En janvier 2006, le philosophe français Bernard-Henri Lévy (BHL) publiait, aux éditions américaines Random House, un gros livre intitulé American Vertigo. Il présentait son ouvrage comme le bilan d’un an de voyages et de rencontres au pays de George W. Bush. Non content de brosser un tableau des États-Unis à la manière de Tocqueville (posture médiatique flatteuse dont il aurait pu se satisfaire), il y prenait pour cible son propre pays, où persistait, selon ses mots, « cette sinistre et ancienne passion qui s'appelle l'anti-américanisme ». Il en profitait pour pointer du doigt les banlieues françaises, ces zones peuplées en majorité de populations d’origine immigrée et de Français défavorisés, où, toujours selon lui, « la haine du pays d'accueil n'a d'égal qu'un antisémitisme qui ne demande qu'à passer à l'acte ».
Tout ceci se passait un an et demi avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. La France résistait alors, comme elle pouvait, à la première puissance mondiale. Deux ans plus tôt, le ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, avait prononcé un discours remarqué à l’ONU, où il avait expliqué avec panache les raisons pour lesquelles son pays ne participerait pas à l’invasion de l’Irak ordonnée par l’administration Bush.
Pour BHL, la réticence française à l’égard des États-Unis était matière à scandale. Le philosophe n’avait jamais caché son affection pour la patrie de l’Oncle Sam. Il ne tarissait pas d’éloges sur sa politique étrangère, et notamment sur l’alliance indéfectible qui attachait les États-Unis à Israël. L’homme ne manquait pas de subtilité. Favorable « moralement » à la guerre en Irak, en 2003, il était aussi capable de la dénoncer comme « politiquement désastreuse ».[1]Il était coutumier de la gymnastique conceptuelle et du langage à double fond. C’était l’un des secrets de son succès.
Son autre spécialité était de cultiver l’art du réseau : amical, professionnel, politique, artistique, financier… Son carnet d’adresses était légendaire ; ne plus y figurer pouvait signifier le début de la déchéance sociale. Intime des grands patrons, homme d’affaires lui-même (milliardaire de surcroît), ce brillant cosmopolite avait des relations haut placées dans le monde entier. La parution d’American Vertigo fut précédée d'une grande tournée de conférences aux États-Unis. Puis le livre fut édité en France, aux éditions Grasset, et encensé par la majeure partie de la critique parisienne.
Ayant un avis opposé à celui de BHL sur les questions essentielles qui le préoccupent, pouvais-je m’empêcher d’emprunter le même chemin que lui – mais à l’envers - pour livrer le résultat de mes propres recherches ? C’était tentant. Il m’avait tendu la perche, pour ainsi dire. Il avait publié son livre, en avant-première, dans un pays dont il prônait les vertus, et qui, par coïncidence, était aussi l’hyperpuissance aux pieds de laquelle les occidentaux se prosternaient - je publierais dans le pays que cette même puissance vouait aux gémonies et qu’on accusait désormais, dans mon propre pays, de crimes épouvantables. Je décidai donc d’être édité en Iran, en farsi. À l’instar de BHL, mon livre traite non seulement de géopolitique, mais aussi des affaires intérieures françaises.
De quoi l’Iran est-il coupable ? D’exister, voilà tout. De vivre selon ses coutumes, sa religion, sa culture et ses lois. De se prononcer, comme il l’entend, sur les sujets les plus divers. De voter pour qui il le désire, démocratiquement, sans avoir de compte à rendre à l’étranger. L’antisémitisme dont on accuse ses dirigeants est une fable : la communauté juive iranienne n’a jamais subi la moindre persécution de la part des élites musulmanes, ni aujourd’hui ni jamais dans l’histoire, à tel point que son exemple est presque unique au monde. Jamais Mahmoud Ahmadinejad n’a tenu les discours haineux qu’on lui attribue en Occident en utilisant des paroles provenant de mauvaises traductions de ses causeries. La course au nucléaire dont on lui fait grief est une stratégie de communication destinée à camoufler l’entreprise de domination américaine dans la région.
L’Iran est surtout coupable d’être le quatrième producteur de pétrole au monde, le deuxième exportateur de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), et de disposer de la seconde plus grande réserve en gaz naturel. C’en est trop : alors que le Peak Oil se profile à la l’horizon, les puissances occidentales, États-Unis en tête, ambitionnent de devenir les maîtres de la région avec des objectifs qu’il n’est nul besoin d’énumérer. À quoi s’ajoutent les craintes irrationnelles d’Israël, qui cauchemarde à chaque apparition télévisée du Président iranien, comme s’il était à un doigt d’appuyer sur le bouton exterminateur.
Je ne suis pas prophète, mais, en lisant les médias français, américains et israéliens, j’éprouve une profonde sensation de malaise. Et si, en nous dépeignant un « Iran hitlérien » à souhait, « on » cherchait, peu à peu, à nous habituer à une future entrée en guerre ? À en croire les discours de Nicolas Sarkozy, cette éventualité prend consistance de jour en jour. La domestication des cerveaux précède toujours des actions plus concrètes de terrain. Tout conflit majeur débute par des mensonges déversés en trombe sur l’ennemi. Sa diabolisation est une entreprise ayant pour mission de préparer les mentalités à accepter le pire (« et le pire, c’est la guerre ! », comme a dit Kouchner). Dans notre fausse démocratie, celui qui cherche à atténuer cette déferlante de haine contre l’Iran est aussitôt suspecté d’être, au mieux, un fou inconscient, au pire, un vil « collabo ». Jusqu’où va-t-on aller ?
Faisant preuve d’une hallucinante absence d’esprit critique, la France a oublié les relations étroites qui l’ont unie, il n’y a pas si longtemps, à l’Iran de la Révolution. Mon pays n’a plus en mémoire les images de Neauphle-le-Château (Yvelines), où l’Ayatollah Khomeiny, condamné à mort puis exilé par le Shah (qui était arrivé au pouvoir grâce à la CIA), était venu se réfugier en 1978, avec la bénédiction du président Giscard d’Estaing. Lorsque Khomeiny revint dans son pays, il y fut accueilli en sauveur, comme le général de Gaulle l’avait été dans les rues de Paris à la Libération. La France avait tenu son rang.
Si je choisis délibérément de publier ce livre en Iran, c’est pour y faire entendre la voix dissidente d’un Français qui se souvient de cette amitié pas si lointaine. Le peuple iranien doit être informé que, contrairement aux apparences, tout le peuple de France n’est pas dupe des news biaisées diffusées en boucle par les médias occidentaux.
La France, objectivement, n’a aucune raison d’entrer en conflit avec l’Iran. Ses intérêts réels devraient au contraire l’entraîner à se rapprocher de cet État, comme l’a fait récemment le président du Venezuela, Hugo Chávez, et d’entreprendre avec lui une politique dont l’un des buts serait la défense des pays laissés pour compte par le nouvel ordre mondial.
Il s’est passé quelque chose d’étrange. En quelques années, la France s’est rendue aux idées de BHL et de son entourage, ainsi qu’aux thèses diffusées par les réseaux pro-israéliens. La publication de ce livre en Iran aura peut-être, je l’espère, pour intérêt d’aider les Iraniens qui s’interrogent sur le brusque revirement français, à comprendre pour quelles raisons le "pays des Lumières" a récemment rayé d’un trait de plume toute sa diplomatie passée. C’est un grand mystère qu’il s’agit d’analyser en profondeur, sans se laisser aller aux imprécations ni aux simplifications abusives.
Mon livre n'a, en fin de compte, que la prétention d’être un outil pour ceux qui restent attachés à l'idée que les peuples, tous les peuples, nourrissent leur vitalité de leur faim de justice et de leur soif de vérité. S'ils y renoncent, ils meurent. Chaque avancée de la justice et de la vérité est une étreinte. Montesquieu, au XVIIIe siècle, avait écrit ses Lettres persanes pour aider les Français à voir leurs travers et les aspects périmés de leur système politique. Le présent opus est la trace d'un sentiment d'urgence générale en France, quoique confus chez la plupart de mes compatriotes, encore désinformés et désorientés.
Les chercheurs qui ont pu démasquer les manoeuvres du lobby pro-israélien en France remercient le peuple d'Iran de stimuler le reste du monde, par l'exemple de sa résistance à l'asservissement par l'étranger, dans la passion pour la renaissance spirituelle de leur pays.
Paul-Éric Blanrue
