La route quittait depuis longtemps la vallée. À mesure que la vieille Clio s’élevait vers les montagnes, les villages se faisaient plus rares, les champs cédaient la place aux pinèdes, et l’air, entrouvert par les vitres, apportait cette odeur mêlée de résine, de thym sauvage et de pierre chauffée par le soleil qui annonçait toujours les vacances.
Gabriel avait posé son téléphone sur ses genoux. Depuis son plus jeune âge, le garçon ne supportait pas les vacances où il ne se passait rien. Il lui fallait toujours une énigme, un vieux sentier, une ruine oubliée ou quelque mystère à élucider. À côté de lui, sa cousine Zoé regardait défiler les montagnes derrière la vitre. Chaque été, ils passaient les vacances ensemble chez André et Madeleine. Depuis qu’ils étaient petits, ils formaient une équipe inséparable.
L’écran s’était éteint depuis plusieurs minutes déjà, mais Gabriel ne le regardait plus. Comme chaque été, il attendait un moment bien précis.
Le dernier virage. Chaque été, tout commençait là.
Il connaissait cette route par cœur. Chaque tournant réveillait un souvenir : le torrent où il avait appris à construire des barrages de pierres, le vieux pont sous lequel ils cherchaient des écrevisses, la prairie où André leur avait montré, un soir, comment reconnaître la Constellation d’Orion.
Puis… La bastide apparut.
Adossée au flanc de la montagne, elle semblait avoir poussé là depuis toujours. Ses murs de pierre blonde gardaient la fraîcheur des vieilles demeures provençales. Un immense tilleul étendait son ombre sur la terrasse où l’on prenait tous les repas de l’été. Plus loin, un vieux puits veillait sur le jardin. Derrière lui s’étendait le verger, avec ses pommiers, ses figuiers, ses abricotiers et quelques rangées de lavande qui descendaient vers la vallée.
À l’écart, presque cachée derrière deux grands chênes, la vieille cabane dominait toujours le paysage.
Rien n’avait changé.
Et c’était cela que Gabriel aimait.
Il éprouva cette sensation familière qui revenait chaque été au même instant : il n’avait pas l’impression d’arriver chez ses grands-parents. Il revenait dans un lieu qui l’attendait.
La Clio s’immobilisa devant le portail dans un léger nuage de poussière.
Le moteur se tut.
Le père de Gabriel sortit le premier de la voiture. Par habitude, il consulta son téléphone, leva le bras comme pour attraper un réseau, puis renonça avec un sourire.
— Inutile d’insister…
André, qui taillait les branches d’un rosier près du portail, releva la tête.
— Tu verras, ça ne s’est toujours pas arrangé depuis l’année dernière !
Il posa son sécateur, s’essuya les mains sur son pantalon de jardinage et s’avança vers la voiture.
Gabriel descendit à son tour. À peine eut-il posé le pied sur les dalles qu’une odeur de terre chaude l’enveloppa.
Il inspira profondément.
— Ah… J’avais oublié cette odeur !
André eut un petit sourire.
— Non.
Il promena un regard autour de lui.
— Ça sent la maison.
Gabriel ne répondit pas. Au fond, il pensait exactement la même chose.
À cet instant, la porte de la bastide s’ouvrit.
Madeleine apparut sur le seuil. Elle portait un grand tablier bleu pâle, légèrement fariné. Une mèche de cheveux blancs s’était échappée de son chignon, comme toujours lorsqu’elle cuisinait. Elle descendit les trois marches du perron. Elle serra d’abord Gabriel dans ses bras, puis attira Zoé contre elle avec la même tendresse.
— Vous allez rester dehors toute la journée ?
Sa voix avait la chaleur de la maison.
— La citronnade est prête… et les fougasses sortent du four !
Madeleine regarda Gabriel quelques secondes.
— Oui…
— Quoi ?
— Tu as encore grandi.
— Tout le monde me dit ça.
— C’est parce que c’est vrai.
Elle lui caressa la joue avant de se tourner vers Zoé.
— Viens donc que je voie si toi aussi tu as laissé quelques centimètres derrière toi.
Ils s’installèrent sous le grand tilleul.
La table de bois était déjà dressée. Une cruche de citronnade couverte de gouttelettes attendait au milieu des verres. Madeleine apporta une corbeille de fougasses aux olives encore tièdes, un pot de miel de lavande, quelques morceaux de fromage de chèvre et un grand plat d’abricots dont la peau veloutée gardait encore la chaleur du soleil.
— Servez-vous avant que les guêpes ne le fassent à votre place !
Zoé choisit aussitôt le plus bel abricot.
— Il vient du jardin ?
— De celui qui pousse près du puits, répondit Madeleine. Cette année, il a été généreux.
Gabriel promena son regard autour de lui. Le vieux tilleul… Le puits… Le verger… Le chat gris, toujours installé sur le même muret. Et la cabane qui dépassait à peine des arbres.
Les adultes parlaient entre eux. Gabriel ne prêtait qu’une oreille distraite à leur conversation. Il préférait écouter les cigales. Leur chant emplissait l’air au point qu’il devenait presque impossible de distinguer où il commençait et où il finissait.
Au bout d’un moment, André posa son verre.
— Il faudra que je monte demain matin.
Madeleine acquiesça, comme si cette décision allait de soi.
— Tu partiras de bonne heure ?
— Avant qu’il ne fasse trop chaud.
Gabriel leva les yeux.
— Monter où ?
— Là-haut !
André désigna la montagne.
La forêt commençait derrière le verger. Elle remontait jusqu’aux crêtes en une immense vague verte où les pins se mêlaient aux chênes.
— Au monastère.
Le mot resta quelques instants suspendu dans l’air.
Gabriel connaissait son existence depuis toujours. On en parlait parfois à table, comme d’un voisin que l’on voyait rarement. Pourtant, il ne s’y était jamais rendu. De la bastide, les arbres le cachaient entièrement.
— C’est loin ? demanda-t-il.
— Trois quarts d’heure à pied, répondit André. Un peu moins quand les jambes sont encore jeunes.
— Il y a beaucoup de moines ?
— Quelques-uns.
— Ils vivent là toute l’année ?
— Toute l’année.
Gabriel regardait toujours la montagne. Il avait du mal à imaginer des hommes vivant là-haut, loin des villages, derrière cette forêt qui semblait ne jamais finir.
— Et ils font quoi, toute la journée ?
André prit le temps de boire une gorgée de citronnade.
— Ils prient… ils travaillent… ils vivent.
La réponse parut si simple que Gabriel n’osa pas poser d’autre question. Madeleine se leva.
— Bon… si vous avez terminé, venez donc m’aider à rentrer les abricots avant que le soleil ne tourne.
André se leva à son tour.
La conversation s’arrêta là. Mais, pour la première fois, Gabriel continua longtemps à regarder la montagne. Zoé suivit son regard.
Derrière cette forêt… Il y avait un monastère.
Sans savoir pourquoi, cette idée ne le quitta plus.