À Rome, la soumission au pape n’est pas une simple recommandation : elle entre dans la définition juridique de l’appartenance à l’Église. Le canon 751 appelle schisme le refus de cette soumission ou de la communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis. Le canon 1364 prévoit pour le schismatique une excommunication latae sententiae, encourue lorsque les conditions de responsabilité canonique sont réunies.
Le rejet obstiné du dogme de l’infaillibilité relève, quant à lui, de la question de l’hérésie, plutôt que nécessairement du schisme.
Et l’exigence romaine ne s’arrête pas aux définitions infaillibles. Le canon 752 demande une « soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté » aux enseignements du pape ou du collège des évêques en matière de foi et de morale lorsqu’ils exercent leur magistère authentique, même sans acte définitif. La discipline atteint donc le jugement intérieur du fidèle : il ne lui est pas seulement demandé de respecter une organisation (Canon 752.)
Chez les orthodoxes, aucun patriarche n’est personnellement infaillible. Son autorité est réelle, mais ses opinions personnelles ou politiques ne deviennent pas des articles de foi par le seul prestige de sa fonction. Les contester ne constitue pas, en soi, un schisme. L’orthodoxie possède une discipline et exige la communion ecclésiale ; elle ne reconnaît pas pour autant à un patriarche une autorité universelle équivalente à celle revendiquée par le pape.
Le canon 15 du concile de Constantinople de 861 prévoit même une exception précise : lorsqu’un supérieur prêche publiquement une hérésie déjà condamnée par les conciles ou les Pères, ceux qui se séparent de sa communion avant un jugement synodal ne sont pas traités comme des schismatiques. La fonction ne rend donc pas son titulaire intouchable, et la fidélité à la foi peut justifier la résistance au supérieur.
La différence apparaît aussi dans le discours sur le salut. La bulle Unam Sanctam de Boniface VIII, en 1302, affirme la nécessité, pour le salut de toute créature humaine, d’être soumise au pontife romain. L’orthodoxie ne reconnaît pas cette condition de soumission universelle à Rome (ni au patriarche). Faire de l’obéissance au siège romain une nécessité de salut constitue une prétention qu’elle refuse.
Enfin, un patriarche peut être jugé et déposé : Nikon de Moscou l’a été en 1666, par exemple. Pour le pape, le droit actuel pose le principe inverse : « Le Premier Siège n’est jugé par personne ». Aucune procédure de destitution n’y est prévue, et ses décisions ne peuvent faire l’objet d’un appel ou d’un recours. Il peut renoncer librement à sa charge ; aucune autorité ecclésiastique supérieure ne peut le congédier. Le fidèle catholique doit donc répondre de sa désobéissance ; le souverain pontife ne répond devant aucun tribunal ecclésiastique.
Voilà une asymétrie de pouvoir que les formules sur l’unité ne font pas disparaître !
