ville, de son club de football, de sa région, de son pays et de sa race. Affirmer le contraire est un réductionnisme ridicule. C’est de la pseudo-science.

Sur le plan philosophique, ce réductionnisme est aussi une forme de collectivisme inepte, semblable en tout point au marxisme. Les marxistes se permettaient de juger les hommes d’après leurs classes sociales et condamnaient par principe tout bourgeois parce qu’il appartenait à une association d’exploiteurs tandis qu’ils faisaient les yeux doux à Sa Majesté Le Prolétariat, incarnation de la Morale Suprême, caste censée faire advenir sur terre, par son action consciente et inconsciente, l’ineffable Paradis des Travailleurs. Tous les collectivistes manquent cruellement de subtilité. « Le monde est plein de gens qui se disent des raffinés et qui ne sont pas, je l’affirme, raffinés pour un sou », écrivait Céline dans l’un de ses meilleurs pamphlets.

Le phénomène migratoire maintenant. Pour un sécessionniste, l’affaire est simple. Contrairement à ce qu’a dit le FN durant des années, l’immigration n’est pas cause de chômage. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe pas un nombre d’emplois limités dans un pays. La question n’est donc pas là : elle se situe au niveau des principes du droit naturel. Un individu a-t-il le droit moral de quitter son pays et de migrer ? Oui, bien sûr. Il ne viendrait à l’idée de personne de légitimer l’enfermement de quiconque dans une contrée, comme cela se passe en Corée du Nord. Tout individu a également le droit d’offrir ses services à l’étranger. Ce même individu a-t-il toutefois le droit moral d'obliger les gens du pays où il veut se rendre de l’accueillir, de l’engager et de les contraindre à pourvoir à ses besoins ? Bien sûr que non. On a le droit absolu de choisir avec qui l’on veut cohabiter sur sa propriété. La liberté de se mouvoir d'un migrant ne peut en aucun cas être supérieure à la liberté qu'a l'autochtone de consentir à l'accueillir et à couvrir ses frais.

Que se passe-t-il aujourd’hui ? Les demandeurs d'asile qui font une demande pour bénéficier du statut de réfugié reçoivent une allocation temporaire d'attente, une sorte de RSA d'environ 400 euros. Ils sont hébergés, ce qui coûte plusieurs centaines de millions d'euros par an aux Français. Ils bénéficient de la couverture de base du régime général d'assurance maladie, ou de la CMU de base, qui couvre tous leurs frais de santé. Le demandeur d'asile a droit à la scolarité gratuite de ses enfants. Les collectivités locales leur assurent souvent la gratuité des transports en commun, la cantine pour les enfants, l'inscription à une épicerie sociale. Enfin - c'est là ce que tous les migrants espèrent - lorsqu'on est reconnu « réfugié », on a le droit à la délivrance d'une carte de résident renouvelable tous les dix ans, ce qui facilite l'accès à la nationalité française et permet d'obtenir les mêmes droits sociaux que les nationaux (RSA, prestations familiales, APL, etc.), avec logement social à la clé.

En France, les migrants reçoivent ainsi des aides qui multiplient par mille ce qu'ils gagnent chez eux, avec la possibilité de devenir français, la France étant le pays qui distribue le plus d'aides sociales au monde. 

Or en vertu du droit naturel une aide doit être un acte bénévole, consenti, volontaire, et certainement pas une obligation imposée par l'État ou un lobby. Si je veux contribuer à aider certaines personnes en difficulté, j'ai le droit de les choisir et non de les subir. Ce n'est pas à l'État de me dire qui je dois soutenir. Dans le cas des migrations actuelles, mon aide est rendue obligatoire par le seul fait que les immigrés bénéficient de l'argent public et d'infrastructures provenant de l'argent public qui n'est rien d'autre que l'argent de tous les contribuables privés, distribué sans leur consentement. ll convient ainsi de supprimer toutes les aides publiques aux clandestins. « Fraternité ! Lien des âmes, étincelle divine descendue du ciel dans le cœur des hommes, a-t-on assez abusé de ton nom ? C'est en ton nom qu'on prétend étouffer toute liberté. C'est en ton nom qu'on prétend élever un despotisme nouveau et tel que le monde n'en a jamais vu ; et l'on pourrait craindre qu'après avoir servi de passeport à tant d'incapacités, de masque a tant d'ambitions, de jouet à tant d'orgueilleux mépris de la dignité humaine, ce nom souillé ne finisse par perdre sa grande et noble signification », annonçait le prescient Frédéric Bastiat au XIXe siècle, bien meilleur prophète que Marx.

Si l'on entend défendre la liberté dans un sens (celui du migrant dans son pays de départ), il faut accepter la liberté dans l'autre sens (celui de l'autochtone dans le pays d'arrivée). Les dépenses publiques n'étant rien d'autre que l'argent des contribuables, c'est aux contribuables de décider où va leur obole. C'est à la charité privée et aux associations humanitaires de s'occuper des clandestins avant leur rapatriement. Comme le dit le Sedaka Sutta, texte de la sagesse bouddhiste : « En se protégeant soi-même, on protège les autres. En protégeant les autres, on se protège soi-même »

Le problème de la migration est donc en premier lieu celui de l'État-providence, qu’il faut abolir, sinon les migrants se rendraient en Algérie, en Tunisie ou au Maroc. 

La liberté de migrer n'est pas négociable, mais la liberté d'accueillir ou pas les migrants non plus. Quand on évoque le principe de liberté il faut tout prendre - ou rien. C’est un bloc. Il faut accepter les conséquences pratiques de la théorie : le libre choix. Dans les deux sens. Un sécessionniste cohérent ne s’opposera pas, ainsi, à ce qu’un particulier, embauche un étranger, le paye, lui trouve un logement et l’entretienne sur ses propres fonds, que l’État soit d’accord ou pas. C’est le principe de la liberté et de la propriété. La discrimination, tant décriée par les belles âmes, est non seulement un acte naturel (nul n’est obligé d’aimer les blondes ou les parfums capiteux) mais elle est vertueuse. Elle permet d’exclure qui nous semble devoir l’être (pour des raisons que personne n’a à expliquer) mais aussi d’accueillir qui nous voulons (pour des raisons ne nécessitant pas davantage d’explication) du moment que nous prenons cette personne entièrement à notre charge et qu’elle reste dans les limites de notre propriété.

Pour qu’on puisse parler de ce sujet sereinement, il faut évidemment supprimer la loi Pleven, qui, depuis 1972, restreint la liberté d’expression en condamnant pour racisme tout individu ne faisant pas le choix que lui impose l’État, à savoir « accueillir toute la misère du monde », selon l’expression de Michel Rocard. Pour un sécessionniste, toute opinion, même la plus extrême, a le droit d’être exprimée, du moment qu’on trouve un lieu, un blog ou un journal pour le faire. Un parti osera-t-il toucher à cette loi quasi-sacrée ? C’est loin d’être sûr, vu la pression des lobbies et la mentalité des somnanbules qui forment l’écrasante majorité de la population.

Pour régler le problème par nos propres moyens, nous en revenons toujours au principe de la propriété. Idée : pour être libre de parler aujourd’hui et demain de ce que nous voulons, pour être libre aussi de nous retrouver entre gens de même étoffe et partageant les mêmes valeurs, il va devenir nécessaire de créer des zones franches où chacun dira et fera ce que bon lui semble, sans être immolé par l’État sur l’autel du conformisme. Le principe est valable pour les individus se sentant appartenir à n’importe quelle communauté, n’importe quel courant politique, n’importe quelle religion, n’importe quelle minorité, n ‘importe quel réseau ou confrérie. Il permet d’éviter la promiscuité et de se sentir « chez soi ».

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Voici un projet que l’on pourrait nommer « Jardin d’Épicure » ! Tout comme il existe des écoles hors contrat, entièrement libres de toute interférence étatique, il devrait pouvoir exister davantage de rues privées (à Paris, il y a déjà « 780 voies privées fermées couvrant une distance de 55 km », v. Bertrand Lemennicier, La Morale face à l’économie, Éditions d’Organisation, 2006) et surtout de quartiers privés. Comme dans n’importe quelle boîte de nuit, l’on peut filtrer dans ces quartiers qui entre et qui sort, examiner qui s’y installe, accepter ou non les fumeurs, les causeurs de tout et de rien, y admettre ou non des animaux, agréer des gens s’habillant selon ce que tolère le règlement intérieur, que ce soit, au choix, des porteurs de burqa, de tefillin ou de casques coloniaux du genre Tintin au Congo. Ce sont des endroits délimités où l’on peut décider des heures d'ouverture et de fermeture, où l’on est en droit de cesser les bruits, les odeurs et les mouvements des importuns.

Un quartier privé est un « chez-soi » inviolable, d’autant plus libre qu’il dispose d’un règlement intérieur signé par tous, et où, sans avoir à rendre de comptes à l’État, chacun est libre de faire absolument ce qu’il veut, poker ou prières, tant qu’il n’empoisonne pas l’existence du voisin, puisque celui-ci n’est pas, à l’origine, opposé à son mode de vie.

Il existe déjà des zones de ce genre, le type des « villas » parisiennes, mais les règlements intérieurs sont peu développés et ne cherchent guère à rassembler des populations autrement qu’en fonction de leur niveau social. Le facteur politique et culturel y manque cruellement. Il serait intéressant de multiplier de tels quartiers résidentiels privés, en suscitant la création de sociétés de copropriétaires déterminés et désireux de faire cohabiter des personnes partageant les mêmes principes. L’on se mettrait d’accord sur ce que l’on désire en faire et qui l’on accepte, chacun payant sa part proportionnellement à l’entente. Ce serait un type de partition légale, pouvant prendre toutes les formes désirées du moment qu’elles restent pacifiques et reposent sur le droit de propriété, sur lequel tout doit se fonder. De la sorte, selon les mots de l’Athénien Périclès, au Ve siècle avant notre ère, « loin d'exercer une surveillance jalouse les uns sur les autres », nous ne nous sentirions « pas appelés à nous irriter contre notre voisin s'il fait ce qui lui plaît », car ce qui lui plaît serait conforme à nos attentes.

Dans ce type de quartiers, une agence de sécurité privée est utile pour assurer la protection des gens et le respect du contrat accepté par tous les résidents à leur entrée. Les habitants peuvent y faciliter, par diverses dispositions, l’installation de centres commerciaux, de restaurants, de cinémas, de médecins, de cabinets d’infirmières libérales, de vétérinaires, de haltes garderies, d’écoles hors contrat, la construction d’édifices religieux et de terrains de jeux et de sports. On pourrait même y créer une monnaie interne et pourquoi pas y lever des droits de passage pour les étrangers. Tout élément indésirable est amené à rester devant la porte d’entrée et cordialement invité passer son chemin.

Plus il y aura de quartiers de ce genre, plus il y aura de liberté. L’éventuel dissident, changeant soudain de mode de vie, aurait la possibilité de déménager afin de se trouver plus à son aise dans une autre copropriété ayant rédigé un règlement intérieur différent, qui lui conviendrait.

Il existe environ 150 000 quartiers de ce type aux États-Unis, regroupant quelque 30 millions d’habitants, soit 12% de la population. D’abord réservés aux classes aisées, ils sont désormais rendus d’accès facile aux classes moyennes. On attend qu’ils se développent en France. Promoteurs immobiliers de toutes les régions, unissez-vous !

Il convient d’élargir ce concept à celui de villages et de villes privés. Il importe d’avoir conscience que toute sécession brutale (une entité affirmant soudainement son statut de « territoire libre ») risque d’être extrêmement compliquée, même si je n’y suis pas opposé par principe notamment dans le cas où la corruption locale est devenue tellement manifeste qu’elle impose un acte radical de la part de la population. L’État ne se va pas se priver de réagir avec sa férocité coutumière pour reprendre le contrôle de « l’espace public » et de ses « biens », comme l’exemple récent de la Catalogne le prouve avec fracas, en dépit d’un scrutin démocratique.

Pour ma part, je ne peux toutefois pas relire sans émotion la geste du poète Gabriele d’Annunzio, l’auteur du brasillant roman vénitien Le Feu, s’emparant, avec des troupes de volontaires, de la ville de Fiume, l’actuelle Rijeka en Croatie, après la guerre de 14-18. Se faisant le porte-drapeau des peuples opprimés par l’impérialisme anglo-saxon, d’Annunzio contraint les troupes d'occupation alliées, Américains, Britanniques et Français, à se retirer. Iy proclame, le 8 septembre 1920, la Régence italienne du Carnaro. Le Commandante rédige une extraordinaire Constitution où l’on reconnait « la souveraineté de tous les citoyens, sans distinction de sexe, de race, de langue, de classe ou de religion ; une égalité absolue des sexes devant la loi, l'éligibilité des femmes à toutes les fonctions privées ou publiques, la représentation proportionnelle ». Influencé par l’anarcho-syndicalisme de son ami Alceste De Ambris, il y promet « les allocations en cas de maladie, de chômage ou d'accident du travail, la retraite à toute personne âgée, le salaire minimum garanti, la création de juge de travail ». Ce mouvement irrédentiste qui fait date dans l’histoire italienne attire à lui aussi bien des pré-fascistes que des anarchistes et des desperados en quête d’un idéal. Malgré une utopie sociale trop insistante, on a assisté là, au début du XXe siècle, à une fantastique résurgence des libertés communales médiévales. N’étant pas la moitié d’un poète, d’Annunzio désigna la musique comme muse et principe fondateur de l'État ! Las, ayant trop taquiné son voisin, l’artiste dut rendre les armes au mois de décembre 1920, devant l’avance des troupes italiennes. L’État libre de Fiume ne lui survécut pas longtemps.

Peut-on agir de manière plus prudente ? Est-il possible de gérer des communes comme on le fait avec des quartiers résidentiels, sans autre vote que celui des copropriétaires ? Aux États-Unis, il est possible de fonder des villes privées. Chaque année, près de 5 000 de nouvelles entités urbaines choisissent de se mettre à l'écart du régime commun. Ce n’est pas une exception réservée à la secte des Amish ni à la Walt Disney Company, dont la ville Celebration, près de Disneyworld, en Floride, donne l’impression de vivre dans un dessin animé : il y existe environ 20 000 gated communities, comme Lakewood en Californie où résident 80 000 personnes, ou encore Sun City, en Arizona, réservé aux retraités (ni enfant ni école !). Bertrand Lemennicier (La Morale) décrit le cas d’Irvine, ville privée de 110 000 habitants près de Los Angeles, créée en 1971 : «  90 % de la population vit dans des micro-villages administrés par des associations qui fonctionnent comme des gouvernements. La plus grosse, avec 27 000 résidents, est Woodbridge Village. ‘Ici, vous n’achetez pas une maison, mais un style de vie’, affirme le directeur de cette ville. Tous les habitants s’engagent par contrat à respecter les habitudes des voisins. En contrepartie et moyennant un impôt local, ils profitent de l’équipement et des services particuliers : lacs artificiels, courts de tennis, piscines, jardins, service complet de réparation des appareils ménagers, ramassage des ordures, police privée, transport urbain gratuit... Certains villages sont fermés, d’autres d’accès libre. Ces villages fonctionnent comme des municipalités ou des copropriétés ; un groupe d’élus encadre un noyau d’administratifs et de techniciens. Tous les trois ou quatre ans, le board of directors (conseil d’administration) est renouvelé par simple vote des administrés. Assez fréquemment on soumet à un référendum des propositions d’aménagement ou éventuellement une modification des statuts. (…) Au début les services de police ont été sous-traités auprès d’une municipalité voisine, Costa Mesa. Mais les habitants ont rapidement exprimé le désir d’avoir leur propre police privée. Ils ont fixé des critères de performances (fréquence des patrouilles, temps de réponse à un appel), de recrutement et de salaires (les mieux payés des États-Unis). Irvine bénéficie d’un concours exceptionnel de circonstances au sens où il n’y a qu’un seul propriétaire foncier, James Irvine, qui, en 1894, a acheté 37 000 hectares de terres espagnoles et mexicaines. 12 000 hectares sont déjà utilisés en villages et en industries de pointe qui sont venues s’installer dans cette zone. Un ménage moyen gagne 48 000 dollars par an (3 100 euros par mois environ). »

Dans les villes privées règne la liberté contractuelle. C’est de l’autogestion pure fondée sur le droit de propriété et le consensus. Il en existe aussi dans d’autres parties du monde, en Inde, au Canada, au Honduras, en Corée du Sud, mais dans notre bonne vieille « République une et indivisible », hélas, le droit et la dictature du vivre-ensemble n’admettent pas pour le moment l’émergence d’un tel processus urbain puisque tout territoire dépend d’une commune.

La France bénéficiant d’une multitude de petits villages, rien n’empêche cependant un groupe d’y acheter des terrains et de s’y installer en masse pour être en capacité de s’emparer de la mairie par le vote. Restant sous l’autorité du préfet et du procureur de la République, le maire d’une petite commune ainsi libérée détient certains pouvoirs qui lui permettrait, par divers arrêtés, d’autoriser ou d’interdire des comportements et des événements en fonction de ce que ses administrés lui réclament. Les locaux de certains vieux villages et hameaux à l’abandon sont également mis en vente : une équipe performante peut en faire l’acquisition pour y vivre tranquillement.

Quoi qu’il en soit, un sécessionniste ne peut que regarder avec intérêt, voire participer, à la montée de tout mouvement séparatiste. L’État jacobin a failli, le pouvoir doit désormais être décentralisé au maximum, la République n’a plus de raison d’être. Le principe de sécession implique la logique d’une société de copropriétaires poussée au degré le plus élevé possible, portée à son paroxysme. L’ambition finale est l’octroi de véritables pouvoirs légaux, la possibilité d’avoir des polices privées, des tribunaux indépendants, des systèmes juridiques différents, des banques libres prêtant sur fonds propres (free banking), des monnaies indépendantes (voir le projet de monnaie libre en Occitanie), de faire renaître et prospérer des langues laissées à l’abandon. Le sécessionniste en vient naturellement à embrasser la cause de petits États de propriétaires, où les citoyens font la loi chez eux, le droit privé prenant le pas sur le droit public, appelé à disparaître.

Le phénomène des micronations est intéressant, car il démontre que la résistance à l’homogénéisation planétaire génère des idées originales. En 2000, le professeur et royaliste Fabrice O'Driscoll, de l'université d'Aix-Marseille, a publié un livre sur les micronations, Ils ne siègent pas aux Nations Unies (Presses du midi), comprenant plus de 300 pages consacrées à ce sujet. En 2006, la société Lonely Planet a publié un guide de voyage intitulé Micronations : The Lonely Guide Planet to Home-Made Nations. Un portail wiki leur est dédié. On peut s’intéresser aux États autonomes fédérés d'Australie ou à divers projets ayant pour la plupart avorté dans le passé, comme l’expérience du navire Freedom (qui a coulé), la République de Minerve (envahie et détruite par les Tongas), Oceania (projet abandonné), la République de Rose Island, dans l’Adriatique, une île artificielle qui frappait monnaie (détruite). Certains projets ont été menés à terme, comme la principauté de Sealand de Roy Bates, un vétéran de la Seconde guerre mondiale,  installée sur une ancienne plate-forme de l’armée britannique non loin du Suffolk, frappant monnaie, pouvant recevoir deux cent personnes, mais qui n’a guère été occupée que par une seule famille.

En ce moment, la micronation qui fait le plus parler d’elle est la République libre du Liberland, fondée en 2015 par le Tchèque Vit Jedlickaqui revendique une parcelle de terre de sept kilomètres carrés entre la Croatie et la Serbie, du nom de Siga. À part la confection d’un sympathique drapeau, l’adoption d’une belle devise (« Vivre et laisser vivre ») et un programme alléchant (pas de lois, de règlements ni impôts d'État) qui a attiré 300 000 demandes de citoyenneté, on n’a guère l’impression d’une grande activité. Les petits États dont se réclame le président du Liberland, le Liechtenstein et Monaco, ont, eux, fait depuis belle heurette la preuve de leur excellence !

Du côté du seasteading (« château de mer ») on entre davantage dans le concret, avec en prime un aspect science-fictionnesque loin d’être désagréable à ceux qui ne passent pas leur temps à voir la vie en noir. C’est un projet de villes flottantes autonomes sur les océans, des îles artificielles situées dans les eaux internationales, échappant au contrôle des États. Ce serait, en quelque sorte, de nouvelles Venise, puisque la Sérénissime est née de l’exil de populations locales, suite aux invasions des Huns d’Attila puis des Lombards, sur la centaine de petites îles de la lagune, où elles trouvèrent refuge et fondèrent une cité indépendante. Le promoteur est Pati Friedman, le petit-fils de l'économiste américain Milton Friedman, de l’école de Chicago. L'Institut Seasteading, lancé en 2008, est en partie financé par Peter Thiel, fondateur de PayPal et pilier de Facebook, à hauteur de 500 000$. Ces villes du futur seraient indépendantes les unes des autres et pourraient chacune fonctionner avec une organisation politique différente. Les citoyens auraient ainsi la capacité de passer d’une île à l’autre pour tester les systèmes politiques et en changer quand il ne leur conviendrait pas. Chacun pourrait choisir sa communauté d’appartenance. Cela rejoint l’idée « panarchique » de Gustave Molinari pour qui chacun doit pouvoir s’affilier en toute liberté au sein d’une gouvernance de son libre-choix.

L’idée du seasteading est 100% libertarienne made in Silicon Valley et se présente comme une « expérimentation et une innovation de divers systèmes sociaux, politiques et légaux ». La France va être un terrain d’expérimentation puisqu’en janvier 2017, la Polynésie française et l’Institut Seasteading ont signé un protocole d’entente qui permettra à l’Institut d’avoir la possibilité de bâtir un prototype flottant de 7 500 m². Pour le moment, il est question de bâtir un habitat pour 250 personnes à un kilomètre des côtes. Le coût du projet est estimé à environ 60 millions de dollars, réunis en partie par une sorte de crowdfunding avec des cryptomonnaies.

À chacun de trouver son projet et de le mener à terme. Que mille États privés, petits ou grands, s’épanouissent !

L’essentiel n’est pas la forme que prend la sécession, l’essentiel c’est que son esprit se diffuse partout. Comme l’écrit Hans-Hermann Hoppe : « Dans l’idéal, la décentralisation devrait atteindre les racines mêmes de l’humanité, jusqu’au niveau des groupes d’individus, des cités et villages libres, comme il en existait autrefois dans toute l’Europe. » Tel est le chemin.

« Tout homme porte en lui, tout homme a toujours porté en lui, le goût de la liberté, le besoin de la liberté, ou plutôt l'idée, le goût, le besoin de libération », a dit l’un des grands maîtres spirituels de notre temps, Arnaud Desjardins. Cessons dès à présent de nous « indigner » à la façon du défunt Stéphane Hessel qui nous a roulés dans la farine avec ses phrases ronflantes d’universaliste trop généreux pour être honnête, et son cœur d’artichaut aussi artificiel que ses émotions surjouées – et agissons ! Mais renonçons à agir dans le vide, pour rien, en faisant du bouche-à-bouche à ce spectre qu’est devenue la France d’antan. Ne nous complaisons pas dans une position « natio-neurasthénique ».

Ayons en tête la devise de Gabriele d’Annunzio : Memento audere semper, « Souviens-toi de toujours oser ! »

Évadons-nous comme Giacomo Casanova de la prison des Plombs, empruntons la lagune, dépassons la pointe de la Dogana et prenons le large pour vivre la grande aventure frissonnante de la liberté !

La meilleure évasion possible est la revendication du sécessionnisme individuel et collectif immédiat et sans concession.

Comme le dit un chant corse célèbre :  « Me patria si chjama libartà… Ma patrie s’appelle liberté ». Interrompons les pleurs et les ressentiments inféconds. Dansons avec gratitude, rions avec tendresse, puis, sur le tombeau de la France, bâtissons, entre êtres consentants liés entre eux par un même état d’esprit, les châteaux-forts, les communes libres et les édifices de demain dédiés au retour d’une spiritualité pleine d’allégresse, elle aussi à reconstruire de fond en comble !

« Tout simplement, je veux une nouvelle civilisation », disait Ezra Pound. C’est la moindre des ambitions à afficher !

Paul-Eric Blanrue