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mercredi 29 septembre 2010

ARCHIVES (2) BLANRUE DANS HISTORIA : "La face cachée du Ku Klux Klan" (01/03/2005 - thématique 94)

Fondé après la guerre de Sécession par des Sudistes démobilisés, le KKK a deux ennemis : les Noirs et le pouvoir fédéral. Et si son influence a fortement chuté, cette organisation raciste est responsable de plusieurs milliers de morts.
Méme s'il a perdu son éclat d'antan, le Ku Klux Klan (KKK) fait toujours aussi peur. A son nom sont étroitement associées des images de lynchages de Noirs, de rites mystérieux et de cérémonies inquiétantes, comme celle des croix enflammées illuminant la nuit. Son histoire, entamée il y a plus d'un siècle, s'échelonne sur trois grandes périodes, qui caractérisent ses diverses mutations : les jours de gloire du Klan originel, qui prennent place juste après la guerre de Sécession (1861-1865) ; sa résurrection, tentée par des xénophobes nostalgiques durant la Première Guerre mondiale ; enfin, sa lente déchéance, amorcée depuis 1944, qui ne fait plus de lui, aujourd'hui, qu'un groupuscule éclaté en diverses branches, toutes apparentées au mouvement White Power (Pouvoir blanc), à  l'instar des skinheads et des néonazis. S'il s'est vidé de sa substance originelle, le Klan reste tout de même spécifique par le secret dont s'entourent ses membres.
C'est dans un Sud ruiné (260 000 de ses fils sont morts au combat), humilié par les nordistes et ravagé par le chômage, que naît le Klan, au sortir de la guerre de Sécession. Le 24 décembre 1865, à  Pulaski (Tennessee), six vétérans de la Confédération, John C. Lester, James R. Crowe, John B. Kennedy, J. Calvin Jones, Richard R. Reed et Frank O. McCord, inaptes à  reprendre le cours d'une vie normale, montent une association secrète destinée à  lutter contre l'égalité civique des anciens esclaves noirs, telle que la promeuvent, depuis janvier 1863, les Républicains radicaux. Les comparses la baptisent " Ku Klux Klan ", un nom énigmatique auquel l'organisation doit en grande partie son succès : les deux premiers mots évoquent l'idée du cercle (du grec kuklos) et le troisième, celle du clan (du gaélique clannad), une entité tribale dont se revendiquent ces descendants d'immigrés écossais. Au début, il s'agit presque d'une farce. Les membres se déguisent avec des draps et enfourchent, la nuit, des chevaux eux aussi masqués, afin de terroriser la population noire. Ils utilisent des stratagèmes, parfois dérisoires, pour répandre la peur et reconquérir leurs droits perdus. Le Klan se développe très vite, en particulier dans les campagnes.

En 1867, les fondateurs se réunissent à  Nashville (Tennessee) pour mettre un frein au développement anarchique de leur confrérie. Ils adoptent une proclamation des principes fondamentaux ainsi qu'un organigramme, qui décrit la hiérarchie et énumère les différents titres et fonctions de chacun des membres. Le dirigeant suprême est le Grand Sorcier ; à  la tête de chaque Etat, dénommé Royaume, se trouve un Grand Dragon ; les districts sont des dominions, placés sous l'autorité d'un Grand Titan ; les comtés sont dirigés par un Grand Géant, dominé par le Grand Sorcier. Aux fonctions plus modestes, on trouve le Grand Moine, le Grand Scribe ou le Grand Turc. Le tout forme une structure clandestine que l'on nommera " l'Empire invisible ".
Le Klan n'est pas seulement un mouvement populaire. Parmi ses chefs se trouvent d'anciens officiers de l'armée confédérée. En 1867, le Grand Sorcier n'est autre que le général Nathan Bedford Forrest (1821-1877), qui s'est naguère enrichi dans le commerce d'esclaves, preuve que l'organisation a, en peu de temps, acquis une grande notoriété et jouit d'un statut spécial.
Quelles que soient ses origines sociales et ses fonctions au sein du groupe, tout klaniste a pour mission de maintenir la suprématie de la race blanche dans les Etats du Sud. Tous les moyens lui sont bons pour parvenir à  ses fins. Il fait bien sûr la chasse aux " nègres " eux-mêmes, mais s'en prend également à  leurs " complices ", tels que les fonctionnaires yankees, instituteurs en tête. Aux insultes succèdent les menaces, les brimades, les rixes, les humiliations publiques, les incendies d'écoles et de maisons, puis le meurtre, comme celui du sénateur républicain John Stephens, poignardé en plein tribunal, le 21 mai 1870.
Le Klan n'est pas seulement un défouloir pour sudistes frustrés, il influence aussi la vie politique du pays en soutenant activement le Parti démocrate, farouchement hostile, comme lui, à  l'intervention des autorités fédérales dans les affaires des Etats. Grâce à  son intervention musclée (le Klan traque les Noirs et les contraint à  voter pour eux), les démocrates gagnent de nombreux sièges aux élections législatives.
Pour mettre un terme aux excès de ce groupement clandestin, le 20 avril 1871, le général Grant fait voter par le Congrès une loi qui interdit son existence, puis décrète la loi martiale dans neuf comtés de Caroline du Sud. C'est la première fin du Klan, dont les membres rejoignent d'autres structures extrémistes blanches.
Le second chapitre de l'histoire du Klan s'ouvre avec le livre de Thomas Dixon, L'Homme du Clan (1906), qui relance l'intérêt pour les rebelles du Sud. En 1915, le film de David Wark Griffith, tiré du roman et intitulé Naissance d'une nation, connaît un énorme retentissement : le magazine Variety estimera, en 1963, que ce film a rapporté plus de dollars qu'Autant en emporte le vent. Le réalisateur, qui prend parti pour le Klan, reçoit même l'appui du président Woodrow Wilson.
La même année, le soi-disant " colonel " William J. Simmons s'empare de ce succès pour relancer le Klan. Il ne s'agit plus seulement de combattre les Noirs mais toute immigration massive, ainsi que le catholicisme, jugé trop inféodé à  Rome, et le communisme athée.
Si Simmons reprend le symbolisme du Klan original, il en transforme l'essence. Désormais, chaque membre règle une cotisation et doit prendre une police d'assurance " made in KKK ". Il doit acheter son costume de conspirateur. Tentant de rendre acceptable la nouvelle mouture d'une organisation interdite, le Grand Sorcier propose même ses services à  Washington, ce qui contribue à  répandre l'influence du Klan dans la population WASP (White Anglo-Saxon Protestant) des Etats du Nord, mais lui fait perdre, en méme temps, sa justification historique traditionnelle.
Le KKK-bis ne prend réellement son essor qu'en 1920, avec l'entrée en scène du journaliste Edward Clarke et une riche veuve, Elizabeth Tyler. L'ancien organigramme et le rituel d'initiation sont restaurés. Le Klan multiplie parades et embrasements de croix, et rétribue ses permanents. Des périodiques sont lancés. Le Klan devient propriétaire d'immeubles et d'une université. On estime alors à  4 millions le nombre de ses membres. Son pouvoir est tel qu'on lui attribue l'élection d'une dizaine de gouverneurs et sénateurs et l'adoption d'une loi restreignant l'immigration. Woodrow Wilson en devient membre et on dit que le président Warren Harding aurait été intronisé à  la Maison Blanche.
Sous l'autorité de Hiram W. Evans, qui a renvoyé Simmons, Clarke et Tyler, le Klan retombe toutefois dans le terrorisme en pourchassant de sa vindicte les Noirs et tous ceux qui soutiennent leur cause, sans égard pour leur position, hommes de loi ou pasteurs. On commence à  reparler de violences physiques et de crimes sanglants. En 1925, les Klansmen de New York se scindent pour former les Chevaliers protestants indépendants d'Amérique. Ceux de l'Illinois et de l'Indiana créent le Klan indépendant d'Amérique. Et les membres de Pennsylvanie forment l'American Debating Society. Voyant le Klan affaibli, plusieurs Etats votent une loi interdisant le port d'un masque en dehors de la Toussaint et du mardi gras et obligeant la publication de la liste des membres du Klan. Dès lors, l'Empire invisible amorce son déclin.
En 1939, James Colescott, un médecin pronazi, rachète le Klan à  Evans, mais en 1941, l'attaque japonaise contre Pearl Harbor fait fuir les derniers adhérents, qui préfèrent désormais combattre le " péril jaune ". Un peu plus tard, le service des Contributions directes lui réclame une lourde facture d'impayés. Le 28 avril 1944, ses administrateurs se réunissent en secret et votent la dissolution du Klan. Plusieurs semaines après, Colescott ferme son bureau " impérial " et se retire en Floride. Le Klan entame une nouvelle descente aux enfers. A son bilan, un échec cuisant : il n'a pu restaurer la primauté de la Bible dans les écoles, ni restreindre les activités de l'Eglise catholique, ni ramener le Noir à  sa " docilité agraire ".
Après 1945, le KKK, discrédité, ne rencontre plus jamais le succès de ses débuts. Dans les années 1950, la loi contre la ségrégation dans les écoles publiques entraîne de nouvelles manifestations. A la provocation succède une nouvelle fois le crime. Dans les années 1960 et 1970, l'organisation perpètre des milliers de meurtres, procède à  des tortures et à  la destruction de biens et d'églises. Mais, à  part ces soubresauts, elle continue de s'atomiser en une dizaine de structures locales, sans unité d'ensemble. La seule vision du monde qui en assure vaguement la cohérence théorique est un racisme primaire, qui fait encore la une des journaux, comme, lorsque le 7 janvier 2006, Edgar Ray Killen, ancien responsable de l'Empire invisible, est présenté devant un tribunal de Philadelphie pour le meurtre, remontant à  1964, de trois militants (deux Blancs et un Noir) des droits civiques. De même, lorsque la conférence révisionniste de Téhéran s'ouvre, en décembre 2006, la presse mentionne qu'elle accueille en son sein un homme politique américain d'extrême droite, David Duke, ex-responsable de l'organisation.
Toutefois, sans avoir tout à  fait perdu son ancienne capacité de nuisance, le Klan est surtout devenu une confrérie folklorique et sectaire, n'ayant plus guère d'emprise sur la vie politique des Etats-Unis. Des années 1960 à  nos jours, le nombre de ses adhérents s'élève au maximum à  10 000. Son pouvoir - d'attraction ou de répulsion - doit surtout au secret qu'il cultive, à  ses rites sur lesquels plane un certain mystère et aux supposés liens indéfectibles unissant ses membres.
Depuis ses débuts, le secret est une composante essentielle de son action. Le but est d'éviter les mesures de rétorsion contre ses adhérents. La cagoule permet l'anonymat et assure une relative impunité. Pour la même raison, les candidats à  l'intronisation sont sélectionnés de façon impitoyable : à  l'origine, celui qui échoue est puni de sa curiosité en étant enfermé dans un tonneau que l'on envoie rouler au bas d'une colline. Quant aux titres ésotériques, aux rites et au décorum, plus ou moins empruntés à  la franc-maçonnerie, ils sont à  la fois une mise en condition psychologique et une récompense destinée à  persuader l'impétrant qu'il fait partie de l'élite cachée de la nation. Les initiations de masse, les masques, les robes, les parades, les barbecues, les parties de campagne et l'embrasement de ses croix de minuit contribuent à  égayer la vie du village américain. Ce n'est pas un hasard si le succès remporté par le Klan l'était surtout dans les petites villes.
Dans les années 1920, pour le prix modique de 10 dollars, le klansman peut devenir membre de l'Empire invisible et se croire le protecteur masqué de l'Amérique blanche. Après s'être agenouillé en prière dans une pièce de la loge ou, si possible, dehors devant une croix enflammée, entouré de ses compagnons en robe et cagoule blanches, l'aspirant chevalier prête serment. Il jure obéissance, secret et fidélité. Il promet de " couvrir " ses compagnons, excepté en cas de trahison des Etats-Unis, de viol, de meurtre et de violation du serment du Klan. Il s'engage à  défendre le drapeau américain et la Constitution, les droits constitutionnels et les écoles publiques libres, la liberté d'expression et celle de la presse, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suprématie blanche et la poursuite du bonheur. Maintenant, il entre dans l'Empire invisible, à  l'échelon le plus bas de l'échelle de la fraternité.
Pour accroître son emprise sur les consciences, Simmons aura l'idée de construire une loge à  quatre niveaux, ou ordres, chacun caractérisé par un rang supérieur, un prestige, des qualités et des gratifications. Il ne lui a pas été laissé assez de temps pour achever cet édifice rituel et philosophique (sa nature et sa nomenclature connaîtront de nombreuses altérations), mais les quatre niveaux de la force clanique sont les suivants : K-1, K-2, K-3 et K-4 ; c'est-à -dire : à  la base, les Chevaliers (Knights) ; puis les Chevaliers du camélia (Knights Kamelia) ; ensuite, les Chevaliers de la Grande Forét (Knights of the Great Forest) ; enfin, les Chevaliers du Mystère de Minuit (Knights of the Midnight Mystery). De la sorte, le nouveau klaniste se trouve dans une organisation pyramidale aux noms étranges, commençant presque toujours par des lettres aux sonorités mystiques en " Kl ".
En tant que membre des Chevaliers du Ku Klux Klan, il a accès à  un langage codé qui permet à  deux personnes de se reconnaître. Dans les tavernes de Floride ou dans les faubourgs d'Atlanta, des étrangers peuvent ainsi s'adresser à  leur compagnon de table : " Connaissez-vous un M. Ayak par ici ? ", Ayak signifiant : Are you a klansman ? (" Etes-vous un homme du Klan ? "). Dans les années 1920, ce code est un passeport universel pour le voyageur.
Pourtant, loin d'être l'organisation élitiste qu'il prétend, le Klan est une société profondément irrationnelle, éloignée de tout intellectualisme. Il s'agit en réalité d'attiser l'émotion au détriment de la raison et de jouer sur l'attrait du mystère, propre à  la nature humaine. La plus grande force de l'Empire invisible ne réside pas dans son programme ni dans sa philosophie, quasi inexistante, mais dans son enthousiasme et sa fraternité de groupe. Le culte de l'émotionnel s'est pourtant révélé être une arme à  double tranchant car, inévitablement, l'inhabituel devient un lieu commun et la ferveur émotionnelle tend à  disparaître, laissant le klaniste avec ses frustrations et ses questions. Au final, s'étant rêvé comme une sorte de franc-maçonnerie blanche, le Klan s'est révélé n'être qu'une milice raciste et antifédéraliste, incapable de durer au-delà  des périodes de crise.
Par Paul-Éric Blanrue

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Les conséquences

Le Ku Klux Klan : un contre-pouvoir criminel

Le 7 janvier dernier, Edgar Ray Killen, ancien responsable du Ku Klux Klan, était présenté devant un tribunal de Philadelphie, pour le meurtre de trois militants des droits civiques. Une affaire remontant à 1964 ! L'organisation raciste, elle, est née après la guerre de Sécession. Ses fantômes hantent toujours l'Amérique...
Nous sommes en 1865. Dans un Sud défait, rongé par le chômage et la misère, les jeunes vétérans de la Confédération cherchent à tromper l'ennui. Le 24 décembre, à Pulaski, obscur chef-lieu du Tennessee, six d'entre eux (Jones, McCord, Reed, Kennedy, Lester, et Crowe) se réunissent pour fonder une association. Rien de politique, il s'agit seulement de prolonger la fraternité d'armes. Respectant la tradition des clubs d'étudiants, les camarades baptisent la communauté d'un nom auréolé de mystère. Ancien du Centre College du Kentucky, Kennedy fait adopter le mot grec kuklos signifiant « cercle » ; Crowe le scinde en deux et en change la finale, obtenant « Ku Klux » ; observant que les fondateurs sont d'ascendance écossaise, Lester propose d'y ajouter une évocation du « clan » en l'harmonisant à l'orthographe générale. Crowe trouve amusante l'idée de déguiser les membres, ainsi que leurs chevaux, avec les draps et les taies raflés dans la maison d'un de leurs hôtes. Le Ku Klux Klan (KKK) vient de naître...
Ce qui a commencé comme une farce va bientôt changer de nature. Les parades masquées, emmenées par les six compères, ont comme but de terroriser les Noirs, dénués d'instruction et superstitieux, persuadés de croiser les fantômes de confédérés morts au combat.
Instrumentaliser la peur en l'au-delà, voilà l'occasion inespérée, pour les Sudistes appauvris, de remettre au travail dans les plantations les quatre millions de Noirs que Lincoln a affranchis par la Proclamation d'émancipation du 1er janvier 1863 ! Il n'en faut pas davantage aux encagoulés pour poursuivre leur mascarade. Sous prétexte de maintien de l'ordre, ils s'amusent à effrayer les Noirs en employant divers dispositifs destinés à accréditer la réalité de leurs pouvoirs surnaturels : os de squelette dissimulé sous le drap pour serrer la main des anciens esclaves ahuris, courge habilement masquée puis soudainement retirée, évocation de la légende du « cavalier sans tête »...
Le Klan acquiert ainsi une solide notoriété dans la région. Pour éviter les dénonciations, le secret devient une composante essentielle de la petite communauté, complété par l'anonymat que garantissent les cagoules, l'intronisation initiatique (sélection impitoyable, le candidat malheureux est puni de sa curiosité en étant enfermé dans un tonneau que l'on envoie rouler au bas de la colline !) et l'usage de titres ésotériques.
Alléchés par la perspective de brimades anti-Noirs perpétrées dans l'impunité, les candidats des villes alentour affluent. Ce sont ceux d'Athens (Alabama) - où des instituteurs du Nord traitent les élèves noirs en égaux des Blancs - qui introduisent les premiers le châtiment physique, en plongeant dans une source glacée un Noir que l'on a vu monter à cheval avec une institutrice. En moins d'un an, les « Athéniens » sont suivis par des centaines d'autres groupes plus ou moins autonomes. Plus le Klan se développe, plus la gamme des violences s'élargit. Au début de 1867, à Nashville (Tennessee), le noyau de Pulaski, un peu dépassé par les événements, tente de reprendre le contrôle des opérations. Il adopte une proclamation des principes fondamentaux du Klan défini comme une « institution chevaleresque, humanitaire, miséricordieuse et patriotique ». Un organigramme est arrêté, sorte de hiérarchie médiévale fantasmée, établissant les différentes filiales ; les règlements et les dix questions posées aux postulants sont rédigés. Chaque Etat devient un royaume gouverné par un Grand Dragon ; chaque district est un dominion, dirigé par un Grand Titan ; chaque comté ou province est placé sous l'autorité d'un Grand Géant. Le tout forme « l'Empire invisible » dominé par le Grand Sorcier. Aux fonctions plus modestes sont également attachés des titres que Molière n'aurait sans doute pas reniés : Grand Moine, Grand Scribe ou bien Grand Turc...
Le devoir sacré de tout klaniste est « le maintien de la suprématie de la race blanche dans cette république ». Un objectif justifié par la sacro-sainte « physiologie » (les Noirs sont-ils vraiment des hommes ?), et une théologie rudimentaire : « Le Créateur, en nous élevant ainsi au-dessus du niveau ordinaire des humains, a voulu nous donner sur les races inférieures un pouvoir qu'aucune loi humaine ne peut nous retirer d'une manière permanente. » Corollaire politique : bien que jurant fidélité à la Constitution américaine, dont il se veut l'héritier exclusif en tant que Blanc, le klaniste fait serment de « se préserver » des lois du gouvernement fédéral, dont le pouvoir est déclaré « arbitraire et illicite ». La rupture avec la légalité est consommée. Le Klan devient un contre-pouvoir clandestin.
Soutenu par la majorité des Blancs du Sud, composé, comme il s'en vante lui-même, de « types pas commodes » recrutés dans toutes les classes sociales, le Klan doit surtout son efficacité à ses hauts dignitaires, dont la plupart sont d'anciens officiers confédérés. Pressenti pour être le premier Grand Sorcier du KKK, le général Lee, ex-commandant en chef des armées du Sud, décline l'invitation, mais accepte d'en être le président « invisible ».
La présidence effective revient en 1867 à un autre étoilé de légende, le général Nathan Bedford Forrest. Ce dernier a amassé une fortune comme marchand d'esclaves à Memphis et ses troupes ont massacré les soldats noirs qui se sont rendus à Fort Pillow, aux cris de « Tuez les Négros ! ». C'est l'homme qu'il faut au Klan. L'une de ses manoeuvres consiste, en 1869, à procéder à la dissolution solennelle de l'organisation. En réalité, Forrest bluffe et son intention réelle est d'enfoncer « l'Empire » dans une clandestinité toujours plus grande.
Les activités du Klan ? Immuablement fondées sur le racisme. L'une d'entre elles, peu connue, est d'ordre électoral. Elle consiste à contraindre les Noirs, par des visites nocturnes impromptues assorties de coups de fouet et de menaces de mort, à voter démocrate (les républicains sont assimilés aux ennemis du Nord) ou à s'abstenir. La stratégie est payante puisque l'électorat noir reporte peu à peu ses suffrages sur les listes soutenues par le Klan.
Celui-ci part également en guerre contre l'arsenal des libertés accordées aux Noirs, notamment la libre association. Un certain nombre d'entre eux a adhéré à la Loyal League, qui cultive la pensée égalitaire de Lincoln et autorise depuis 1867 ses membres à porter des armes. Impensable ! Au cours du premier semestre de 1868, le Grand Sorcier parcourt ses Etats en appelant à la mobilisation. Chacun de ses passages est suivi par une vague de violences. Répondant à un journaliste de Cincinnati, Forrest s'explique : « Les Nègres tenaient des réunions nocturnes, allaient et venaient, devenaient très insolents et tous les gens du Sud dans tout l'Etat étaient très inquiets. » Il se garde bien de condamner la justice expéditive de ses propres militants qui, au nom de « l'inquiétude » des citoyens américains, extraient illégalement des prisonniers noirs dans leur cachot pour les pendre aux arbres...
Le Klan, au nom de son raisonnement selon lequel le « Nègre », paresseux, versatile, incapable d'économie, est par sa nature dévolu à l'esclavage, s'attaque aux Noirs ayant réussi à amasser quelque bien dans l'après-guerre. Tel est le cas de Perry Jeffers, installé avec sa femme et ses sept fils sur une plantation de Georgie en qualité de métayer. Il jouit d'une excellente réputation auprès de son patron. Qu'importe, le Klan décide de lui faire payer sa réussite. L'un des fils Jeffers riposte à l'attaque : un mort du côté du Klan. En l'absence de Jeffers, les « chevaliers » du Klan reviennent en force, pendent sa femme et fusillent puis brûlent son plus jeune enfant sur un bûcher élevé avec les meubles de sa maison. Par bonheur, l'épouse est sauvée in extremis par le docteur Darden, lequel est tué par le Klan. Affolé, Jeffers tente de s'enfuir en Caroline du Sud. Il prend alors le train avec ses fils, mais son wagon est pris d'assaut par des klanistes, qui les font descendre au dernier arrêt de Georgie. Quelques heures plus tard, on retrouve leurs cadavres criblés de balles. Dans l'histoire du Klan, de tels meurtres se comptent par centaines. Le Klan « maintient l'ordre ». Naturel et social...
Autre cible privilégiée, les fonctionnaires yankees, et plus précisément les instituteurs venus du Nord, qui enseignent aux Noirs dans les Etats du Sud. Terrible danger : si les Noirs s'instruisent, le retour à l'âge d'or de l'esclavage est impossible ! On touche ici le talon d'Achille de la doctrine klaniste. Car craindre l'instruction des Noirs, n'est-ce pas déjà admettre, au fond, que les Noirs ont en eux les mêmes capacités que les Blancs ? Tout ne serait donc qu'une question d'instruction et de niveau social ? Les jeunes instituteurs sont alors considérés comme des traîtres, responsables de la décadence. D'où insultes, lettres de menace, mises en demeure : « Avant la fin du prochain quartier [de Lune], disparais, instituteur impie des Nègres ! Disparais avant qu'il ne soit trop tard ! Le châtiment t'attend et des horreurs telles qu'aucun homme n'a pu leur survivre. » (Lettre anonyme.)
C'est dans le Mississippi que la répression atteint son paroxysme : écoles incendiées, instituteurs pillés, meurtres. Beaucoup s'en vont. Certains idéalistes s'obstinent à rester. Principal de la First Coloured School, John Dunlap est de ceux-là. Pas pour longtemps : « Il y en avait à peu près cinquante à cheval et armés de pistolets. Ils étaient tous masqués ; leurs chevaux également. [...] Ils sont apparus devant ma porte vers dix heures du soir. [...] Ils ont tiré deux fois sur moi à travers la fenêtre. » Les klanistes le séquestrent et le conduisent à plusieurs centaines de mètres de là : « Ils m'ont mis debout au milieu de la route et m'ont fait baisser mon pantalon, puis ils ont retroussé ma chemise au-dessus de ma tête et l'ont attachée. Alors, sauf huit d'entre eux, ils m'ont donné chacun cinq coups de fouet. Toujours le même chantage : le chef m'a dit qu'il ne me fouetterait plus si je quittais l'Etat. » Dunlap, plaies ouvertes, le quitte sans attendre.
Le Klan ne recule devant aucun crime, pas même la liquidation du sénateur républicain Stephens, poignardé en plein tribunal ! Face à de telles exactions, le gouvernement décide de réagir fermement. Le 20 avril 1871, le général Grant fait voter par le Congrès une loi draconienne, dite « loi Ku Klux », qui condamne à mort la confrérie « invisible ». Six mois plus tard, le vainqueur d'Appomattox décrète la loi martiale dans neuf comtés de Caroline du Sud. Les Bleus envoyés sur place procèdent à des milliers d'arrestation. Faute de preuves, la plupart des détenus sont relâchés mais la défaite n'en est pas moins cuisante. Les membres du Klan s'éparpillent dans de nouveaux organismes : White League, Shot Gun Plan, Rifle Club. Ils perpétuent leurs violences par les « lynchages ». Mais le Klan, lui, est anéanti.
Pour les rebelles du Sud, nostalgiques éperdus, les klanistes acquièrent rapidement le statut de héros romantiques. Temps de la légende dorée... Le livre de Thomas Dixon paru en 1906, The Clansman , connaît un gros tirage. Le retour à l'activité politique va se faire par un biais inattendu, la sortie en 1915 du film controversé de D. W. Griffith tiré du roman de Dixon, sous le titre The Birth of a NationGuide des films de Jean Tulard]. Le président des Etats-Unis en personne, Woodrow Wilson, soutient le film. (Naissance d'une nation). Dans cette oeuvre célèbre du cinéma muet, le réalisateur « ne cache pas sa sympathie pour les Sudistes et prend ouvertement parti pour le Ku Klux Klan », [NDLR : commentaire tiré du
Pour l'un des spectateurs, William J. Simmons, c'est la révélation. Originaire d'Alabama, vétéran de la guerre contre l'Espagne, prédicateur méthodiste (congédié pour instabilité), commis voyageur et adhérant de diverses sociétés maçonniques, Simmons met à profit le succès du film et le mécontentement populaire dû aux immigrations récentes pour relancer le KKK. Le jour de Thanksgiving de 1915, celui qui s'autoproclame « colonel » réunit quelques fidèles au sommet de la Stone Mountain, à l'est d'Alabama. Il embrase une immense croix en pin : « Voici l'Empire invisible tiré de son sommeil d'un demi-siècle. »
Nouveau départ ? Oui et non. Le Klan « nouvelle formule » reprend la recette qui a fait le succès de l'ancien : suprématie blanche et racisme anti-Noirs. Il y ajoute le rejet violent du catholicisme jugé envahisseur. L'immigration de fraîche date l'incite également à cultiver l'antisémitisme et la xénophobie. Mais cette renaissance ressemble beaucoup à une opération commerciale. Chaque adhérent règle une cotisation, prend une police d'assurance, achète son vêtement de klaniste bardé de symboles... Capitalisme faisant, « l'esprit du Sud » s'est perdu en chemin. Et puis surtout, contrairement à l'ancien Klan, le Grand Sorcier tente de légaliser la structure et n'hésite pas à proposer ses services aux pouvoirs publics : de quoi faire se retourner dans leur tombe les fondateurs du Klan originel !
Toutefois, le KKK ne se développe réellement qu'à partir de 1920, avec l'entrée en scène des deux nouveaux associés de Simmons, l'ancien journaliste Edward Clarke et la riche veuve Elizabeth Tyler. Objectif : détourner en leur faveur le fort courant isolationniste qui traverse le pays. L'Amérique d'abord ! Expert en organisation et en publicité, Clarke devient chef d'état-major. Il fixe le QG à Atlanta, réinstaure grosso modo les anciennes subdivisions et le rituel classique d'initiation, multiplie les parades où il fait brûler de gigantesques croix, donne un salaire fixe à tous ceux qui exercent une fonction au sein du Klan.
En un an, le Sud est « reconquis », et, chose nouvelle, le Nord - où les Noirs pauvres s'entassent dans les quartiers suburbains -, est sérieusement tenté, en particulier l'Indiana, l'Oklahoma et l'Oregon. Républicains et bourgeois des villes sont séduits. On estime bientôt le nombre des klanistes à cinq millions ! Telle une holding, le Klan profite du soutien populaire pour diversifier ses activités : parution de périodiques et de brochures, achats d'immeubles, prise en main de la Lanier University... Alcoolique, Simmons est déposé et remplacé par le dentiste franc-maçon (32e degré) Hiram W. Evans, de Dallas, qui devient Sorcier Impérial et en profite également pour congédier Clarke et Tyler.
En 1924, lors du renouvellement du corps législatif, onze gouverneurs et de nombreux sénateurs reçoivent l'investiture du Klan. Triomphe. Le QG déménage à Washington. L'année suivante, une loi restreignant l'immigration est votée. Pour démontrer sa force, le Klan organise une parade monstre dans la capitale. Bientôt la Maison Blanche ? Non. L'élan ne tarde pas à retomber.
Fort de la relative neutralité de la police et du soutien de nombreux édiles locaux, le Klan, copieusement armé, multiplie les actes de cruauté. Les « Nègres » qu'il pourchasse, ou ceux qui fraternisent avec eux, hommes de loi, politiciens et pasteurs y compris, ont les cheveux rasés, sont marqués au front des trois initiales klaniques, fouettés, ou encore enduits de goudron dans lequel on enfonce des plumes. Se présentant comme gardien de la moralité publique, le Klan « s'occupe » aussi des femmes légères, des médecins véreux, des prostituées et de marginaux divers. Le tout est parsemé de crimes effroyables, comme ceux de Daniels et Richards, broyés par un engin de travaux publics... En réaction, la Louisiane vote une loi antimasque (interdiction de porter des masques en dehors de la Toussaint et de Mardi gras, publication de la liste des membres du Klan, etc.), adoptée ensuite par d'autres Etats.
La perte de respectabilité du KKK, jointe à des divisions internes grandissantes, entraîne ainsi l'effritement de son audience, même s'il continue à mener des expéditions punitives, en jouant par exemple le rôle de service d'ordre du patronat contre les syndicalistes, dont la cote est à la hausse depuis la crise de 1929. Dans les années trente, le nazisme exerce une certaine attraction sur le KKK. Le docteur Colescott, qui a racheté le Klan à Evans en 1939, estime qu'il y a une carte à jouer du côté allemand. Du coup, le camp Nordland scelle un temps l'alliance des klanistes avec le Bund germano-américain de l'Etat du New Jersey. Mais celle-ci vole en éclat après Pearl Harbor, de nombreux adhérents s'enrôlant dans l'armée pour lutter contre le « péril jaune ». Reste à donner le coup de grâce à l'empire invisible : en 1944, le service des Contributions directes lui réclame 685 000 dollars impayés depuis 1920. Incapable de régler sa dette, le Klan meurt pour la seconde fois.
Malgré de nombreuses tentatives de résurrection (à un niveau plus local que national), le KKK ne rencontre plus le succès d'avant-guerre. Les mentalités évoluent. La menace de la crise est désormais écartée, le soldat noir a montré qu'il est capable de verser son sang à l'égal du Blanc... Enfin le « traître » Stetson Kennedy contribue à démythifier l'organisation, en livrant tous ses secrets dans son livre J'ai appartenu au Ku Klux Klan ...
Pourtant, certains klanistes s'obstinent et suscitent temporairement un regain d'intérêt chez les WASP (protestants blancs anglo-saxons) frustrés, qui ne composent plus la majorité de la population américaine. Dans les années cinquante, la promulgation de la loi contre la ségrégation dans les écoles publiques soulève à nouveau les passions et l'on revoit les croix s'allumer. S'ensuivent bagarres, dynamitages de maisons et nouveaux crimes (29 tués de 1956 à 1963, dont 11 Blancs, au cours d'émeute raciales). Les klanistes tentent de se recycler dans l'anticommunisme, en s'attaquant aux Indiens ou en mettant un bémol à leur anticatholicisme fanatique. Mais rien n'y fait, le déclin du Klan est amorcé depuis la fin des années soixante, époque à laquelle il ne compte déjà plus qu'une dizaine de milliers de membres.
Depuis, on peut tenter de distinguer les Imperial Klans of America des Knights of the Ku Klux Klan ou encore des Knights of the White Camelia... Mais les klanistes ne sont plus une organisation de masse. Malgré des proclamations tonitruantes et des provocations épisodiques, les « klans », toutes obédiences confondues, ne rassemblent guère que quelques milliers de membres, comparables en cela aux autres groupuscules néo-nazis avec lesquels ils frayent parfois. L'empire invisible ne semble pas près de renaître de ses cendres une seconde fois.
Par Paul-Éric Blanrue

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