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jeudi 30 septembre 2010

ARCHIVES (7) BLANRUE DANS HISTORIA : "La multiplication des reliques : un miracle !" (01/01/2006 - 709)

Rien qu'avec les morceaux de la Vraie Croix, on ferait la charge d'un bon gros bateau, plaisantait Calvin, qui n'était pourtant pas un modèle d'humour. Au Moyen Age, les reliques de Jésus constituent une manne, et de nos jours, un sujet d'études. Voici Jésus... en pièces détachées !

Né dans le haut Moyen Age avec le culte des saints et des martyrs, le culte catholique des reliques s'oriente assez tôt vers la personne du Christ. Ses reliques sont les plus nombreuses de la chrétienté, celles qui déplacent les foules les plus importantes. C'est en leur honneur (Sainte Couronne et fragment de la Vraie Croix, notamment) que le roi Saint-Louis fait édifier à Paris la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248. Elles sont aussi les plus lucratives, eu égard à leur pouvoir surnaturel supposé qui engendre de généreuses offrandes dans les églises et monastères.
La croyance en la vertu magique des reliques de Jésus ne s'ancre guère dans les Ecritures. La lecture de l'Evangile de l'enfance, regorgeant de détails décrivant la vie quotidienne de la Sainte Famille, constitue une source plus riche de ce point de vue. Dans cet apocryphe, les langes du Christ chassent les démons et enflamment l'imagination du lecteur. Comme Jésus est réputé être monté au Ciel en conservant l'intégrité de son corps, il est délicat de se lancer à la poursuite de ses os, qui, en principe, ne reposent plus dans le Saint-Sépulcre. Les fidèles vont plutôt se prosterner devant des reliques d'un autre genre : dents de lait, cheveux, poils de barbe, empreinte de talon...
On n'hésite pas à soumettre à l'adoration la moindre de ses sécrétions. La Sainte Larme, censée avoir été apportée par sainte Madeleine en Provence, est conservée à l'abbaye de La Trinité de Vendôme, dans une ampoule de cristal, où on lui prête le pouvoir de guérir les yeux, bien qu'il ne s'agisse que d'un fragment de cristal de roche au centre duquel se trouve une goutte transparente.
Issu de la circoncision, le Saint Prépuce est conservé à l'abbaye de Charroux (Vienne), à Saint-Jean-de-Latran à Rome, où il est volé en 1527 puis retrouvé trente ans plus tard ; mais on peut le voir aussi en Saxe, dans le diocèse de Chartres, dans la cathédrale du Puy-en-Velay, à Metz, à Conques, à Clermont... Patrice Boussel, dans Des reliques et de leur bon usage (Balland, 1971), recense environ quinze endroits où il aurait été conservé, rappelant même qu'il existait à Anvers une confrérie destinée à sa dévotion. Pour éviter que ne se multiplie à l'infini le Saint Nombril (ou Saint Ombilic), le pape Clément V (1305-1314) en fait découper trois morceaux, qu'il partage entre Constantinople, Saint-Jean-de-Latran et Notre-Dame-en-Vaux. Sage décision qui n'empêche pas Clermont-Ferrand d'en posséder un, en intégralité paraît-il.
Au Moyen Age, les objets dont on croit qu'ils ont été en contact avec le Christ, se comptent par centaines, voire par milliers. A Rome, Sainte-Marie-Majeure conserve le Saint Berceau, en Lorraine on possède le Saint Foin qui a servi à l'aménager. On compte treize cruches (bien que les Ecritures n'en rapportent que six) ayant servi aux Noces de Cana, où le Christ a changé l'eau en vin.
Puisque les reliques reflètent chaque moment de la vie du Christ, la Cène (son dernier repas) est à l'honneur. La table se trouve à Rome, la nappe à la Sainte-Chapelle de Paris. Les vêtements ne sont pas oubliés : ses langes sont vénérés un peu partout en Europe, sa Sainte Tunique est conservée à Argenteuil, une autre à Trèves - les prêtres s'arrangeant pour concilier les deux (la première est considérée comme « une robe de dessous », l'autre comme « une robe de dessus »). Le flagellum avec lequel les Romains ont fouetté Jésus se trouve à l'abbaye de Saint-Benoît, près de Subiaco, la colonne de la Flagellation à Sainte-Praxède de Rome, l'escalier qu'a emprunté le Christ pour se rendre au palais de Pilate, à Saint-Jean-de-Latran. Plus on se rapproche des reliques de la Passion, plus les esprits s'échauffent et la polémique s'attise. Calvin (1509-1564) recense, pour s'en moquer, 14 clous de la Croix. Quant au savant Fernand de Mély (1852-1935), il estime à 700 le nombre des épines de la couronne de la Crucifixion conservées de par le monde !
Authentiques ou pas, ces reliques ? L'invention de la Vraie Croix par Hélène est un exemple édifiant de la façon dont celles-ci peuvent apparaître. Selon deux récits classiques, Hélène, mère de l'empereur Constantin (IVe siècle), découvre sur le Golgotha l'emplacement de la croix sur laquelle Jésus a été crucifié. Problème : dans l'un, Hélène identifie le lieu grâce à une vision ; dans l'autre, elle obtient l'information en proférant des menaces contre les Juifs de Jérusalem afin qu'ils lui indiquent l'endroit. Contradiction. De plus, ces récits sont inconciliables avec une troisième version, qui porte la découverte au crédit de l'épouse de Claude, Protonice. Cela n'empêche pas la Vraie Croix d'être fractionnée et ses morceaux expédiés dans le monde entier, dans pas moins de 1 150 endroits. Le sceptique Calvin relève que si l'on en réunit tous les fragments, ils « feraient la charge d'un bon gros bateau ».

Reliquaire du XVIè siècle en bronze, supposé contenir un morceau de la « Vraie Croix »

 Le Saint Sang constitue une relique particulièrement précieuse en raison des paroles prononcées par le Christ lors de la Cène, « ceci est mon sang », fondement de l'eucharistie. Des gouttes en sont conservées à Bruges, Mantoue, dans deux abbayes normandes, en Flandre française et en Auvergne. Ce sang donne lieu à de nombreux miracles. Ainsi à Saint-Maximin, en Provence, tous les vendredis saints, il vire au rouge entre midi et treize heures, attirant chaque année plusieurs millions de pèlerins. A Bruges, pendant la foire de mai, entre un tournoi et un concert, il se liquéfie et bouillonne. Dans son Histoire de l'Angleterre , David Hume rapporte que, dans le comté de Gloucester, on expose un flacon censé contenir le sang du Christ, qui n'apparaît qu'à une personne ayant accompli suffisamment de bonnes oeuvres pour obtenir l'absolution ; les autres en sont privées. Mais le stratagème est découvert : « Deux moines, qui étaient dans le secret, prenaient toutes les semaines du sang de canard, et le mettaient dans une fiole de cristal, dont un côté était mince et transparent, tandis que l'autre était épais et opaque. A l'arrivée d'un riche pèlerin, les moines ne manquaient pas de lui montrer le côté obscur jusqu'à ce que des messes et des offrandes eussent expié ses péchés, et, quand on jugeait que son argent, sa patience ou sa foi étaient près de s'épuiser, on lui accordait la faveur de tourner la fiole. »
Il est dans la logique du culte des reliques que se multiplient les portraits du Christ, exécutés dans des conditions miraculeuses. Le Saint Voult de Lucques, par exemple, est un crucifix représentant un Jésus traditionnel que l'Eglise médiévale tient pour avoir été sculpté dans la Croix par les anges, après l'Ascension. Jeté à la mer par son auteur, il serait réapparu sur une côte de Toscane, d'où il serait passé à Lucques, au VIIIe siècle. Le culte du Saint Voult se propage en Europe au cours du XIIIe siècle. Saint Luc passe, quant à lui, pour avoir peint Jésus d'après nature, avec l'aide des anges. Plusieurs sanctuaires italiens prétendent posséder l'original ou la réplique de ce portrait. Il y en aurait deux à Rome, à la chapelle Sancta Sanctorum de Saint-Jean-de-Latran et à la Bibliothèque du Vatican, deux autres dans les cathédrales de Tivoli et de Viterbe.
L'histoire du Voile de Véronique est encore bien présente dans les mémoires : cette sainte femme, émue par le martyre du Christ, essuie avec un voile la sueur qui perle sur son visage tandis qu'il monte au Golgotha en portant sa croix, et les traits du Sauveur s'impriment sur le linge. Cette légende, ignorée par les Ecritures, apparaît vers le VIIIe siècle. Le prénom Véronique serait dû à la personnification de l'expression latine vera icona , la « vraie image », mais selon d'autres historiens, Véronique serait une déformation de Bérénice. Ce portrait reste l'une des plus insignes reliques de Saint-Pierre de Rome jusqu'au pillage de la ville par la soldatesque de Charles Quint, en 1527, époque à partir de laquelle on perd sa trace. Il en existe un autre à Sainte-Marie-Majeure à Rome.
En remontant à ses origines, on s'est aperçu que la légende de Véronique s'enracine dans le culte de l'image d'Edesse, en Mésopotamie, dont elle est un des avatars. L'image d'Edesse serait un portrait de Jésus, « non fait de main d'homme », accompli de son vivant et qui aurait été transmis au roi d'Edesse Abgar V, au cours du Ier siècle. L'histoire apparaît dans de nombreux textes, mais elle est particulièrement développée dans l' Histoire de l'Image d'Edesse , une homélie attribuée à Constantin VII Porphyrogénète, empereur byzantin (913-959), composée pour commémorer le transfert solennel de la relique à Constantinople, le 15 août 944. L'image, également appelée Mandylion, est placée dans l'église du Phare, au Boucoléon, le palais impérial, où, promenée sous voile ou dans un reliquaire, elle n'est guère offerte aux regards des fidèles.
Le développement du culte des images divines va de pair avec l'émergence des linceuls et des suaires de Jésus. L'idée qu'il ait existé un linceul ou un suaire du Christ se trouve cette fois exprimée dans les Evangiles, bien que ces récits restent silencieux lorsqu'il s'agit de décrire ces reliques et de relater leur transmission. Les plus anciennes traces écrites suggérant que de tels linges ont été conservés apparaissent tardivement. En 570, le récit de l'anonyme de Plaisance relate l'expédition qu'il a faite sur les Lieux Saints, où l'on conserve le suaire qui était « sur le front de Jésus » dans une caverne située au bord du Jourdain. Le premier témoignage oculaire se lit dans un ouvrage de l'abbé Adamnan, du monastère de Hy, en Ecosse, dans lequel celui-ci narre l'histoire d'Arculfe, évêque de Périgueux, qui visite Jérusalem vers 680. D'après Adamnan, Arculfe a l'occasion, lors d'une ostension, d'embrasser le suaire de Jésus, qui mesure environ 2,50 m. Certains auteurs pensent que cette relique est déposée vers 797, dans le trésor de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle. Ce serait cette pièce que Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, a transférée en 877 à l'abbaye Saint-Corneille de Compiègne. L'étoffe disparaît lors de la Révolution.
Un autre suaire fait son apparition, cette fois dans l'abbaye cistercienne de Cadouin, en Périgord, au XIIe siècle. Drap blanc immaculé et rectangulaire de 2,81 m x 1,13 m, il offre à ses extrémités huit bandeaux ornementés et parallèles. Il est l'une des reliques les plus éminentes de la chrétienté médiévale. Quatorze bulles le reconnaissent comme authentique. La relique a la chance de survivre à la tourmente révolutionnaire. Mais dans les années 1930, le père Francez, un jésuite, se penche sur l'étoffe et s'aperçoit que les inscriptions aux extrémités des bandes incorporent des caractères coufiques dans le tissage. Le directeur du Musée arabe du Caire les déchiffre : il s'agit de bénédictions musulmanes en l'honneur du calife égyptien Mousta-Ali et de son successeur. La relique est un manteau ayant servi de présent, daté de l'époque fatimide, vers 1100. Le pèlerinage de Cadouin cesse immédiatement.
D'autres reliques passent mieux l'épreuve du temps. Dans la cathédrale d'Oviedo, capitale de la principauté des Asturies, on vénère, depuis le XI e siècle, un tissu qui aurait été placé sur le visage de Jésus à la descente de la Croix (d'autres disent sur le linceul pendant la mise au tombeau). Il s'agit d'une petite toile de lin, blanche à l'origine, tachée et froissée. Les premières recherches scientifiques, amorcées au milieu du XXe siècle, ont permis de révéler que cette toile est imprégnée de sang, dont certains prétendent qu'il est de même type (AB) que celui qu'on aurait retrouvé sur le Suaire de Turin. Car de toutes les reliques de Jésus, c'est bien ce dernier qui a la destinée la plus remarquable - il a d'ailleurs été copié sous la forme du suaire de Besançon, qui a disparu à la Révolution. Sur ce drap de lin rectangulaire de 4,30 m par 1,08 m, on distingue l'effigie d'un homme entièrement nu, dont les images ventrale et dorsale portent des traces rappelant les blessures de la Passion. La silhouette est estompée, lui conférant un aspect spectral étonnant. Des taches carmin ayant l'apparence du sang se remarquent aux emplacements des blessures.
Depuis 1694, la relique est conservée dans la chapelle royale contiguë à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin. Elle a appartenu aux chefs de la maison de Savoie, avant de devenir propriété du Saint-Siège, en 1983. Contrairement à la plupart des autres reliques catholiques, ce linge fait l'objet depuis près de cinquante ans de recherches scientifiques et historiques. Mais les savants sont en éveil depuis 1898 lorsque l'avocat Secondo Pia en prend les premières photographies. Sur son négatif, le chevalier Pia observe que l'image « positive » du corps du Christ se dégage du fond sombre de la toile. Tandis que sur l'original, on ne devine qu'une vague silhouette, on distingue sur le négatif les détails insoupçonnés de son corps athlétique. Comment est-ce possible, puisque le principe de la photographie n'est connu que depuis le XIXe siècle ?
En 1978, sous l'égide du Sturp (Shroud of Turin Research Project), a lieu l'examen scientifique le plus médiatique de la pièce. Le 18 avril 1981, l'organisation sindonologique rend ses conclusions : il y a bien du sang sur le suaire et l'image résulte d'un procédé mystérieux excluant la peinture. Mais ces résultats sont contestés par Walter McCrone, microanalyste réputé dans la détection scientifique des faux en art. Son verdict : « L'image entière a été appliquée sur le linge par un artiste très habile et bien informé. » L'artiste a, selon lui, utilisé un pigment d'oxyde de fer associé à un médium à base de collagène animal.
Pour trancher, l'Eglise décide de procéder à une datation au radiocarbone. Le 21 avril 1988 a lieu la prise d'échantillon. Les résultats aboutissent à une plage d'âge calendaire allant de 1260 à 1390. Conclusion publiée dans le magazine scientifique Nature : le lin du Suaire de Turin est médiéval. Les sindonologues tentent de réfuter ces résultats. Le dernier en date est l'article du chimiste Raymond Rogers, de janvier 2005, qui, grâce à une méthode de datation personnelle, conteste la validité de l'analyse au radiocarbone.
Il n'en reste pas moins que, lors de son apparition à Lirey, en Champagne, au XIVe siècle, ce linge est dénoncé comme frauduleux par Clément VII. Dans une bulle datée du 6 janvier 1390, le pape ordonne que celui qui en pratique l'ostension « avertisse le peuple au moment de la plus forte affluence et dise à haute et intelligible voix, toute fraude cessant, que ladite figure ou représentation n'est pas le vrai Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais qu'elle n'est qu'une peinture ou tableau du Suaire qu'on dit avoir été celui du même Seigneur Jésus-Christ ».
Les reliques de Jésus n'ont pas fini de déchaîner les passions. Mais elles sont à l'origine de l'un des plus beaux mythes médiévaux, celui de la quête du Saint Graal, la coupe qu'utilisa le Christ lors de la Cène.
Par Paul-Eric Blanrue


mis en ligne par floriana