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vendredi 1 octobre 2010

ARCHIVES (18) BLANRUE DANS HISTORIA : "Les francs-maçons, une filiation légendaire avec les Templiers" (01/01/2010 - 757)

Se chercher des ancêtres chevaliers plutôt que tailleurs de pierre est tentant. Voilà pourquoi rites d'initiation et mots codés donnent du fil à retordre à Robert Langdon dans la Maison du Temple à Washington.
Le vendredi 13 octobre 1307, dans le royaume de France , les Templiers sont arrêtés sans résistance et leurs biens confisqués. Après sept ans d'interrogatoires, ils avouent sous la torture les pires atrocités, de l'hérésie au cannibalisme. Jugés, beaucoup sont brûlés vifs. Le 23e et dernier maître de l'ordre du Temple, Jacques de Molay, meurt sur le bûcher, à Paris, le 18 mars 1314. Son exécution marque la fin officielle du Temple. Cette date est aussi le début des légendes - dorées ou noires, c'est selon - de l'Ordre. L'une d'elles raconte que les Templiers ont poursuivi leurs activités en secret pour créer la franc-maçonnerie.
Cette croyance apparaît au XVIIIe siècle dans les milieux maçonniques eux-mêmes, qui voient dans les Templiers le maillon les reliant aux bâtisseurs mythiques du Temple de Salomon. Plus tard, la littérature ésotérique développe ce thème, en y ajoutant un mystérieux trésor, souvent lié à la légende du Graal, considéré comme source de la puissance templière et maçonnique. De tels récits connaissent un regain d'intérêt en raison de livres à succès comme le Da Vinci Code de Dan Brown, ou Des Templiers aux francs-maçons de Michaël Baigent et Richard Leigh (Le Rocher, 2007) - auteurs dont Brown s'est directement inspiré, à tel point que le litige a donné lieu à un procès pour plagiat.
Les deux sociétés reposent sur des mythes bibliques
Contrairement à celle de la franc-maçonnerie, l'histoire du Temple est assez claire. Tout commence en 1099 : après la prise de Jérusalem, Hugues de Payns et Geoffroy de Saint-Omer fondent un nouvel ordre chevaleresque, les Templiers. Son but est d'assurer la protection des pèlerins en Terre sainte. Reconnus par le pape Honorius II en 1129, ces moines soldats acquièrent un pouvoir extraordinaire. Grâce aux dons que l'aristocratie leur octroie, ils achètent des bâtiments et des terres, où ils édifient des places fortes et des commanderies (9 000 au total, dont 700 en France), vastes exploitations agricoles. À Jérusalem, ils possèdent deux couvents ; à Saint-Jean-d'Acre, ils ont leur propre port ; à la fin du XIIe siècle, un tiers des terres de Paris leur appartient.
Leur puissance militaire est énorme : on compte 15 000 Templiers, dont un sur dix est chevalier. Les commanderies développent un système comparable à celui des grandes banques internationales, qui aident le Trésor royal à financer les croisades. Mais quand Saint-Jean-d'Acre est pris par les musulmans en 1291, les Templiers rentrent en France, où ils deviennent vite encombrants. Dès lors, le roi Philippe le Bel (1268-1314) prend ombrage de cette force qui échappe à son pouvoir et qui refuse, de surcroît, de financer ses guerres. Utilisant le témoignage d'un ancien Templier, qui évoque des rites obscènes pratiqués entre chevaliers, il convainc le pape Clément V d'excommunier l'Ordre. C'est le début de la fin des Templiers.
Ce n'est qu'au XVIIIe siècle qu'apparaît la franc-maçonnerie telle que nous la connaissons, ses rapports avec l'ordre du Temple semblent donc bien lointains. À ceci près que plusieurs éléments sont mis en avant par divers auteurs pour accréditer une descendance cachée. D'abord, la franc-maçonnerie spéculative se réclame d'origines remontant aux supposées « loges opératives » des artisans maçons du Moyen Âge. Or, les Templiers furent de grands bâtisseurs. Les maçons étaient nombreux sur leurs chantiers, entretenant avec eux, durant au moins deux siècles, des liens étroits. Mais rien ne permet de dire que les maçons engagés par les chevaliers du Temple sont aux origines de la franc-maçonnerie.
Autre point commun allégué : il s'agit, dans les deux cas, de sociétés secrètes, ou tout au moins discrètes, fortement hiérarchisées, développant une intronisation et un rituel spécifiques fondés sur les mythes bibliques. Leurs cérémonies, leurs symboles recèlent leur part d'ombre. Certains ont ainsi vu une ressemblance entre la ceinture en peau de mouton des Templiers et les « tabliers » des francs-maçons, sans que le rapport ne soit jamais établi. On trouve une analogie similaire dans le nom des grades : en 1750, le premier grade initiatique « templier » apparaît dans des loges de Poitiers et de Quimper, sous le nom de « Sublime Chevalier Élu ». Il est censé révéler au frère qu'Hiram, le constructeur du Temple de Salomon assassiné, a été vengé par les autres maîtres du chantier. Dans les cahiers de Quimper et de Poitiers, la mort de Jacques de Molay, jugée injuste, est associée à celle d'Hiram. C'est la première version connue d'une association entre Templiers et francs-maçons. Mais elle est bien tardive (quatre siècles après la mort du dernier maître templier) pour révéler quoi que ce soit.
On a imputé aux Templiers comme aux francs-maçons la négation du Dieu des chrétiens. Les premiers sont supposés avoir adoré une curieuse idole nommée « Baphomet », qui ne serait autre que Mahomet. Les seconds ont été condamnés, dès 1738, par le pape Clément XII, ce qui a entraîné l'excommunication automatique des francs-maçons (en 2007, encore, l'Église a redit que les deux doctrines sont incompatibles). Mais à nouveau, il est impossible de faire descendre une société de l'autre, au motif qu'elles sont toutes deux condamnées par la même Église. Il faut donc chercher ailleurs les raisons de cette filiation supposée.
Le premier à semer le doute sur une descendance possible est le Français d'origine écossaise Andrew Michael de Ramsay, dit le chevalier de Ramsay (1686-1743), écrivain, philosophe et grand orateur de l'ordre maçonnique. Initié à la Horn Lodge en mars 1730, il introduit en France la franc-maçonnerie de rite écossais. Dans un discours à la loge Saint-Thomas à Paris, en 1736, où il évoque « nos ancêtres, les croisés », il déclare que la franc-maçonnerie est « un ordre moral institué par nos ancêtres dans la Terre sainte pour rappeler le souvenir des vérités les plus sublimes [...] ». 



 Les Templiers se seraient réfugiés en Écosse
Or dans ce discours, Ramsay n'évoque pas les Templiers, mais l'ordre hospitalier Saint-Jean de Jérusalem, créé vers 1050 et reconnu en 1113 par le pape Pascal II : « Notre ordre, écrit-il en effet, s'unit intimement avec les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges portèrent le nom de Loges de saint Jean dans tous les pays. » De plus, aucun document ne vient à l'appui de la thèse de Ramsay, qui n'est qu'un doux rêve destiné à faire la promotion d'une société « secrète » qui commence à être critiquée par l'Église. Il s'agit pour lui de convaincre les aristocrates et les bourgeois d'entrer en maçonnerie et leur faire croire qu'ils appartiennent à une institution vénérable.
Tout ceci n'empêche pas Karl Gotthelf, baron von Hund und Altengrottkau (1722-1776), de reprendre ce mythe des croisades lors de la création en Allemagne, le 24 juin 1751, du système dit la « Stricte Observance » (composé de sept grades : apprenti, compagnon, maître, écossais, novice, chevalier du Temple et chevalier profès). Von Hund propose de manière formelle de réhabiliter la mémoire de Templiers et de recouvrer les biens dont ils ont été spoliés. Il parvient à réunir sous cet étendard une grande partie de la noblesse allemande, puis européenne. Mais évidemment, rien ne prouve, là non plus, que cet ordre soit réellement affilié, en ligne directe, aux Templiers.
Il n'empêche, la légende est née et s'appuie sur l'épopée du Templier Pierre d'Aumont et de quelques chevaliers grimés en maçons qui auraient réussi à passer à travers les mailles du filet tendu par Philippe le Bel, et trouvé refuge en Écosse, sur l'île de Mull, en passant par La Rochelle, non sans oublier d'emporter avec eux le fabuleux trésor de l'Ordre. Avant leur départ, au soir du 13 mars 1314, ils auraient même récupéré les cendres de Jacques de Molay qu'ils auraient jeté en direction de l'île de la Cité, en criant, en signe de vengeance, « Mac Benach ! », qui n'est autre que le mot de passe du 3e degré du rite écossais.
Puis, après avoir trouvé asile auprès des « chevaliers de Saint-André du Chardon » ils auraient participé à la bataille de Bannockburn en 1314 avec le roi Robert Ier d'Écosse (1274-1329), de la maison Bruce, contre les Anglais. Les Templiers, ayant trouvé une cache en Écosse, auraient alors commencé à « noyauter » les corporations de métiers pour créer les premières loges maçonniques, destinés à les venger de l'absolutisme royal français. Cette histoire, qui ne repose sur aucune source fiable (la formule « Mac Benach », par exemple, n'apparaît que bien plus tard dans les rituels maçonniques), a pour unique objet de relier les Templiers aux origines écossaises, bien réelles, de la franc-maçonnerie : la plus ancienne loge connue, celle de Mary's Chapel , est, en effet, fondée en 1599 par William de Saint Clair.
Un certain von Hund influence le rite Écossais Rectifié
Quant au « trésor », quel qu'il fût, on sait que les souverains d'Europe se le sont partagé lors de la dissolution de l'Ordre. Les biens immobiliers furent légués à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Rien n'indique non plus qu'un certain Aumont ait émigré en Écosse. Quant à l'ordre du Chardon, il n'est créé qu'en 1687, ce qui est un peu tard pour coïncider avec l'abracadabrante histoire de l'évasion de Templiers par La Rochelle.
Le « système » du baron von Hund va pourtant influencer le rite Écossais Rectifié, mis au point par le Français Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824). Mais le caractère historique de la descendance templière est repoussé lors du convent maçonnique de Wilhelmsbad en 1782. Pour calmer les autorités qui s'inquiètent de l'affichage d'ambitions peu compatibles avec l'ordre royal, Willermoz s'emploie à faire disparaître ces traces mythiques pour n'en conserver que l'aspect symbolique.
Toutes ces rumeurs vont permettre à d'autres sociétés secrètes de reprendre le flambeau. Ainsi, au début du XIXe siècle, à Paris, un médecin nommé Bernard Fabre-Palaprat (1773-1838), affirme avoir découvert la « Charte Larmenius », pseudo-liste secrète des « grands maîtres » ayant succédé à Jacques de Molay. En 1808, il organise même une messe en mémoire de ce dernier - avec l'appui de Napoléon, qui voit là une occasion de damer le pion au pape. Palaprat n'est que l'un des premiers d'une longue liste d'illuminés, dont le plus célèbre en date est Joseph di Mambro (1924-1994), gourou de la secte du Temple solaire, dont on connaît la fin tragique. Le rêve finit parfois en cauchemar.
Au final, il ne reste rien de la séduisante hypothèse faisant des Templiers les ancêtres des francs-maçons. Tout au plus, cette filiation est-elle aujourd'hui considérée par certains comme étant de l'ordre du symbole.
Par Paul-Eric Blanrue
mis en ligne par floriana