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vendredi 20 avril 2018

Cuba : la souveraineté politique c'est bien, la souveraineté individuelle c'est mieux !


Avec l'arrivée de Miguel Diaz-Cadel à la tête de l'État, Cuba change d'ère... Mais change-t-il d'air ? Je suis allé le respirer plusieurs fois à pleins poumons, j'en ai déjà parlé ici. J'y reviens en reprenant l'essentiel de mes analyses et en les prolongeant pour coller à l'actualité.
Depuis un voyage agité dans la sombre Pologne de Jaruzelski en 1986, je suis tout sauf communiste. Je ne crois pas une seconde au mythique Grand Soir. J'estime que la CGT vend de faux rêves aux ouvriers pour assurer sa propre rente de situation. Les impôts font crever le pays. L'État et ses règlementations nous assassinent, au même titre que la Banque centrale européenne. La gauche morale nous interdit de dire ce que nous pensons du berceau au cercueil. Je suis en faveur de la privatisation de la SNCF, et d'une manière générale pour toute forme de "self-government". Si j'étais un Américain, je soutiendrais sans réserve Ron Paul : même s'il est désormais en retraite de la politique, il reste extrêmement actif sur les réseaux, allez-y voir. Mais j'ai toujours immanquablement soutenu le droit de Cuba à l'indépendance et impitoyablement dénoncé l'embargo dont cette île magnifique est victime. 
En dix ans, je m'y suis rendu quatre fois, durant un mois à chaque reprise, où mon copain, le défunt Jean-Guy Allard, qui bossait dans le journal officiel Granma, m'a fait visiter l'île. Même si je n'aimerais pas vivre là-bas, car je tiens trop à ma liberté de parole et d'entreprise, il n'en reste pas moins qu'il existe beaucoup trop de légendes noires sur ce petit coin de terre situé à environ 150 km des côtes américaines et qui a su se libérer de la dictature de Batista et de l'emprise US.

Blanrue à Cuba, place de la Révolution

Souvent je remarque ainsi que, sous la plume d'irréductibles contempteurs de Castro, mais aussi sous celle de journalistes connaissant mal les réalités de l'île, le titre de "lider maximo" est associé à la personne de celui qui fut le chef de l'État et du gouvernement de Cuba. C'est une erreur propagée avec "la tranquille assurance qui est le privilège des imbéciles", selon l'heureuse expression de Schopenhauer. Castro n'a jamais porté ce titre, qui n'a rien à voir d'ailleurs avec celui de Duce ou de Führer, des labels officiels, eux, en leurs temps et lieux. Cette inexacte appellation est le schibboleth des anti-Cubains de Miami, autrement dit de la CIA. Les Cubains nommaient Fidel Castro tout simplement "Fidel" et les milieux officiels "comandante". "Lider maximo" signifie "grand chef", l'équivalent de notre "big boss" : si jamais vous vous rendez dans un garage ou un restaurant cubains en demandant qui est le "lider maximo" on vous regardera avec des yeux ronds comme des billes et, à tout le mieux, on vous présentera, avec cette exquise courtoisie caractéristique des Cubains, le type qui s'occupe des affaires de la boîte.
Par ailleurs, contrairement au phénomène qu'on a vu se développer avec consternation dans les démocraties dites populaires ou les dictatures orientales, on n'assiste pas là-bas au déplorable culte de la personnalité. Aussi surprenant que cela puisse paraître compte tenu de la propagande à laquelle nous sommes soumis, celui-ci est même formellement proscrit. Nul portrait de Fidel ou de Raúl n'apparaît dans les administrations, les hôtels, au bord des routes, dans les bâtiments hébergeant la presse. Fidel pas davantage que Raúl ne sont comparables à ce qu'étaient Hosni Moubarak et Saddam Hussein, dont les bobines hilares ou menaçantes ornaient les trajets du promeneur d'ouest en est et du nord au sud de l'Égypte et de l'Irak ; à Londres, l'image de la reine d'Angleterre remplit à elle seule plus d'espace que les deux frères Castro dans toute l'étendue de leur pays ! Le promeneur peut observer des peintures de rue qui les représentent en habits révolutionnaires mais c'est à peu près tout. La propagande, car propagande d'État il y a (et pas qu'un peu), met plutôt l'accent sur le poète patriote et héros de l'indépendance José Marti (1853-1895), dont le buste à moustaches se trouve dans chacun des comités révolutionnaires de quartier. Beaucoup de portraits du Che sont affichés ou peints sur les murs des villes, mais ce sont en général des initiatives privées. La Cuba révolutionnaire a eu l'intelligence de bannir l'art officiel, l'horrible "réalisme socialiste" : tout artiste peut ainsi s'exprimer dans son style propre.
J'ai également remarqué que les images que les médias occidentaux diffusent de La Havane représentent souvent des immeubles délabrés, foyers pour rats dignes des pires taudis du tiers monde, sans doute pour indiquer que l'économie n'a pas décollé (ce qui n'est pas faux en soi) et que ce pays a ses favelas malgré son action sociale. Il y en a, comme en France du reste, comme aux États-Unis aussi. Mais ils sont situés dans un coin bien précis, à côté de la Vieille Ville, en pleine restauration. La plupart des quartiers sont correctement entretenus et sécurisés, sans pour autant que vous soyez importunés par la police, plus cool que nos robocops nationaux. Lors de la Révolution de 1959, les immeubles désertés par les anti-révolutionnaires ont été occupés par la population locale : depuis lors, celle-ci n'en a pas été délogée. C'est ainsi que des familles pauvres résident aujourd'hui encore dans de splendides maisons de style colonial qui feraient pâlir d'envie les nostalgiques de Scarlett O'Hara ! 
La plupart des Cubains sont propriétaires de leurs logements (libres d'impôts !) et ont le droit de les retaper, les peindre, les arranger, les décorer, et y vivre comme ils l'entendent. J'ignore où en est la situation en 2018, mais la dernière fois que j'y suis allé, les appartements ne se vendaient pas mais s'échangeaient lors d'un marché spécial qui se tenait sur la grand-place : on pouvait ainsi troquer un deux-pièces avec vue sur mer contre un trois-pièces dans un quartier du centre.
Pour le reste, les églises sont ouvertes (dans l'une d'entre elles, un après-midi, j'ai admiré une copie grandeur nature du Saint Suaire de Turin !) ; l'analphabétisme a été éradiqué ; l'éducation gratuite concerne 100% des jeunes de la maternelle au doctorat ; la sécurité sociale prend en charge 100% des citoyens du pays ; les maladies infectieuses ont été éliminées ; depuis 1959, l'espérance de vie a progressé de près de 18 ans ; la loterie et autres jeux d'argent crétinisant sont interdits ; la culture et le sport sont mis à l'honneur (réalisation du "mens sana in corpore sano" de Juvénal) ; la richesse propre de l'île, son histoire, son identité, sont défendues avec ardeur. Ce sont les petits miracles de Cuba. 
Beaucoup, énormément reste à faire - et à mon sens l'essentiel : l'information est toujours sous le contrôle total de l'État, ce qui est insupportable, immoral et d'une stupidité sans nom ; le salaire moyen est très, très largement insatisfaisant (que faire avec 20 euros par mois ?) ; en-dehors de quelques émissions pédagogiques, la télévision d'État offre des programmes de médiocre facture, en particulier d'insipides telenovelas comme au Brésil ; le marxisme-léninisme est une idéologie trop datée, ringarde, déficiente et mille fois trop sectaire pour demeurer l'horizon intellectuel d'un être humain normalement constitué ; la vision de l'histoire cubaine reste strictement soviétique, chantant sans le moindre esprit critique la gloire de l'Armée rouge. Mais il serait absurde ne pas considérer que ce pays du tiers monde, n'ayant pour toute richesse que son sucre et ses cigares (et désormais son tourisme), ayant vécu depuis plus de cinquante ans sous la terreur des États-Unis qui ont multiplié les attentats sur son sol, les embargos et les tentatives de déstabilisation, il serait absurde ne pas considérer, dis-je, que ce pays a réussi à triompher de certains problèmes cruciaux qui se sont posés à lui. 
Quant au Che, je l'ai écrit dans Historia et Le Livre noir des manipulations historiques (Fiat Lux, 2017), il n'a jamais été le mirifique stratège militaire que vantent les T-shirts et les posters des chambres d'ados, mais une sorte de loser sublime, qui, à part la bataille de Santa Clara, a perdu à peu près tous les combats personnels qu'il a entrepris. Toutefois, Il se trouve que son livre de chevet, celui qu'il transportait dans son paquetage partout où il se rendait, y compris dans les zones de combat les plus chaudes, était le Don Quichotte de Cervantès. Il le lisait et le relisait sans cesse, à la manière dont son héros lui-même se plongeait à coeur perdu dans les romans de chevalerie au risque de devenir la risée de ses contemporains qui, déjà en ce temps-là, ne croyaient plus à ces histoires dépassées d'honneur et de fidélité. 
Depuis son plus jeune âge, l'Argentin avait pour indépassable modèle le "chevalier à la triste figure". La première mesure qu'il tint à prendre lorsqu'il accéda au pouvoir avec Fidel fut de procéder à un tirage exceptionnel du classique espagnol afin de le distribuer gratuitement à chaque foyer cubain pour que tout révolutionnaire digne de ce nom s'en inspirât ! C'est la marque d'un certain état d'esprit : celui de l'aventurier idéaliste, du rebelle qui combat ses ennemis avec panache même si ses compagnons ou ses ennemis se moquent de lui sous prétexte qu'il a une vision trop romantique de son destin et de la guerre qu'il a à mener. D'autres eussent publié aussitôt l'indigeste Capital de l'affreux Marx ou encore leurs mémoires de guérilla, écrites à quatre mains. Là, ce fut différent.
Quichotte est toujours un héros à Cuba. En souvenir du geste du Che, une statue de l'hidalgo s'élève à La Havane dans le quartier du Vedado, sur la Calle 23, l'équivalent de notre avenue des Champs-Élysées.
Dans cette atmosphère spéciale, électrique, à la fois littéraire et guerrière, on comprend mieux la résistance acharnée que cette petite île, ne survivant à l'origine que grâce à la monoculture du sucre, a su mener contre un Empire disposant de la bombe atomique et se trouvant à moins de 200 km de ses côtes. L'exemple du Che et de Quichotte ont été contagieux.
Ce qu'il manque cruellement à Cuba ? La LIBERTÉ, bien sûr, la liberté politique, la liberté de parole, la liberté d'entreprendre ! Il est inutile de le nier, c'est la stricte vérité. Je sais bien que les PME se développent, mais il aurait fallu s'y prendre bien avant, il y a des décennies, et laisser aux Cubains l'initiative de ne pas être un peuple de fonctionnaires à vie ! La souveraineté politique, c'est très bien ; la souveraineté individuelle, c'est mieux !
Pour finir, deux citations de Castro qu'on ne vous livre pas habituellement, tirées du livre de conversations qu'il a eues avec Ramonet : 
- "Georges Marchais venait fréquemment à Cuba. Presque tous les ans, il passait ses vacances ici avec sa femme, Liliane, et ses enfants... Un jour, j'ai demandé à Marchais : "Que pensez-vous faire quand vous accéderez au pouvoir ? " Il m'a répondu ; "Nous allons nationaliser toute une série de banques et de grandes entreprises." "Attention !, l'ai-je averti. n'allez surtout pas nationaliser l'agriculture. Laissez les petits producteurs en paix. N'y touchez surtout pas. Sinon vous pourrez dire adieu au bon vin, aux délicieux fromages et à votre excellent foie gras"."
- "Jean-Edern Hallier est venu ici en 1990. Avant cela, il avait écrit un livre qui m'avait beaucoup plus, "L'Évangile du fou". C'était un polémiste talentueux et un pamphlétaire féroce. Avec une imagination débordante. Un véritable agitateur. Nous avions en commun notre origine celte - qui de mon côté me vient de mon père, né en Galice -, une origine dont il était très fier. C'était un éternel rebelle qui n'avait pas sa langue dans sa poche et n'épargnait personne... Puis nous avons appris sa mort en 1997. Cela m'a causé une peine immense. Il était jeune et avait un talent exceptionnel."

Paul-Éric Blanrue