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jeudi 30 septembre 2010

ARCHIVES (15) BLANRUE DANS HISTORIA : "Qui est derrière l'homme qui a tué Luther King ? " ( 01/03/2009 - 747)

"Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m'aimer mais il est important qu'elle lui interdise de me lyncher." Le pasteur américain ne connaissait pas James Earl Ray. Mais celui-ci était-il bien le meurtrier ?
Les années 1960 sont particulièrement sombres pour les hommes politiques américain s. Après « JFK », assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas, c'est au tour de son frère Robert, sénateur de l'État de New York, d'être abattu au soir de sa victoire à la primaire de Californie, le 5 juin 1968. Dans les deux cas, la thèse officielle dénonce le geste d'un tireur isolé. Mais l'opinion n'est guère convaincue que Lee Harvey Oswald et Sirhan Sirhan ont agi sans complicités. Des chercheurs évoquent la possibilité que les deux assassinats sont le résultat d'un complot mêlant la CIA, certains éléments de la police et la Mafia. Le sort ne s'acharne pas seulement sur des politiciens blancs. Le 21 février 1965, le leader noir Malcolm X tombe à New York sous les balles de trois militants du groupe Nation of Islam. À nouveau, l'idée de la participation de diverses officines d'État circule sans que rien ne soit avéré. Plus difficile à admettre pour l'opinion est la thèse du tireur isolé concernant l'assassinat du pasteur Martin Luther King, en avril 1968, à Memphis (Tennessee).
Né le 15 janvier 1929, à Atlanta (Géorgie), Martin Luther King Jr, pasteur de l'Église baptiste, se fait vite connaître comme apôtre de paix. Son activité politique commence avec le boycottage par les habitants noirs de Montgomery (Alabama) des autobus de la ville. Au bout d'un an, les tribunaux déclarent illégale la ségrégation dans les transports. Première victoire pour le révérend King. Grâce à son action, la Cour suprême impose l'ouverture à tous, sans distinction de race, des piscines, plages, cafétérias et églises. En 1963, Martin Luther King organise une marche sur Washington pour pousser le Congrès à voter la loi sur les droits civiques. S'adressant à plus de 200 000 personnes présentes et à des millions de téléspectateurs, il fait cette déclaration mémorable : « I have a dream ... J'ai fait un rêve. »
Le 14 octobre 1964, c'est la consécration : King reçoit le prix Nobel de la paix, dont il est le plus jeune lauréat. La même année, le président Lyndon B. Johnson fait voter deux lois sur les droits civiques. L'ascension de Martin Luther King est fulgurante.


 Dans son dernier sermon, il fait état de menaces
En 1967, le révérend franchit un cap en manifestant son hostilité à la guerre du Viêtnam, une prise de position loin de faire l'unanimité, y compris dans ses propres rangs. Le 3 avril 1968, King est à Memphis pour apporter son soutien à la grève des éboueurs de la ville, tous gens de couleur. La garde nationale est mobilisée pour les contenir, car la manifestation a dégénéré le 29 mars. King descend au motel Lorraine, puis se rend à un service religieux où il fait un sermon : « Je suis arrivé au sommet de la montagne [...]. Certains ont commencé à parler des menaces qui se profilent [...]. Je n'ai aucune crainte [...]. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ! » Le jeudi 4 avril 1968, à 18 heures, alors qu'il est sur le balcon de sa chambre, le leader noir est frappé en pleine tête par un projectile. Il succombe une heure plus tard à l'hôpital Saint-Joseph.
Qui est l'assassin ? Aussitôt, un signalement est donné aux forces de police : il s'agirait d'un Blanc résidant dans un meublé miteux situé en face du Lorraine. Un témoin, Charles Stephens, pensionnaire de cette location, l'a vu sortir de la salle de bains avec un gros paquet pouvant cacher un fusil. C'est de cet endroit que l'assassin aurait tiré sur le pasteur. De fait, la police trouve un Remington. On découvre qu'elle appartient à un certain James Earl Ray, qui vient de fuir dans une Mustang devant les barrages de la police de Memphis. Il occupe justement le meublé d'où le coup de feu a été tiré. Le 8 juin, Ray est arrêté à l'aéroport de Londres Heathrow alors qu'il tente de quitter le Royaume-Uni. Il est extradé en juillet, puis enfermé à la prison de Memphis. Il plaide coupable et se voit condamner à quatre-vingt-dix-neuf ans d'emprisonnement. Mais il commence à nier les faits qu'on lui reproche. Il aurait été manipulé... La question, dès lors, se pose. Est-on certain d'avoir mis la main sur le vrai coupable ? Des éléments troublants, glanés au fil des ans, des enquêtes privées et des déclassifications sont de nature à rendre sceptique.
On sait qu'à Washington, dans les années 1960, John Edgar Hoover, le paranoïaque patron du FBI, craint le « Dr King » qu'il suspecte d'être communiste. Une note du FBI précise qu'il faut « sortir King » de la scène nationale. Jusqu'où est allée cette tentative d'exclure King ? Hoover décide de regrouper des agents spéciaux dans un service s'occupant exclusivement du pasteur noir. King est surveillé jour et nuit et mis sur écoute même durant ses déplacements. Tous les moyens sont bons pour obtenir des renseignements : dix-huit informateurs travaillent dans son entourage.
Des faits étranges se produisent le jour du meurtre
Des opérations de déstabilisation sont tentées. Un jour, une lettre adressée à King est préparée par le service des « faux » du FBI. La missive lui fait un chantage en menaçant de divulguer certains aspects de sa vie privée. Le révérend n'y cède pas. À cette époque, le Bureau fédéral envisage son élimination physique. Ainsi, pendant les huit années qui ont précédé sa mort, le FBI sait heure par heure, voire minute par minute, où se trouve King et ce qu'il fait. Mais voilà : le même FBI avoue ne pas savoir ce qui s'est passé à Memphis le soir du meurtre. Une défaillance pour le moins étonnante. Le chef de la police de Memphis, lui-même ancien du FBI, a-t-il pu faciliter la tâche d'un tueur recruté par ses anciens collègues ? Il reste en tout cas étrange qu'au moment du meurtre du pasteur, toutes les transmissions radio de la police de la ville ont été interrompues sans raison valable. Autre fait troublant : arrivé à Memphis, le révérend a demandé à descendre dans un hôtel habituellement fréquenté par des Blancs. Mais un coup de fil anonyme lui a recommandé de se rendre au motel Lorraine. Or c'est dans cet hôtel qu'il est assassiné. L'aurait-on envoyé dans un guet-apens ?
Plusieurs événements peu ordinaires se déroulent le jour du meurtre. Un pompier noir de Memphis, qui doit prendre son service le 3 avril à la caserne située dans le secteur du Lorraine - et qui dispose ainsi d'un poste d'observation privilégié sur le motel -, est subitement relevé de ses fonctions. Un Noir appartenant aux membres de la sécurité de King reçoit des menaces de mort ; sa famille est déplacée et il doit à son tour rentrer chez lui sous bonne escorte. A-t-on voulu faire place nette en évitant que des sympathisants de la cause de King soient présents sur les lieux du crime ?
Mieux. Charles Stephens, le seul témoin accusant Ray, est contredit par deux personnes. Le 4 avril 1968, un chauffeur de taxi, habitué à prendre Stephens, est envoyé à son meublé pour le chercher. Il est horrifié de le voir tout habillé sur son lit en train de cuver. Selon lui, Stephens était dans l'incapacité absolue de se lever et encore moins de porter un témoignage crédible. Quelques minutes plus tard, le taxi entend à la radio la nouvelle de l'assassinat de King... La concubine de Stephens appuie le témoignage du taxi. Ce jour-là, Charles s'est saoulé au bar. Elle dit avoir vu un homme sortir de la salle de bains du meublé, et affirme qu'il ne s'agissait pas de James Earl Ray. Précisons encore que Stephens avoue n'avoir vu l'homme au paquet que de dos. De plus, il décrit une personne de « petite taille » alors que Ray mesure 1,80 m. De nombreuses autres zones d'ombre subsistent dans cette affaire. Ainsi, les différentes analyses balistiques n'ont jamais pu démontrer avec certitude que la balle mortelle qui a atteint le pasteur a été tirée avec le Remington de Ray. En 1976, la Chambre des représentants désigne une commission d'enquête sur cette affaire. Elle entérine la culpabilité de Ray, mais conclut qu'il n'a peut-être pas agi seul. Elle clôt le dossier et interdit l'accès aux archives pour cinquante ans, c'est-à-dire jusqu'en 2029.
Reste le récit du coupable, qui a tout loisir de raconter sa version des faits en prison, où il purge sa peine - jusqu'à sa mort le 23 avril 1998 des suites d'une hépatite C. Né le 10 mars 1928 à Alton (Illinois), Ray est un petit voleur. Il explique sa présence à Memphis en raison d'une transaction qu'il doit effectuer pour le compte d'un certain Raoul, un malfrat. Ray, qui s'est évadé l'année précédente d'un pénitencier du Missouri, a été mis en relation par Raoul avec un client sur Memphis. Ce dernier demande à James d'y apporter un Remington modèle 760, lui précisant de descendre dans l'immeuble face au Lorraine, où il doit le rejoindre pour effectuer cette vente qui ne se fera jamais.
Le jour du meurtre, Ray dit avoir conduit sa Mustang au garage à cause d'un pneu crevé. Vers 18 heures, à l'heure où King s'effondre, Ray prétend se trouver à la station-service. Puis, reprenant sa voiture, il s'aperçoit que la ville est quadrillée par la police et prend la poudre d'escampette. Quand il est arrêté, son avocat Percy Foreman lui conseille de plaider coupable pour éviter la chaise électrique. Condamné sans procès, Ray déclare être le bouc émissaire d'une opération montée de toutes pièces.
Le journaliste américain Gerald Posner a passé au crible sa version des faits dans son livre Killing the Dream (Random House, 1999), où il démontre, entre autres, que Ray a des préjugés raciaux qui ont pu le pousser à passer à l'acte. Par ailleurs, Ray ne dispose d'aucun alibi sérieux, et le fameux Raoul n'a pu être identifié. D'ailleurs, Ray n'obtiendra jamais la révision de son procès. Pourtant, la famille de King lui apporte son soutien. Dexter, le plus jeune fils du pasteur, lui rend visite en prison et déclare qu'il est innocent du meurtre de son père. En décembre 1993, un certain Loyd Jowers, propriétaire d'un restaurant proche du Lorraine, révèle sur ABC News les détails d'une conspiration impliquant la Mafia et le gouvernement. En 1999, Coretta King, la veuve du leader noir, gagne un procès civil contre lui. Jowers raconte avoir reçu 100 000 dollars pour organiser l'assassinat de son mari. Le jury le reconnaît coupable et mentionne que « des agences fédérales étaient associées » au complot. Mais en 2000, le Département de la Justice des États-Unis clôt l'enquête sur ces « révélations » et ne trouve aucune preuve de conspiration. Jowers décède la même année.
De fait, malgré les doutes, aucune preuve concrète ne vient étayer l'hypothèse d'un complot contre le « Dr King ». En cela aussi, cette affaire nous rappelle celle de John Kennedy. Faudra-t-il, pour avoir la solution de l'énigme, attendre l'ouverture des archives en 2029 ? 
Par Paul-Eric Blanrue

mis en ligne par floriana