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mercredi 29 septembre 2010

ARCHIVES (3) BLANRUE DANS HISTORIA : "Les plus belles arnaques de l'archéologie " (01/07/2009 - spécial 120)

Les crânes de cristal se paient notre tête


lls auraient été sculptés il y a des siècles dans du cristal de quartz grâce à une technologie très évoluée... Proviennent-ils de sociétés précolombiennes, de la mythique Atlantide ? Sont-ils dotés de pouvoirs magiques ?
Certains férus d'ésotérisme, comme l'Américain Nick Nocerino, possesseur de l'un de ces crânes et fondateur de la Société internationale des crânes de cristal, prétendent qu'ils « ne devraient pas exister », car ils sont « impossibles à reproduire ». Mieux : pour Patrice Marty, créateur du Festival des crânes de cristal de France, « une fois réunis en l'an 2012 », c'est-à-dire à la fin du quatrième calendrier maya, « ils devraient délivrer un message à l'humanité ». Marty suggère qu'ils se mettront peut-être à chanter ou à émettre des signaux : « Est-ce que ces crânes ne seraient pas de gros ordinateurs dont on n'a pas encore le mode d'emploi ou la disquette pour les utiliser ? » Pour d'autres occultistes encore, la réunion de ces objets dans un même lieu marque l'heure où l'Empire aztèque se reconstituera et où le monde se transformera. On rapporte d'ailleurs qu'à leur contact, certains individus connaîtraient des expériences personnelles bénéfiques, comme des visions, des pouvoirs surnaturels ou des guérisons...
Cette histoire est tellement extraordinaire qu'en 2008, le réalisateur Steven Spielberg s'en est emparé pour bâtir le scénario de son film Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal . Les crânes sont, selon lui, le signe d'une antique présence extraterrestre sur notre petite planète...
Voilà pour la légende. Dans la réalité, ces crânes existent bel et bien, même si leur nombre n'est pas défini comme dans les récits merveilleux qui circulent sur des sites new age et ailleurs. Le seul crâne de cristal supposé avoir été récupéré lors de fouilles archéologiques est celui de l'aventurier britannique Frederick Albert Mitchell-Hedges (1882-1959). Nommé « crâne du destin », il mesure 13 cm de haut et pèse 5 kg. Selon Mitchell-Hedges, cet objet a été découvert au milieu des années 1920 par sa fille adoptive Anna, le jour de son dix-septième anniversaire, alors qu'elle accompagnait son père dans l'ancienne cité maya de Lubaantun au Belize, au sud du Mexique, où celui-ci pensait exhumer les ruines de l'Atlantide. C'est en tout cas ce que l'explorateur raconte après-guerre dans son autobiographie intitulée Le Danger, mon allié (1954) dans laquelle il précise que, selon ses estimations personnelles, son crâne date de plus de 3 600 ans. 



C'est avec Mitchell-Hedges que naît le mythe des pouvoirs paranormaux des crânes : « D'après la légende, écrit-il, le crâne était utilisé par le Grand Prêtre des Mayas lors de rites ésotériques. Il est dit que quand celui-ci souhaitait une mort, avec l'aide du crâne, cela se produisait immanquablement. Il a été décrit comme l'incarnation du mal. » Pour preuve de son authenticité, Anna Mitchell-Hedges soumet en 1970 le crâne à l'étude d'un restaurateur d'art, Frank Dorland. Ce dernier rapporte avoir effectué des expériences dans les laboratoires de cristallographie de Hewlett-Packard à Santa Clara (Californie). Il conclut qu'il faut au moins trois cents ans de labeur continu (ou 300 personnes travaillant durant un an...) pour obtenir ce résultat avec les outils dont disposaient les Mayas ! La légende est lancée et des dizaines de livres publiés. Dorland écrit lui-même un ouvrage au titre révélateur : La Guérison par le cristal. La prochaine étape (1988). Pour lui, le corps et l'esprit humain forment un système radio qui communique avec le cristal par ondes électromagnétiques...
À ceux qui seraient tentés de hausser les épaules hâtivement, il convient de rappeler que trois de ces crânes étranges sont le plus officiellement du monde conservés dans des musées de grande réputation. C'est même au pays de Descartes que l'un de ces objets est pour la première fois confié à un musée. Le « crâne de Paris », car tel est son nom, est offert en 1878 au Musée d'ethnographie du Trocadéro par le jeune explorateur Alphonse Pinart (1852-1911). Il a longtemps été considéré comme un chef-d'oeuvre aztèque représentant Mictecacihuatl, la divinité de la mort. Ce crâne est composé de quartz limpide, mesure 11 cm de haut et pèse 2,8 kg. Il est traversé de haut en bas par un orifice. Il fait désormais partie des collections du musée du Quai-Branly, où des milliers de visiteurs ont pu l'admirer l'an dernier.
Outre-Manche se trouve le « crâne de Londres ». Conservé au British Museum, il fut acquis par Tiffany's, à New York, auquel le musée anglais l'a racheté en 1898 pour l'exposer comme objet précolombien. On peut noter qu'il est plus opaque que les deux précédents. Il y a enfin le crâne de la Smithsonian Institution à Washington. Le plus imposant de tous (25,5 cm sur 22,5 cm) et le plus lourd (14 kg), il est aussi le moins limpide. Il est légué au musée en 1990 par un anonyme prétendant en avoir fait l'acquisition dans les années 1960 au Mexique. L'une de ses caractéristiques est d'être creux avec des orbites vides à la façon d'un vrai fossile.
Certains de ces crânes ont donc été reçus par les autorités et même exposés. Mais sont-ils pour autant les authentiques vestiges d'une grande civilisation disparue ? La question se pose depuis fort longtemps puisque, si l'on met à part le cas de Mitchell-Hedges, les fouilles effectuées au XXe siècle en Amérique centrale n'ont jamais permis d'exhumer de tels objets. Par ailleurs, dès 1950, on remarque des traces d'usage d'instrument rotatif sur la surface du « crâne de Londres ».
La première véritable analyse est effectuée en 1992 par la Smithsonian Institution. Elle met à mal la légende dorée. La chercheuse Jane MacLaren Walsh conclut que les crânes les plus anciens, comme ceux de Londres et Paris, sont des faux fabriqués probablement en Allemagne entre 1867 et 1886 à partir de cristal brésilien. « Bien que les crânes de cristal aient été identifiés comme aztèques, toltèques, mixtèques ou parfois mayas, ils ne reflètent les caractéristiques artistiques ou stylistiques d'aucune de ces cultures », estime-t-elle. Tous proviennent, selon la chercheuse américaine, de la même source douteuse : l'antiquaire français Eugène Boban-Duvergé (1834-1908). C'est en effet Boban qui vend le « crâne de Paris » à Alphonse Pinart (lequel le transmet au musée du Trocadéro) ainsi que le « crâne de Londres » à la société Tiffany (qui le vend au British Museum). Or, dès les années 1880, ce dernier crâne est considéré comme faux par le conservateur du Musée national de Mexico... Pour en avoir le coeur net, des analyses vont être réalisées sur ces crânes, à Londres et aux États-Unis, par microscopie électronique à balayage. À Paris, Thomas Calligaro et Yvan Coquinot, du Centre de recherche et de restauration des musées de France (musée du Louvre), utilisent l'accélérateur de particules Aglae. Les conclusions des chercheurs convergent : les trois crânes présentent des traces de meulage et d'abrasion dues à des instruments en métal, que l'Amérique précolombienne ne connaissait pas. L'objet a été travaillé avec des outils en fer, lequel n'apparaît au Mexique qu'avec les Espagnols. Calligaro et Coquinot estiment que le crâne parisien date du « XIXe siècle, et probablement de sa seconde moitié ». En conséquence, ces crânes de cristal n'ont rien de mystérieux dans la mesure où ils ont été réalisés avec des instruments parfaitement modernes.
Mais qu'en est-il de la découverte du « crâne du destin » par Mitchell-Hedges ? L'enquête réalisée par le sceptique américain Joe Nickell prouve que l'aventurier a travesti les faits. Ce n'est pas sa fille qui a découvert le crâne en 1925. En réalité, celui-ci a été acquis... en 1944 ! Le premier propriétaire de la pièce fut le marchand d'art londonien Sidney Burney, qui a réfuté toute l'histoire épique racontée par Mitchell. Il a vendu le crâne pour 400 livres à l'explorateur sans scrupule. Avant cette vente, le crâne de Burney a été comparé à celui du British Museum par un spécialiste de morphologie pour qui les deux objets ont une origine commune. Le crâne de Mitchell-Hedges est-il lui aussi passé entre les mains de l'antiquaire Boban ? Pour Nickell, l'hypothèse est « probable ».
Reste une question : pourquoi et dans quelles conditions ces crânes sont-ils apparus ? Selon François Gendron, archéologue américaniste au département de préhistoire du Muséum national d'histoire naturelle, la réponse est assez simple : « Au XIXe siècle, on redécouvre les cultures de Mésoamérique, dit-il. Seulement, c'est aussi une période où on constitue des collections privées. Tous les musées du monde veulent des collections mexicaines. Il y a un moment où le pillage archéologique ne suit plus la demande. On fabrique donc des objets, sachant qu'on a très peu de référence sur ces cultures à l'époque. Parmi ces objets créés, il y a ces fameux crânes en cristal de roche, qui font référence aux pratiques de sacrifices humains que faisaient les Indiens, les Aztèques en particulier. » Les crânes ont ainsi été fabriqués aux XIXe siècle, dans une intention lucrative évidente. La légende s'en est emparée pour justifier et exploiter leur existence. On est loin de la magie noire, même si l'on reste dans le domaine de l'escroquerie.
Par Paul-Éric Blanrue

mis en ligne par jpsalute