dimanche 3 mai 2026

Du frère au souverain : l’évolution occidentale du ministère de Rome.


La question de la primauté de l’évêque de Rome constitue aujourd’hui encore le principal obstacle théologique entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique romaine. Si d’autres différends ont joué un rôle dans la séparation entre Orient et Occident, notamment la question du filioque ou certaines divergences liturgiques et disciplinaires, la question du ministère pétrinien demeure le centre du désaccord ecclésiologique. Comme l’ont reconnu de nombreux théologiens contemporains, la primauté romaine est devenue « le principal obstacle à la restauration de l’unité entre les Églises ».  

Cependant, pour la tradition orthodoxe, ce débat ne porte pas sur l’existence d’une primauté dans l’Église, mais sur sa nature. L’Orthodoxie reconnaît la primauté comme réalité constitutive de l’ordre ecclésial, mais elle la comprend comme une primauté de présidence dans la communion et non comme une juridiction universelle exercée sur toutes les Églises.

Dans la tradition de l’Église indivise, la primauté appartient à la structure synodale de l’Église. Elle ne constitue pas une autorité monarchique indépendante du corps épiscopal, mais une fonction de service exercée dans la communion des Églises locales. Cette compréhension repose sur la conviction que l’Église est d’abord une communion eucharistique, structurée par la collégialité des évêques successeurs des apôtres.

La figure de l’apôtre Pierre joue naturellement un rôle central dans ce débat. L’Occident a vu dans certains textes scripturaires la base d’un ministère juridictionnel universel transmis aux évêques de Rome. L’Orthodoxie, quant à elle, lit ces textes dans le cadre de l’ecclésiologie apostolique commune, où Pierre apparaît comme le premier parmi les apôtres sans être séparé d’eux ni placé au-dessus d’eux.

Ainsi, lorsque l’Écriture présente Pierre comme la « pierre » de l’Église, la tradition orientale comprend cette affirmation à la lumière de sa confession de foi plutôt que comme l’institution d’un pouvoir monarchique transmissible. Pierre est le premier témoin de la foi apostolique, non le fondateur d’un pouvoir juridictionnel universel.

Les Pères de l’Église orientale ont exprimé avec force la dignité particulière de Pierre. Ils l’ont appelé le « coryphée des apôtres » et la « bouche du collège apostolique ». Toutefois, ces expressions ne signifient pas l’existence d’un pouvoir juridictionnel distinct de celui des autres apôtres. Elles expriment la fonction de présidence exercée par Pierre dans la communion apostolique.

Cette distinction entre primauté personnelle et juridiction universelle est essentielle pour comprendre la position orthodoxe. Elle explique pourquoi l’Église d’Orient a reconnu la primauté de Rome pendant le premier millénaire sans accepter les développements ultérieurs de la doctrine latine de la papauté.

Dans la période patristique, l’Église de Rome occupait une place particulière dans la communion ecclésiale. Cette place reposait sur plusieurs facteurs convergents, notamment le martyre des apôtres Pierre et Paul, la position de Rome comme capitale impériale et la fidélité doctrinale de l’Église romaine dans les grandes controverses christologiques.

Cependant, cette primauté n’était pas comprise comme une juridiction universelle immédiate. Elle s’exerçait dans le cadre d’une structure synodale où les décisions doctrinales appartenaient aux conciles œcuméniques. L’autorité ultime dans l’Église ne résidait pas dans un évêque particulier, mais dans la communion des évêques réunis en concile.

Le concile de Chalcédoine illustre clairement cette compréhension. Lorsque les Pères proclamèrent que « Pierre a parlé par Léon », ils reconnaissaient la conformité de la doctrine du pape Léon avec la foi de l’Église. Mais ils ne reconnaissaient pas pour autant une juridiction universelle du pape sur l’Église entière. Au contraire, ils affirmèrent en même temps la place de Constantinople comme seconde Rome dans l’ordre ecclésiastique.

Cette structure pentarchique de l’Église ancienne exprimait l’équilibre entre primauté et synodalité. Rome occupait la première place dans cet ordre, mais cette primauté s’exerçait dans la communion des patriarcats et non au-dessus d’eux.

Les controverses christologiques des VIIe et VIIIe siècles renforcèrent temporairement le rôle doctrinal de Rome en Orient. Des figures telles que Maxime le Confesseur se tournèrent vers l’Église romaine comme vers un témoin privilégié de l’orthodoxie. Toutefois, cette reconnaissance ne signifiait pas l’acceptation d’une juridiction universelle permanente.

La crise photienne constitua une étape importante dans la clarification des divergences entre Orient et Occident. Elle révéla l’existence de deux conceptions différentes de la primauté romaine. Pour l’Occident, la primauté impliquait une autorité juridictionnelle universelle. Pour l’Orient, elle demeurait une primauté de présidence dans la communion des Églises.

Cette divergence devint plus visible encore au moment de la réforme grégorienne. Dans le contexte des conflits entre la papauté et les pouvoirs politiques occidentaux, la théologie latine développa une conception plus centralisée de l’autorité pontificale. Cette évolution fut perçue en Orient comme une rupture avec la tradition ancienne.

Les croisades accentuèrent cette rupture en donnant à la primauté romaine une dimension politique et institutionnelle nouvelle. L’établissement de hiérarchies latines en Orient manifesta concrètement les conséquences ecclésiologiques des revendications romaines. À partir de ce moment, la primauté romaine fut de plus en plus perçue comme incompatible avec la structure synodale de l’Église.

Les tentatives d’union aux conciles de Lyon et de Florence révélèrent l’existence de conceptions irréconciliables de l’autorité ecclésiale. Alors que l’Orient cherchait la restauration d’une communion fraternelle entre Églises sœurs, l’Occident exigeait la reconnaissance d’une juridiction universelle du pape.

La définition de la primauté romaine au concile Vatican I marqua une étape décisive dans cette évolution. En affirmant l’infaillibilité pontificale et la juridiction universelle immédiate du pape, ce concile formula en termes dogmatiques une conception de l’autorité ecclésiale incompatible avec la tradition synodale de l’Église ancienne.

Du point de vue orthodoxe, ces définitions ne peuvent être reçues comme expressions de la tradition apostolique commune. Elles représentent un développement théologique propre à l’Occident latin et non une doctrine universelle de l’Église indivise.

Cependant, le concile Vatican II introduisit des éléments nouveaux dans la réflexion catholique sur la primauté. En mettant en valeur la collégialité épiscopale et la dimension eucharistique de l’Église, il ouvrit des perspectives importantes pour le dialogue entre catholiques et orthodoxes.

Le dialogue théologique contemporain s’efforce aujourd’hui de redécouvrir la signification authentique de la primauté dans l’Église. Il cherche à comprendre comment le ministère de l’évêque de Rome pourrait être exercé comme un service de communion dans le respect de la tradition synodale de l’Église ancienne.

La position orthodoxe ne consiste pas à nier la primauté romaine, mais à la situer dans le cadre de l’ecclésiologie du premier millénaire. Elle affirme que la primauté appartient à la structure même de l’Église, mais qu’elle doit être comprise comme une primauté de service et de présidence dans la communion des Églises.

La redécouverte du modèle de l’Église indivise demeure la condition essentielle d’un véritable rapprochement entre Orient et Occident. Ce modèle ne supprime pas la primauté, mais il en définit les limites dans le cadre de la synodalité et de la communion eucharistique qui constituent le fondement de l’unité de l’Église.