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jeudi 30 septembre 2010

ARCHIVES (8) BLANRUE DANS HISTORIA : "La pseudo-malédiction de la momie" (01/02/2006 - 710)

Venin, acide cyanhydrique, champignons, virus, pouvoirs des grands prêtres... les hypothèses les plus diverses ont été avancées pour expliquer les décès ayant suivi l'ouverture du tombeau. La solution est beaucoup plus simple.

Tout commence par la mort du canari de Carter. Un détail, certes. Mais pour l'équipe de fouilles, le petit oiseau est un porte-bonheur. Quelques jours avant l'ouverture du tombeau, en novembre 1922, un cobra se glisse dans la cage et engloutit le canari. Le cobra étant « le serpent des pharaons », les fellahs voient là un mauvais présage, mais les archéologues ne tiennent aucun compte de l'« avertissement ». Puis, vers la mi-mars 1923, la maladie s'empare de lord Carnarvon. Les médecins accusent une piqûre de moustique. Le mécène est mis sous oxygène. On le ramène au Caire, où il meurt le 5 avril.
La presse, qui a eu vent de la fin du canari, voit en Carnarvon la première victime d'une malédiction. N'est-il pas le responsable de la violation du repos royal ? La plume d'un journaliste du Figaro s'emballe : « Les événements ont donné raison aux prédictions des fellahs. Ainsi se trouvent réalisées les menaces des grands prêtres égyptiens contre les profanateurs de momies. »
La suite semble lui donner raison. La même année, l'archéologue Breasted, l'égyptologue Goodyear, le professeur Lafleur, le demi-frère de lord Carnarvon, le colonel Aubrey, Ali Fahmi Bey, gouverneur de la province, disparaissent à leur tour. Certains chroniqueurs recensent, sur plusieurs années, une vingtaine de morts pouvant être reliées à la découverte du fameux tombeau !



 Pour la presse à sensation, il s'agit des conséquences funestes de l'avertissement gravé au fronton de la sépulture royale : « La mort touchera de ses ailes celui qui dérangera Pharaon. » Sir Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, est l'un des premiers à diffuser l'hypothèse de la « malédiction ».
Comment expliquer cette suite de décès ? Faut-il admettre que les prêtres égyptiens détenaient des pouvoirs magiques destinés à conjurer les pillages de tombes ? Mais comment comprendre, dans ce cas, que les voleurs aient pu opérer pendant des millénaires et que d'autres découvreurs de momies royales n'aient pas été victimes d'une telle malédiction, tels Gaston Maspero, Victor Loret ou Pierre Montet ?
Des dizaines d'hypothèses ont été avancées. Ainsi la presse anglaise soutient-elle un temps l'idée que le venin de cobra a tué les archéologues. Sauf que nul ne rapporte de telles attaques et que ce type de venin tue toujours très rapidement ! Les embaumeurs auraient-ils alors imprégné les bandelettes de la momie avec de l'huile d'amande douce qui se serait transformée en acide cyanhydrique létal ? Certainement pas, puisque cet acide tue instantanément ; or, ici, les morts s'échelonnent dans le temps. Même problème avec la théorie de l'air pollué par des gaz toxiques dus à la décomposition du corps et des nourritures : si l'empoisonnement de l'air est responsable de la mort des égyptologues, ils auraient là encore tous dû succomber de manière brutale.
Certains prétendent que les prêtres égyptiens ont laissé se consumer dans le tombeau une bougie de cire enduite d'arsenic. Mais l'invention de la bougie est plus tardive et nul n'a jamais trouvé la moindre tache de cire dans le tombeau.
La théorie du « blé toxique », selon laquelle les archéologues auraient été empoisonnés par des capsules à base de blé parasité (l'ergot de seigle), préparées par les prêtres égyptiens, ne pourrait être envisagée que si les victimes avaient toutes avalé le champignon toxique, ce qui n'est pas le cas.
L'hypothèse du « virus endormi » a elle aussi fait son temps, puisque les virus pathogènes pour l'homme ne peuvent survivre dans les chairs mortes. Pourtant, on croit un moment avoir identifié un tel virus. En 1962, des médecins égyptiens observent une affection frappant les employés du Service des antiquités au contact de momies coptes, dont les cadavres, conservant encore leurs viscères, favorisent le développement des germes. On découvre bien un virus sur une momie, mais on s'aperçoit vite qu'il s'agit de celui de la grippe, transmis par un employé peu soucieux des règles d'hygiène !
Lorsque, dans les années 1950, un médecin sud-africain, Geoffrey Dean, soigne John Wiles, victime d'une pneumonie en ressortant d'une grotte où il a étudié le guano de chauve-souris, on pense avoir trouvé la clé du problème. Dean est intrigué par les analogies entre la pathologie de son malade et les accidents ayant frappé certains explorateurs des tombeaux incas et mayas. L'agent responsable est identifié, c'est le champignon Histoplasma capsulatum , qui peut se développer dans la fiente de pigeon ou les excréments de chauve-souris. Selon Dean, les victimes auraient donc succombé à une histoplasmose. Seul problème : y a-t-il jamais eu des chauves-souris dans le tombeau de Toutankhamon ? Celui-ci est hermétiquement clos depuis des millénaires. Et aucune trace d'histoplasmose n'a jamais été retrouvée dans la Vallée des Rois.
Ce n'est qu'au début des années 1980 qu'on approche d'une solution scientifiquement acceptable. Lors de la restauration de la momie de Ramsès II, l'analyse révèle la présence d'éléments de propagation de nombreux champignons. Or, d'après les descriptions de Carter, la tombe de Toutankhamon était suffisamment humide pour abriter de tels champignons. Il décrit même « des cultures de champignons » apparaissant sur les murs de la chambre funéraire, « où elles étaient si nombreuses qu'elles causaient un grand défigurement », ajoutant qu'« il règne dans ces sépultures un air suffocant. Infestée des exhalaisons des cadavres, une poussière fine s'élève sous les pas et irrite les poumons. »
La preuve que les champignons identifiés dans la momie de Ramsès II sont dangereux pour l'homme est apportée en 1985. La maladie des archéologues est « une pneumonie à précipitines, un conflit immuno-allergique dû à l'inhalation de particules d'origine animale ou végétale dotées de propriétés antigéniques ». L'affection se caractérise par une pneumonie aiguë. Exactement la pathologie présentée par au moins douze personnes dont le décès a un rapport avec la découverte du tombeau de Toutankhamon, à commencer par lord Carnarvon.
La « malédiction de Toutankhamon » est donc à rejeter dans le chaudron aux fantasmes. D'ailleurs, Evelyn Carnarvon, la fille du milliardaire, et l'archéologue Callender, qui ont également participé à l'ouverture de la sépulture, ont terminé paisiblement leurs jours, bien des années plus tard. Howard Carter est mort quant à lui en 1939.
Et la fameuse inscription qui menace de mort ceux qui osent déranger la paix éternelle de Pharaon ? Pure invention. En 1980, Richard Adamson, responsable de la sécurité du chantier de fouilles de Carter et dernier survivant de l'expédition de 1922, avouait que la rumeur de la malédiction fut une idée du tandem Carter-Carnarvon : il s'agissait d'effrayer les candidats pilleurs. Adamson dormit ainsi dans le tombeau pendant plusieurs années sans qu'aucun objet ne disparaisse.
Par Paul-Eric Blanrue 

mis en ligne par marcopolo