samedi 3 janvier 2026

La Charité profanée, selon Jean Borella.




Dans La Charité profanée, Jean Borella propose une critique radicale et rigoureuse de la manière dont la charité chrétienne a été progressivement dévoyée, sécularisée et vidée de son sens théologique dans le monde moderne. Sa thèse centrale est que la charité, vertu théologale par excellence, a été arrachée à son fondement surnaturel pour devenir une simple valeur morale, humanitaire ou politique, ce qui constitue, selon lui, une véritable profanation.

Borella rappelle que, dans la tradition chrétienne, la charité (agapè) n’est ni la bienveillance, ni la solidarité, ni l’altruisme au sens moderne (apparition du mot au XIXe siècle sous la plume d'AUguste Comte). Elle est avant tout l’amour de Dieu en l’homme, participation à la vie divine, vertu infuse qui ordonne l’amour du prochain à l’amour de Dieu. Sans cette verticalité, la charité cesse d’être ce qu’elle est.

Or, la modernité, y compris chrétienne, a progressivement remplacé cette conception par une morale de l’homme pour l’homme, où Dieu devient facultatif, voire carrément absent. La charité est alors confondue avec l’humanitarisme, l’action sociale, l’engagement politique ou la compassion sentimentale. Ce déplacement n’est pas neutre, il transforme une vertu surnaturelle en idéologie morale, et l’Église en simple ONG éthique.

Borella montre que ce glissement s’opère souvent au nom de bonnes intentions, à savoir rendre le christianisme plus « audible », plus « concret », plus « engagé ». Ce pragmatisme masque une perte doctrinale profonde. En absolutisant l’amour du prochain sans référence explicite à Dieu, on détruit l’ordre même de la charité, qui n’est plus reçue comme grâce, mais produite par l’homme.

Cette profanation a aussi des conséquences spirituelles majeures. La charité ainsi sécularisée devient exigeante, culpabilisante et tyrannique, car elle n’est plus portée par la grâce. Elle se mue en impératif moral infini, sans transcendance ni salut, et finit par engendrer ressentiment, violence symbolique et moralisme.

Borella critique également l’instrumentalisation politique de la charité. Lorsqu’elle est mise au service de projets idéologiques (qu’ils soient progressistes, humanitaires ou technocratiques), elle cesse d’être un chemin de sanctification pour devenir un outil de légitimation du pouvoir. L’amour chrétien est remplacé par une gestion morale des masses.

La Charité profanée n’est pas un rejet de l’amour du prochain, mais un appel à sa restauration intégrale. Borella plaide pour un retour à la charité comme vertu théologale, enracinée dans la contemplation, la liturgie et la vérité doctrinale. Sans Dieu comme source et fin, l’amour devient une caricature de lui-même. La charité authentique ne peut être humanisée sans être, en même temps, détruite.