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samedi 23 octobre 2010

ARCHIVES (29) BLANRUE DANS HISTORIA : "Le lourd secret du clan Dominici" (juin-juillet 2010 - hors-série avec NOTRE TEMPS)

Durant les années cinquante, en pleine guerre froide, la France entière suit pendant près de trois ans un roman-fleuve que la presse intitule « l’affaire Dominici ». Le décor : les Alpes de Haute-Provence (ex-Basses-Alpes). Le cadre : une ferme modeste située sur la commune de Lurs, la Grand’Terre, à vingt kilomètres au nord de Manosque, où vit une famille dirigée d’une main de fer par un patriarche de 75 ans, Gaston Dominici. Le vieil homme cultive les champs et élève des chèvres avec sa femme Marie, qu’il surnomme « La Sardine ». L’un de ses fils, Gustave, 33 ans, vit à la ferme avec sa femme Yvette et leur nouveau-né de 10 mois. La plupart des enfants Dominici vivent dans le voisinage.
Le mardi 5 août 1952, c’est l’horreur. À une centaine de mètres de la Grand’Terre, on découvre, au petit matin, trois corps de touristes anglais : celui de Sir Jack Drummond, 61 ans, diététicien anglais de renommée mondiale, celui de sa femme Anne, 46 ans, et celui de leur fille, Elizabeth, âgée de 10 ans.
Comme de nombreux britanniques, cet été-là, les Drummond ont cherché le soleil dans le Midi de la France. Au soir du 4 août, ils choisissent de camper avec leur voiture sous un mûrier, au bord de la route nationale 96, qui va de Marseille à Grenoble, dans un coin que rien ne prédispose au camping. Ils comptent s’endormir à côté de leur « Hillmann » de couleur vert amande.
Si l’on en croit son témoignage, c’est Gustave qui découvre le corps d’Elizabeth, vers 5 heures 45 du matin. Un quart d’heure plus tard, il fait signe à un motocycliste, Jean-Marie Olivier, empruntant la nationale, de s’arrêter pour aller prévenir les gendarmes.
Vers 7h30, deux gendarmes arrivent à la Grand’Terre. Ils découvrent qu’en fait il y a trois cadavres. Comment se fait-il que Gustave n’ait pas vu les deux autres ? Selon Olivier, il a « surgi devant le capot de la voiture comme un diable de sa boîte » et aurait dû, au moins, les apercevoir.
Le corps de Lady Drummond est retrouvé gisant près de la voiture, à demi-recouvert par un plaid. Elle est atteinte de trois balles dans la région du cœur. Le cadavre de son mari, étendu de l’autre côté de la route, sur le dos, est recouvert d’un lit de camp. Il a été frappé par deux balles dans la région de la poitrine et dans le dos, et a été blessé à la main. Le corps de la petite Elizabeth gît en pyjama bleu derrière le point de pierre qui enjambe la voie ferrée Grenoble-Veynes-Marseille, à 60 mètres de la nationale, sur le talus qui descend vers la Durance. Son crâne a été fracassé par un « objet contondant ».
À 6 mètres de l'arrière du véhicule se situe un puisard d'écoulement derrière lequel les gendarmes remarquent une flaque de sang. Mais aucun prélèvement sanguin n’est effectué.
Les gendarmes trouvent également deux douilles et deux cartouches non percutées, groupées étrangement par paires comprenant chacune une douille et une cartouche intacte. Les deux paires sont distantes d'environ 9 m l'une de l'autre. Les douilles sont marquées et différentes des cartouches pleines, marquées elles aussi. Est-ce une mise en scène ?
Vers 8h30 arrivent le maire de Lurs et le docteur Dragon. À 9h30, venant de Digne, apparaissent le procureur Louis Sabatier et le juge d'instruction Roger Périès. C’est la 9ème Brigade mobile de Marseille qui s’occupe de l’affaire, en la personne du commissaire Edmond Sébeille, 45 ans, qui n’arrive à Lurs que dans le courant de l’après-midi. Pendant ce temps, la « scène de crime » est piétinée par les curieux et les journalistes de la région, qui n’hésitent pas à fouiller la voiture des Drummond.
Le Dr Dragon, qui a examiné les corps, rapporte au commissaire Sébeille que les pieds de la petite fille sont propres et ne portent aucune écorchure. Dans l’hypothèse où elle se serait enfuie en voyant ses parents assassinés, comment a-t-elle pu courir une centaine de mètres pour échapper à son agresseur sans que ses pieds soient blessés ?
Sébeille demande à ses inspecteurs de mener des recherches du côté de la Durance, en contre-bas. Les inspecteurs Ranchin et Culioli y repêchent une carabine de guerre cassée en deux, une « Rock-Ola » US M1, calibre 30. L'arme est en très mauvais état et a été visiblement réparée avec des moyens de fortune. La « Rock-Ola » semble être un vestige américain des combats de la Libération. Comme elle a séjournée dans l’eau, Sébeille décide de ne pas procéder à un relevé des empreintes. Mais un éclat manque à la crosse, qui est retrouvé sous la tête de la petite fille. Gaston Dominici  déclare l’avoir trouvé à 9 heures ; en réalité, cet éclat est trouvé entre 15 et 16 heures, par le cantonnier Robert Eyroux...
Le 6 août ont lieu les premières auditions des Dominici. Dès cette date, de nouvelles invraisemblances apparaissent.
Dans sa première déclaration, Gustave dit avoir entendu cinq ou six coups de feu vers une 1h10 du matin, mais il prétend qu’il a eu peur d’aller voir ce qui se passait. Il s’est rendu compte de la mort d’Elizabeth, après 5h, alors qu’il comptait aller voir si les travaux d’irrigation de la ferme qu’il avait effectués la veille avaient causé des dégâts sur la voie ferrée. Il affirme que la route qu’il emprunte alors l’emmène tout naturellement vers le corps sans vie de la fillette. Mais, fait surprenant, il ne vérifie pas si les parents de la petite sont sains et saufs, car il pense, dit-il, que ce sont eux qui ont tué la fillette. La raison ne paraît guère valable. Et puis comment a-t-il fait pour ne pas voir les corps des parents qui se trouvaient au bord de la nationale, à l’endroit même où il a alerté un motard ?
Vers 16h, les trois corps sont transportés à l’hôpital de Forcalquier pour autopsie. Pour les médecins, les Drummond ont été tués en même temps. Leurs conclusions contredisent celle du Dr Dragon, qui constate une différence de rigidité entre les parents et la fillette, qui a, selon lui, été tuée plusieurs heures après eux.
La police s’interroge sur le passé des Drummond. La vie du père n’est pas inconnue des Anglais. Avant 1940, Jack enseigne la biochimie à l’université de Londres. Pendant la guerre, il travaille au ministère du ravitaillement, où il élabore la planification de l’alimentation des Britanniques. Durant ces années, le nutritionniste réalise une invention qui fait beaucoup parler : un mélange liquide de protéines, injectable dans les veines, qui, en quarante-huit heures, permet la réassimilation des organismes sous-alimentés, ce qui sauve la vie de milliers de déportés. Après la guerre, Drummond est admis à l’Académie des sciences de New York. Certains prétendent qu’il a été agent secret, mais nul n’en a jamais brandi la moindre preuve.
En août 1952, avec sa famille, Sir Jack passe des vacances itinérantes dans le sud de la France. Le 1er août, après avoir quitté Digne, il met le cap sur Villefranche où des amis ont loué une maison. Le 4 août, les Drummond repartent une journée à Digne, où ils assistent à une course de taureaux. Ils annoncent à leurs amis qu’ils dormiront le soir même « à la belle étoile ».
Le vieux Gaston Dominici raconte avoir remarqué leur présence, le soir du meurtre, en regagnant la ferme avec son troupeau. Son fils Gustave dit également les avoir vus en allant inspecter les dégâts causés par l’éboulement qui menaçait la voie ferrée. Selon lui, les Drummond sont alors en train de se changer pour la nuit.
Le père et le fils ajoutent qu’un couple en side-car, s’exprimant dans une langue étrangère, s’est attardé devant leur ferme ce même soir, vers 23h. Nul ne leur a répondu et le couple est reparti.
Gaston admet à son tour avoir entendu des coups de feu vers une heure du matin, mais précise que, pensant qu’il s’agissait de braconniers, il s’est rendormi.
Le 4 août a été une journée fort remplie pour les Dominici. La police remarque que de nombreux amis et voisins sont passés à la Grand’Terre ce soir-là, mais la liste des présents n’est pas établie avec certitude. La police n’examine pas non plus un pantalon de velours séchant dans la cour de la ferme après les meurtres, alors que Gaston et Gustave nient en être les propriétaires. Et s’il avait été tâché de sang ?
L’enquête se concentre dès les premières heures sur le clan Dominici. Pour Sébeille, il y a trop de contradictions dans leurs témoignages. Il est étrange, en effet, que Gustave ait retrouvé « par hasard » le corps d’Elizabeth en se dirigeant vers la voie ferrée, car la gamine est étendue à plusieurs mètres du chemin qu’il emprunte ; pour la voir, il a forcément dû faire un détour.
Les paysans du village collaborent difficilement avec Sébeille. Mais des témoins extérieurs parlent. Un chauffeur de camion, Lucien Duc, a aperçu, vers minuit vingt, un homme d’une quarantaine d’année, de grande taille, rôder près de la « Hillmann » des Drummond. Deux autres conducteurs disent avoir aperçu une silhouette semblable vers cet endroit, aux alentours de 1h30 du matin. Leurs témoignages peuvent incriminer Gustave.

Le couple Drummond
 Les Dominici étant sous le feu des projecteurs, des plaintes s’élèvent dans la presse communiste, qui accuse la police de mener campagne contre eux à cause de leurs sympathies politiques. Pendant la guerre, la vallée de la Durance a été un puissant bastion de résistance, et Gaston a appartenu à un groupe de résistants communistes. On sait aussi qu’après la Libération, les habitants de Lurs n’ont pas rendu leurs armes... Le Parti communiste français (PCF) tente d'accréditer la thèse selon laquelle le massacre des Drummond est la conséquence de la lutte entre les services secrets anglais et américains.
Les tentatives pour trouver l’identité du propriétaire de la carabine ne mènent à rien. Mais le 8 août 1952, Sébeille présente l’arme du meurtre au frère de Gustave, Clovis Dominici, demeurant à Peyruis : « À ce moment, Clovis Dominici a été pris d'un tel saisissement qu'il s'est agenouillé tout en se mordant les lèvres et en ouvrant de grands yeux. L'intéressé est resté plus d'une minute sans prononcer une parole ». écrit-il dans son rapport. Pourquoi un tel effroi a-t-il saisi Clovis ? Le mystère reste entier.
La police est informée qu’un ami des Dominici, Paul Maillet, possède une arme ressemblant à celle retrouvée dans la Durance. En septembre, le professeur Ollivier dépose un premier rapport d'expertise sur le graissage de la « Rock-Ola » : celui-ci est formel, le lubrifiant de la carabine est différent de celui des fusils de Gustave et de Paul Maillet. (Le 9 avril 1954, le professeur Ollivier dira que seule la graisse des fusils de Clovis présente des similitudes avec celle de l'arme du crime.)
Sous pression, Maillet finit par dire à la police que Gustave lui a confié qu’Elizabeth Drummond vivait encore quand il l’a trouvée. Ce sont même ses « ronronnements », dit-il, qui ont attiré son attention ! Gustave a vu bouger le bras gauche de l’enfant ; pris de panique, il est rentré à la ferme, où il a tout raconté à sa mère et à sa femme. Mais pourquoi personne n’a-t-il appelé le médecin ?
Maillet affirme aussi que Clovis a entendu Gustave parler de sa découverte. Clovis répond aux policiers qu’il a gardé le secret pour éviter à son frère d’avoir des ennuis.
Confronté au témoignage de Maillet, Gustave avoue. Il insiste toujours sur le fait qu’il n’a trouvé Elizabeth qu’après 5 heures du matin. Mais, à part le Dr Dragon, les médecins sont persuadés que la fillette n’a pas survécu plus d’une heure à ses parents. Et puisque les coups de feu ont retenti à 1 heure, ce doit être, au plus tard, à 2 heures que Gustave s’est trouvé sur le lieu du crime. On l’arrête sur-le-champ. Il est inculpé par le juge Périès pour non-assistance à personne en danger de mort. On l’enferme à la prison Saint-Charles de Digne-les-Bains.
Gaston Dominici
Son procès débute en novembre 1952, au palais de justice de Digne. Gustave dit avoir gardé le silence par peur d’être accusé du meurtre. Il est condamné à deux mois de prison. La police est certaine qu’il cache des choses, mais piétine. Gustave est relâché le 15 décembre.
Maillet se résout alors à effectuer une nouvelle déposition : « Une quinzaine de jours après l'assassinat de la famille Drummond, je suis allé un soir chez Gustave Dominici, pour chercher des pommes de terre. Pendant que Mme Dominici [Yvette] allait peser le sac, Gustave Dominici m'a dit en parlant en patois : "Si tu avais vu, si tu avais entendu ces cris d'horreur, je ne savais plus où me mettre !" » Voilà qui aggrave le cas de Gustave encore un peu plus.
Au printemps 1953, le neveu de Gustave, qui est aussi le petit-fils de Gaston, Roger Perrin, alors âgé de 17 ans, laisse échapper que Lady Drummond et sa fille sont venues chercher de l’eau à la ferme le soir du meurtre. L’adolescent étant un menteur notoire, Sébeille ne divulgue pas l’information. Soupçonnant toutefois les Dominici, il estime qu’une telle venue expliquerait pourquoi la fillette ne s’est pas dirigée vers la Grand’Terre quand elle a été attaquée, mais au contraire vers la direction opposée.
Six mois plus tard, la police s’arrête sur un témoin selon lequel le corps de Lady Drummond était allongé le long de la voiture à 7 heures du matin. Or quand la police arrive, le corps est placé perpendiculairement au véhicule. Le corps a donc été déplacé. Par qui et pourquoi ?
Le 13 novembre 1953, Sébeille convoque les Dominici. Gustave est soumis à un long interrogatoire. Il craque et reconnaît avoir déplacé le corps de Lady Drummond, mais seulement, dit-il, pour vérifier qu’elle était morte.
Puis Gustave s’effondre. En pleurant sur l'épaule de Sébeille, il révèle que son père Gaston a reconnu avoir tué la famille Drummond suite à une dispute avec Sir Jack. Clovis confirme : son père lui a également confié être l’auteur du triple meurtre.
Emmenés à la Grand'Terre, Gustave et Clovis Dominici désignent une étagère dans la remise comme lieu où aurait été entreposée la « Rock-Ola ».
Confronté au témoignage de ses deux fils, Gaston les accuse de lâcheté et nie tout en bloc. Sa garde, pour la nuit, est confiée à un gardien de la paix nommé Guérino. Le patriarche, en tête-à-tête avec le policier, s'accuse du meurtre des Drummond, tout en précisant qu'il s'agit d'un accident. Il dit qu’il est sorti ce soir-là avec sa carabine pour se rendre sur les lieux de l’éboulement. Il a épié Lady Drummond qui se déshabillait et l’a abordée pour avoir un rapport sexuel. Le mari est intervenu et s’est mis en colère. « L'homme est venu sur moi. Il a essayé de m'enlever l'arme. Nous nous sommes débattus un instant », dit-il plus tard dans sa déposition. Un coup de feu est parti, blessant Sir Jack à la main. Gaston lui a ensuite administré deux coups de feu. Puis « la femme s'est mise à crier. Me retournant vers elle, j'ai tiré dans sa direction ».
Gaston soutient qu'il utilisait l'arme pour la première fois et ne connaissait pas son fonctionnement, ce qui explique la présence de cartouches non tirées mais éjectées par une carabine qui s’enraye. « À ce moment, la petite est sortie de la voiture par la porte arrière. Elle a un peu crié, mais guère. Elle est partie en courant en direction du pont de chemin de fer, en coupant droit entre le mûrier et les buissons. Je l'ai poursuivie. J'ai tiré une première fois. Le coup a raté. Une seconde fois, j'ai manqué mon but. Puis je me suis aperçu que je n'avais plus de balle dans le chargeur », dit Gaston.
Sébeille organise une reconstitution. Emmené à son tour dans la remise, alors qu'on lui demande où était rangée l'arme du crime, Gaston désigne une étagère légèrement différente de celle indiquée par ses deux fils. Quand il s’agit de reconstituer la course-poursuite avec la fillette, Gaston s’enfuit vers le pont du chemin de fer et tente de l’enjamber pour se jeter par-dessus. Persuadé que cette tentative de suicide est une preuve de culpabilité, le juge Périès l’inculpe pour le triple meurtre des Drummond.
Le 27 avril 1954, l'instruction est close et le dossier expédié à la chambre des mises en accusation de la Cour d'appel.
Le procès de Gaston Dominici se tient le 17 novembre 1954 devant le tribunal présidé par Marcel Bousquet. Maître Émile Pollack conduit la défense ; Maître Calixte Rozan représente l’accusation.
Examiné au point de vue mental, Dominici Gaston est reconnu responsable de ses actes. Il est représenté comme un individu assez violent, buveur, autoritaire et renfermé.
Aussitôt Gaston se rétracte. Il raconte qu’il a été contraint d’avouer pour mettre fin à la pression policière. La police ne parvient pas, d’ailleurs, à prouver qu’il est le propriétaire de la carabine, ni même qu’il a tiré. Gaston en revient à sa première version, selon laquelle ce n’est qu’en rentrant vers 8h du matin qu’il a entendu parler des meurtres.
Gustave lui aussi revient sur ses déclarations et décharge son père. Ne restent au final que les accusations de Clovis, inflexible, et les mensonges à répétition de toute la famille, qui, à chaque interrogatoire, invente des histoires totalement différentes qui jettent sur elle le discrédit le plus complet.
Mais de nombreuses questions restent sans réponse. Devant le tribunal, le Dr Dragon répète que les pieds nus et sans traces de coupures de la fillette sont incompatibles avec sa course dans la nuit sur un terrain pierreux. Maître Pollack démontre, quant à lui, que la police n’a pas fait suite aux déclarations de certains témoins ayant vu plus d’une personne près du terrain de campement durant la nuit. Il suggère que Clovis, Paul Maillet et Roger Perrin, en accusant Gaston, cherchent à régler de vieilles querelles. Nul n’a d’ailleurs cherché à savoir si Roger Perrin était présent à la ferme la nuit du crime. Quant à l’avocat général Rozan, il souligne, lors de son réquisitoire, que l'arme du crime est probablement la propriété de Clovis Dominici.
Le dimanche 28 novembre, les membres du jury jugent Gaston Dominici coupable du triple meurtre, sans circonstances atténuantes. Il le condamnent à la peine de mort.
Les défenseurs demandent une révision du procès. Ils s’appuient sur de nouvelles déclarations du condamné. Gaston déclare maintenant qu’après avoir entendu des coups de feu dans la nuit, il est descendu dans la cour de la ferme, où il a vu Gustave et Roger revenir du campement. Il affirme aussi avoir surpris une conversation entre Gustave et sa femme Yvette d’où il ressort que Roger a aidé Gustave à transporter le corps de la gamine à l’endroit où on l’a retrouvé.
Le 15 décembre, le Garde des Sceaux prescrit un ordre au procureur général d'Aix-en-Provence pour diligenter une mission d'information confiée au commissaire divisionnaire Chenevier et au commissaire principal Gillard, de la direction des services de police judiciaire. Mais la contre-enquête, qui reprend tout à zéro, fait chou blanc. Les policiers s’aperçoivent que Gaston Dominici ne cesse de varier dans ses déclarations. Le vieil homme leur dit maintenant qu’il a vu de ses yeux Roger et Gustave transporter le corps d’Elizabeth…
Le 25 février 1956, Chenevier remet son rapport final au préfet directeur de la police judiciaire. Un non-lieu est communiqué, qui clôt les investigations.
Dans le livre qu’il a consacré à l’affaire (Notes sur l'affaire Dominici, Gallimard, 1955), Jean Giono écrit : « Je ne dis pas que Gaston Dominici n’est pas coupable. Je dis qu’on ne m’a pas prouvé qu’il l’était. »
Si le vieil homme a tué les Drummond, son mobile officiel reste très improbable : le corps de Lady Drummond a été retrouvé habillé, alors que Gaston a dit qu’elle se dévêtait lorsqu’il a entrepris d’avoir avec elle des rapports sexuels (qu’elle n’a pas eus, selon le rapport d’autopsie). Au cours du procès, le commissaire Prudhomme, de Digne, a également concédé avoir suggéré le mobile sexuel à l'inculpé. Celui-ci n’aurait-il avoué, comme il l’a dit à un moment, que pour protéger sa progéniture ? Ou bien le crime, comme c’est plus probable, n’a-t-il été que le tragique développement d’une banale querelle entre un campeur et un paysan ?
Quoi qu’il en soit, l’enquête de police est officiellement reconnue comme étant imparfaite. À l'issue de la contre-enquête, le commissaire Sébeille est déclassé comme commissaire de la sécurité publique au commissariat de quartier de la Belle de Mai à Marseille. Il n'obtient jamais la promotion au grade de commissaire principal.
Il reste que Gaston n’a jamais été réhabilité, malgré les nombreuses requêtes de sa famille. La dernière en date est celle d’Alain Dominici, son petit-fils. C’est à lui qu’Yvette donnait le biberon à la Grand’Terre au moment où des coups de feu ont éclaté dans la nuit.
Paul-Éric Blanrue

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La grâce de Gaston Dominici


Condamné à mort, Gaston Dominici sauve sa tête, dans un premier temps, grâce au président Coty, qui n’entend pas que l’on guillotine un octogénaire. En 1957, il commue sa peine en prison à perpétuité. Le 8 avril 1960, l’émission de télévision « Cinq colonnes à la une » obtient de faire entrer les caméras à la prison des Baumettes pour y interviewer Gaston Dominici. L’image du vieillard édenté et ayant perdu tous ses cheveux émeut la France entière. Le 14 juillet 1961, le président de Gaulle lui accorde la grâce présidentielle.
Selon le journaliste Jacques Chapus, qui a suivi l’affaire de près, cette grâce serait due à Mme de Gaulle, qui avait reçu une lettre du curé des Baumettes. L’homme d’Église lui aurait raconté dans quel état physique lamentable se trouvait Gaston. Âgé de 83 ans, il était incapable de commettre un nouveau crime. Le président de Gaulle aurait donc cédé à la requête de « Tante Yvonne ».
Il convient de noter que la grâce est une mesure de clémence ayant pour effet de soustraire un condamné à l'application de sa peine, et non à l’innocenter. Elle est donc sans effet sur la décision de condamnation, qui continue de figurer au casier judiciaire. Son exercice appartient au Président de la République, seul juge de l'opportunité de cette mesure. Le recours en grâce est demandé par le condamné lui-même, mais peut aussi être formé par un membre de sa famille, un ami, le ministère public…
Libéré grâce à de Gaulle, Gaston part vivre auprès de ses filles Augusta et Clotilde. Il décède le 4 avril 1965, à l’hospice de Digne. Pour la justice française, il meurt coupable du triple meurtre de Lurs.
Paul-Éric Blanrue

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Orson Welles enquête


En 1955, la chaîne de télévision anglaise ITV propose à Orson Welles de réaliser une série de documentaires intitulée Around the World with Orson Welles. C’est ainsi que l’auteur de Citizen Cane réalise un 26 minutes consacré à l'affaire Dominici. C’est la rencontre extraordinaire entre un génie du cinéma américain et l’univers étriqué du reportage télévisé.
Intitulé The Tragedy of Lurs, le film reste inachevé. Il s’agit toutefois d’un document essentiel, tourné peu après le procès et dans lequel s'exprime une grande partie des principaux protagonistes. Outre Orson Welles, filmé de dos, on y voit Paul Maillet, en casquette SNCF et fumant la pipe, accuser Gaston Dominici du meurtre de la famille Drummond : « Moi je pense que s’il a fait ça, c’est ou sur un coup de colère, ou qu’il avait bu ! » Gustave Dominici y déclare : « Mon père était un homme très honnête. Il a élevé une grande famille. Il nous a appris le travail, l’honneur, et on peut rien lui reprocher. » Son frère Clovis, lui, accable Gaston, malgré les pressions de sa famille : « J’ai toujours dis la vérité. Moi, je redis ce que j’ai toujours dit ».
Faisant référence à l’éboulement de terrain qui s’est produit chez les Dominici, suite à un arrosage le jour du crime, Welles déclare : « Mon film est un essai sur l’eau. Pour moi, la substance de cette affaire Dominici est l’histoire de la difficulté à avoir de l’eau. Parce que c’est la nuit où l’eau coulait à flots dans la ferme des Dominici que le crime a eu lieu ».
Longtemps introuvable, le film est aujourd’hui restauré par Christophe Cognet, qui a retrouvé les rushes et les bandes sonores (L’Affaire Dominici par Orson Welles, La Huit, 2000). Il présente le film dans l’état dans lequel il est resté.
Paul-Éric Blanrue

mis en ligne par casanovaaa