jeudi 30 avril 2026

L’image de Dieu chez saint Athanase : une anthropologie du Verbe.


Régis Bernard met en lumière une intuition centrale de la théologie patristique trop souvent affaiblie par les lectures modernes : pour saint Athanase, l’homme n’est pas simplement image de Dieu au sens moral ou symbolique mais créé selon l’Image véritable qui est le Verbe lui-même. Cette distinction apparemment technique structure toute son anthropologie, sa christologie et sa doctrine du salut. L’étude montre que la notion d’image constitue « un grand axe de sa doctrine », un point de convergence entre théologie trinitaire, création et rédemption.  

La réflexion part d’un double fondement scripturaire que la tradition patristique avait progressivement rapproché : d’un côté la Genèse affirme que l’homme est créé à l’image de Dieu, de l’autre saint Paul affirme que le Christ est l’Image du Dieu invisible. Athanase accomplit la synthèse décisive de ces deux affirmations en montrant que le Verbe seul est Image au sens propre tandis que l’homme est créé selon l’Image. Cette précision n’est pas terminologique mais ontologique : elle signifie que la dignité humaine repose sur une relation constitutive au Logos. Comme le rappelle l’auteur, « le Fils Monogène, le Verbe, est l’Image du Père, et l’homme est l’image », c’est-à-dire image par participation et non par nature 

Cette distinction protège la transcendance divine tout en fondant la grandeur de l’homme. Athanase affirme que l’attribut d’image ne peut être appliqué à aucune créature, pas même aux anges. Il écrit que les anges « ne sont pas eux-mêmes images », montrant ainsi que seule la relation au Verbe permet de comprendre l’expression biblique selon laquelle l’homme est créé à l’image de Dieu. Cette rigueur terminologique constitue l’un des progrès décisifs de la théologie athanasienne par rapport aux auteurs antérieurs comme Irénée, Clément d’Alexandrie ou Origène dont la terminologie restait encore flottante.

Cette relation au Verbe structure toute l’anthropologie athanasienne. L’homme n’est pas seulement une créature raisonnable mais une créature orientée vers la contemplation du Logos. Sa vocation première consiste à vivre dans la connaissance de Dieu. Athanase décrit l’état originel de l’humanité comme une familiarité réelle avec Dieu dans laquelle l’homme devait simplement « garder pur l’image ».  La perfection n’était pas un objectif futur mais une condition initiale qu’il fallait conserver.

Cette conception transforme profondément la compréhension du péché. La chute n’est pas d’abord une transgression morale mais une perte de participation ontologique au Verbe. L’homme cesse de contempler Dieu et se tourne vers ce qui n’existe pas réellement. Athanase décrit ce mouvement comme une orientation vers le non-être en affirmant que les hommes « ont estimé le néant plus que l’être et à la place du Dieu qui est réellement ils ont divinisé des néants ».  Le péché est ainsi une désorientation métaphysique avant d’être une faute morale.

Cette analyse explique pourquoi la rédemption exige l’Incarnation du Verbe lui-même. Si l’homme est créé selon l’Image qui est le Fils éternel alors seule la présence du Verbe peut restaurer cette participation perdue. L’Incarnation apparaît comme la restauration de la condition originelle de l’homme plutôt que comme une simple réparation juridique du péché. Le salut consiste à retrouver la relation constitutive au Logos qui fonde l’existence humaine.

Le livre insiste sur le rôle central de la notion de participation dans cette doctrine. L’homme existe en participant au Verbe tandis que le Verbe n’existe pas par participation mais par nature. Athanase affirme clairement que le Fils est « sagesse et puissance non par participation mais par nature », ce qui constitue un argument décisif contre l’arianisme.  La distinction entre participation créée et génération divine fonde toute la théologie trinitaire du défenseur de Nicée.

Cette perspective permet de comprendre pourquoi Athanase refuse de reprendre la distinction classique entre image et ressemblance développée par certains auteurs antérieurs. Contrairement à Irénée ou Origène, il ne décrit pas la ressemblance comme un perfectionnement progressif de l’image. Pour lui la perfection est donnée dès l’origine dans la participation au Verbe. L’homme n’a pas à devenir image de Dieu mais à demeurer fidèle à la condition reçue à la création. Cette position révèle une anthropologie réaliste dans laquelle la vocation humaine consiste à conserver ce qui a été donné plutôt qu’à construire ce qui manquerait encore.

Cette insistance sur la consistance ontologique de l’être humain constitue l’un des traits les plus originaux de la pensée athanasienne. Régis Bernard montre que toute sa théologie repose sur l’opposition entre l’être véritable et le néant. Athanase affirme par exemple que Dieu a créé le monde « à partir de ce qui n’était pas » et qu’en se détournant de lui l’homme risque de retomber vers le non-être.  La chute devient ainsi une menace ontologique réelle et non seulement une faute morale symbolique.

Cette perspective éclaire la signification de la divinisation dans la théologie d’Athanase. Si l’homme est créé selon l’Image qui est le Verbe alors sa vocation ultime consiste à participer toujours davantage à la vie divine. La célèbre formule selon laquelle Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu apparaît ainsi comme la conséquence logique de la doctrine de l’image. La divinisation n’est pas une transformation de l’essence humaine mais la restauration de la participation originelle au Logos.

L’étude de Régis Bernard restitue toute la force de la doctrine athanasienne de l’image de Dieu. Elle démontre que l’anthropologie chrétienne ne repose pas sur une définition morale de l’homme mais sur sa relation constitutive au Verbe éternel. Chez Athanase l’homme n’est pas simplement une créature capable de Dieu mais une créature structurée par sa participation au Fils, appelée non à devenir autre chose qu’elle-même mais à retrouver la plénitude de ce qu’elle est depuis l’origine.