BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

mardi 12 mai 2015

Une expérience cubaine.




Comme le disait saint Augustin, "ce n'est pas tant aux opinions des hommes qu'il faut regarder, mais à la vérité en elle-même". Depuis dix ans, je me suis rendu à plusieurs reprises à Cuba, y demeurant à chaque fois plus d'un mois. Une bonne façon de voir de quoi il retourne. J'y ai rencontré des gens du peuple, médecins, fonctionnaires, paysans, petits commerçants indépendants (espèce très rare à l'époque), mais aussi des officiels et des journalistes comme mon vieil ami Jean-Guy Allard, chroniqueur au journal du Parti communiste Granma et signataire de ma pétition contre la loi Gayssot. Faut-il signaler que je n'y ai pas vu les horreurs dont on nous abreuve en Europe lorsqu'il s'agit de qualifier l'expérience castriste?
On ne sait par où commencer. Par un mot peut-être. Les mots sont de grands révélateurs car ils fixent notre pensée et sont les premiers à être piégés quand on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Souvent je remarque ainsi que sous la plume d'irréductibles contempteurs de Castro, mais aussi sous celle de journalistes connaissant mal les réalités de l'île, le titre de "lider maximo" est associé à la personne de celui qui fut
le chef de l'État et du gouvernement de Cuba. C'est une erreur propagée avec "la tranquille assurance qui est le privilège des imbéciles", selon l'heureuse expression de Schopenhauer. Dois-je le préciser ? Castro n'a jamais porté ce titre, qui n'a rien à voir avec celui de Duce ou de Führer, des labels parfaitement officiels en leurs temps et lieux. Cette inexacte appellation est  le schibboleth des anti-Cubains de Miami, voués à jouer le rôle des traîtres que Dante a placés dans le cercle le plus profond de son enfer. Les Cubains nomment Castro tout simplement Fidel et les milieux officiels comandante, et depuis qu'il a démissionné compañero, compagnon. "Lider maximo" signifie "grand chef", l'équivalent de notre "big boss", et si jamais vous vous rendez dans un garage ou un restaurant en demandant qui est le "lider maximo" on vous regardera avec des yeux ronds comme des billes et, à tout le mieux, on vous présentera, avec cette exquise courtoisie caractéristique des Cubains, le type qui s'occupe des affaires de la boîte.
Par ailleurs, contrairement au phénomène qu'on a vu se développer avec consternation dans les démocraties dites populaires ou les dictatures orientales, on n'assiste pas là-bas à un culte de la personnalité. Aussi surprenant que cela puisse paraître compte tenu de la propagande à laquelle nous sommes soumis, celui-ci est même formellement proscrit. Nul portrait de Fidel, ou dorénavant de
Raúl, n'apparaît dans les administrations, les hôtels, au bord des routes, dans les bâtiments hébergeant la presse. Fidel pas davantage que Raúl ne sont comparables à ce qu'étaient Hosni Moubarak et Saddam Hussein, dont les bobines hilares ou menaçantes ornaient les trajets du promeneur d'ouest en est et du nord au sud de l'Égypte et de l'Irak ; à Londres, l'image de la reine d'Angleterre remplit à elle seule plus d'espace que les deux frères Castro dans toute l'étendue de leur pays. Le promeneur peut observer des peintures de rue qui les représentent en habits révolutionnaires mais c'est à peu près tout. La propagande, car propagande il y a forcément, met l'accent sur le poète patriote et héros de l'indépendance José Marti (1853-1895, traduit en français par ma copine Maria Poumier),  dont le buste à moustaches se trouve dans chacun des comités révolutionnaires de quartier. Beaucoup de portraits du Che sont affichés ou peints sur les murs des villes, mais, à nouveau, ce sont en général des initiatives privées. La Cuba révolutionnaire a eu l'intelligence de bannir l'art officiel, l'horrible "réalisme socialiste"; tout artiste peut ainsi s'exprimer dans son style propre.
J'ai également remarqué que les images que les médias diffusent de La Havane représentent souvent des immeubles délabrés, foyers pour rats dignes des pires taudis du tiers monde, sans doute pour indiquer que l'économie n'a pas décollé et que ce pays a ses favelas malgré son action sociale. Il y en a. Mais ils sont situés dans un coin bien précis, à côté de la Vieille Ville, en pleine restauration. La plupart des quartiers sont correctement entretenus et fort bien sécurisés, sans, pour autant, que vous soyez importunés par la police. Lors de la Révolution de 1959, les immeubles désertés par les gusanos (les riches rampants qui se sont carapatés à Miami) ont été occupés par la population locale ; depuis lors, celle-ci n'en a pas été délogée. C'est ainsi que des familles pauvres résident aujourd'hui encore dans de splendides maisons de style colonial qui feraient pâlir d'envie les nostalgiques de Scarlett O'Hara. 
La plupart des Cubains sont propriétaires de leurs logements (libres d'impôts) et ont le droit de les retaper, les peindre, les arranger, les décorer, et y vivre comme ils l'entendent. J'ignore où en est la situation en 2015, mais la dernière fois que j'y suis allé, les appartements ne se vendaient point mais s'échangeaient lors d'un marché spécial qui se tenait sur la grand-place : on pouvait ainsi troquer un deux-pièces avec vue sur mer contre un trois-pièces dans un quartier du centre, etc.
Pour le reste, qu'ajouter ? Les églises sont ouvertes (dans l'une d'entre elles, un après-midi, j'ai admiré une copie grandeur nature du Saint Suaire de Turin !) ; l'analphabétisme a été éradiqué ; l'éducation gratuite concerne 100% des jeunes de la maternelle au doctorat ; la sécurité sociale prend en charge 100% des citoyens du pays ; les maladies infectieuses ont été éliminées ; depuis 1959, l'espérance de vie a progressé de près de 18 ans ; la loterie et autres jeux d'argent crétinisant sont interdits ; la publicité commerciale est inexistante ; la culture et le sport sont mis à l'honneur (réalisation du mens sana in corpore sano de Juvénal) ; la richesse propre de l'île, son histoire, son identité, sont défendues avec ardeur.  Ce sont les miracles de Cuba ! Miracles dus à Castro lui-même, bien sûr, mais aussi à la jeunesse exaltée, aux scientifiques, aux médecins et à la population tout entière qui appuient sa politique en faisant preuve de cet "héroïsme du quotidien" qu'évoquait le Che.
Beaucoup reste à faire : l'information est sous le contrôle total de l'État ; le salaire moyen est insatisfaisant ; en-dehors de quelques émissions pédagogiques, la télévision offre des programmes de médiocre facture, en particulier d'insipides telenovelas ; le marxisme-léninisme est une idéologie trop limitée et sectaire pour demeurer longtemps l'horizon intellectuel d'un être humain normalement constitué ; la vision de l'histoire est encore strictement soviétique, chantant la gloire de l'Armée rouge et de la résistance communiste (et au cimetière juif de La Havane, une urne est censée contenir des "savons réalisés à partir de graisses de déportés juifs" lors de la Seconde Guerre mondiale)... Mais il serait absurde ne pas considérer que ce pays du tiers monde, n'ayant pour toute richesse que son sucre et ses cigares, et ayant vécu depuis plus de cinquante ans sous la terreur des États-Unis qui ont, avec l'aide d'Israël,  multiplié les attentats sur son sol, les embargos et les tentatives de déstabilisation, il serait absurde ne pas considérer, disé-je, que ce pays a réussi à triompher des principaux problèmes qui se sont posés à lui, tout en parvenant à rester souverain et préserver son destin. Or c'est là le punctum saliens de la voie cubaine, et ce qui l'absoudra à coup sûr devant le tribunal de la postérité. "Patria o muerte, venceremos !"
Fidel s'est vanté devant Ignacio Ramonet ne pas nourrir une tendresse spéciale pour les conceptions académiques. J'en suis un autre. Nullement communiste, j'ai toujours apprécié et soutenu de toutes mes forces les systèmes, quels qu'ils soient, et même très différents, qui combattent l'Usure, résistent au culte du Veau d'or, osent s'affirmer et se défendent à leur manière contre les menaces d'un Empire qui mystifie, trompe, vole, assassine en masse. 
De quelle couleur est l'avenir ? Un certain lobby, étroitement lié à la mafia, a quitté l'île précipitamment lorsque le commerce privé en a été banni. Il est hélas à craindre que l'essor du tourisme (on est passé en quelques années de un million de touristes par an à plus de dix millions) ne soit en train de pousser certains professionnels de l'argent-roi à faire un come-back de tous les diables.

Paul-Éric Blanrue 

Nuestra Señora de la Caridad del Cobre, patronne de Cuba