BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

jeudi 30 septembre 2010

ARCHIVES (10) BLANRUE DANS HISTORIA : "Affaires de poison" (01/10/2005 - 706)

Mahaut d'Artois, belle-mère intrigante de Philippe V le Long, est suspectée de sorcellerie et d'empoisonnement après les disparitions troublantes de Louis X le Hutin et de son fils Jean Ier le Posthume. Une accusation à  laquelle d'autres dames du monde ont dû répondre, notamment sous le règne de Louis XIV.
Lorsqu'il est question d'empoisonnement, il y a lieu de se méfier et de vérifier les sources par deux fois. Quoique problématiques, certaines affaires célèbres paraissent avérées. Le procès de Marie-Madeleine d'Aubray, marquise de Brinvilliers, instruit en 1673 par contumace, et en 1676 en sa présence, devant la plus haute juridiction du royaume, dévoile la monstruosité d'une femme appartenant à  la bonne société (son père est conseiller d'Etat), prête à  commettre les crimes les plus abjects pour parvenir à  ses fins.
Arrêtée à  Liège ou elle a fui, la Brinvilliers est accusée d'avoir tué, avec la complicité d'hommes de main, son père et ses deux frères, en les empoisonnant à  l'arsenic (la fameuse " poudre de succession ") et d'avoir attenté à  la vie de sa soeur. Les chirurgiens ne trouvent pas de traces d'arsenic dans les cadavres, mais on pense que la marquise possède une recette pour rendre indécelable ladite substance.
La Brinvilliers était-elle coupable ? Sans aucun doute, si l'on se fie à  ce qu'en a rapporté son confesseur, l'abbé Pirot. Le prêtre écrit qu'elle reconnaît en prison sa culpabilité et qu'elle se convertit avant d'étre exécutée en place de Grève. Officiellement, la marquise n'a toutefois rien avoué, sauf en entrant dans la chambre de torture. L'historien Frantz Funck-Brentano rapporte qu'après le procès de la Brinvilliers, un nombre impressionnant de Parisiens se rendent spontanément auprès des pénitents de Notre-Dame pour se confesser d'avoir empoisonné, malgré eux, un proche. A tort ou à  raison ? La quantité d'aveux si soudains, sans qu'ils ne soient jamais soutenus par la moindre preuve, plaide largement pour la psychose collective.



 Le mythe du poison n'en est cependant qu'à  ses débuts. Il ne tarde pas à  franchir la Manche. Le 30 juin 1670, à  Saint-Cloud, dix jours après son retour d'Angleterre où elle est parvenue à  faire signer le traité de Douvres - qui garantit à  Louis XIV l'alliance de la couronne anglaise contre les Hollandais -, Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans (épouse de Monsieur, frère du roi), âgée de 26 ans, meurt subitement, dans d'effroyables douleurs, après avoir bu un verre d'eau de chicorée. Pendant que Bossuet déclame son célèbre " Madame se meurt, Madame est morte ! ", les rumeurs d'empoisonnement vont bon train et l'on doit protéger l'ambassade de France contre la fureur des Londoniens. Comme beaucoup de Français, la Palatine [nouvelle épouse de Monsieur] partage leurs soupçons sur la cause de la mort d'Henriette-Anne. La rumeur ne s'arrête pas en si bon chemin. On se persuade bientôt que les morts étrangement rapprochées de la fille de Madame, Marie-Louise (1689), reine d'Espagne, ainsi que celle de son frère Charles II (1685), et même quelques années auparavant de sa mère Henriette-Marie (1669) seraient elles aussi suspectes !
Il faudra attendre le XIXe siècle, avec Littré et Funck-Brentano secondé par les docteurs Brouardel et Le Gendre, pour que l'on apprenne qu'Henriette d'Angleterre était atteinte depuis longtemps d'inflammations chroniques à  l'estomac. Le procès-verbal de son autopsie indique la présence d'une tuberculose du poumon. Elle n'a pas succombé à  un poison, mais à  une péritonite suraigue que les médecins de l'époque ne savaient pas déceler.
C'est alors que prend place la bien étrange affaire dite " des Poisons ", qui touche de plein fouet la cour du roi de France. Le 5 décembre 1677, le lieutenant de police Gabriel-Nicolas de La Reynie, croyant avoir affaire à  un espion, fait arrêter à  Paris un certain Louis de Vanens, gentilhomme de Provence. Les papiers qu'on trouve chez lui mettent au jour l'existence d'une bande organisée d'alchimistes, de faux-monnayeurs et de prostituées, à  laquelle sont mêlés des gens du monde et des prétres. L'enquête se poursuit et le lieutenant de police débusque une vaste association de tireuses de cartes et " devineresses ". Au début de l'année 1679, il en fait arrêter les protagonistes, la dame Vigoureux et une dénommée Marie Bosse, ainsi que ses enfants. Le 12 mars, la police met la main sur Catherine Deshayes, épouse Monvoisin, alias " la Voisin ", et le 17, sur son principal auxiliaire, Adam Coeuret, dit " Dubuisson ", dit " abbé Le Sage ". L'interrogatoire est accablant. Selon Marie Bosse, Paris compte plus de 400 " devineresses " et magiciens que leurs pratiques enrichissent, leur permettant d'acheter divers offices et maisons. Les sorcières avouent même que l'empoisonnement fait partie de leur arsenal magique et qu'il est d'usage courant ! L'attention se porte plus précisément sur le cas de la Voisin. La dame fréquente assidument les salons, où l'on écoute ses oracles. Elle lit sur les visages, dans les lignes de la main, les cartes, étudie les horoscopes. Mais, dans le secret de son cabinet, elle va plus loin. " Elle n'hésite pas à  procéder à  de nombreux avortements clandestins. Ses interrogatoires la montrent, en compagnie de l'abbé Guibourg, ancien aumônier du comte de Montgommery, disant des messes noires à  l'occasion desquelles des nourrissons seraient sacrifiés. Des meurtres par empoisonnement auraient été commis sur des maris dont les épouses volages voulaient se débarrasser. "
De telles révélations émeuvent Louis XIV, qui demande l'établissement d'une cour d'exception, la Chambre ardente, afin d'instruire l'affaire. Du 10 avril 1679 au 21 juillet 1682, elle tient 210 audiences, décrète la prise de corps sur 367 des 442 accusés, maintient ces accusations sur 218 d'entre eux et 36 inculpés sont condamnés à  mort. L'affaire des Poisons prend une autre dimension lorsque des personnalités sont suspectées : le maréchal du Luxembourg, la comtesse de la Roure, la marquise d'Alluye, la vicomtesse de Polignac, la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, et même la favorite de Louis XIV, la marquise de Montespan. On ne sait si le roi a cru aux rapports de police qu'on lui a soumis. Reste que la Montespan ne quittera la cour qu'en 1691.
Bref, si l'on admet bien l'emploi d'aphrodisiaques, d'invocations et autres pratiques destinées à  apprivoiser le destin, la question de l'empoisonnement reste, pour le moins, sujette à  caution, dans cette affaire comme dans bien d'autres.
Par Paul-Eric Blanrue 

mis en ligne par floriana